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Montagnes russes

Jean Dion   19 avril 2008  Hockey
Photo : Jacques Nadeau
Il faut bien se rendre à l'évidence quand elle tonitrue comme une foule qui ne se peut juste plus d'intensité: la vie d'amateur de hockey professionnel n'est point une sinécure. Pour un partisan du Canadien de Montréal, en tout cas, la proverbiale gamme des émotions est lourde. Non mais regardez-moi ça un peu: gagne une, perd une, gagne une, perd une; certains appellent cela de la parité, d'autres les bases solides d'une dépression nerveuse. La régularité ne se présente pas au rendez-vous, sauf récemment sous un aspect: la meilleure attaque de la ligue qui se contente d'un petit but par match. Et un but par match en séries pour l'obtention de la Stanley, c'est le désastre inscrit dans les astres, à moins que votre cerbère ne réalise un coup de pinceau, ce qu'il ne peut pas faire à tous les coups parce qu'il est humain, mortel, et bien jeune à part ça.

Et en fait de gamme, aucune n'accote même de loin celle du tricoté flanelle serré. Une victoire, il se peint le visage trois couleurs et se balade dans les rues tous passagers de la voiture hurlants en attendant l'ouverture des magasins pour aller s'acheter une chaise de parterre en vue de la parade. Une défaite, il se blottit en position foetale et attend que son club d'incompétents dirigé par des incompétents fasse comme d'habitude, c'est-à-dire rien, et s'en aille doucement dans la pénombre vers un tertre de départ près de chez lui. Selon mon psy, le partisan moyen des Glorieux serait vaguement bipolaire que ça ne le surprendrait pas tant que ça. Un parcours en montagnes russes, en quelque sorte, et on ne parle pas ici de ce monumental obstacle au succès du Boston que pourrait être l'artiste Kovalev, qui semble d'ailleurs éprouver plutôt de la difficulté à larguer un autre sommet, tchèque celui-là, le vertigineux Chara.

Remarquez, il n'est pas entièrement responsable de son difficile sort, le supporter. Il y a aussi le club, qui n'arrive pas à se brancher entre la victoire et la défaite et essaie de tout faire en même temps. Ce n'est pas comme les Sénateurs d'Ottawa, avec lesquels on sait à quoi s'en tenir, jamais de mauvaises surprises, uniquement des raclées subies sans se battre. Il y a les médias, qui, on le sait, font de grosses ballounes avec n'importe quoi et, comme ils sont terriblement influents, influencent la population qui ne peut pas défendre parce qu'elle ne dispose pas d'outils de communication aussi puissants que ceux des médias. Tenez, l'autre jour, après que Montréal eut remporté les deux premiers matchs de la série, le fan se trouvait tout chose et n'hésitait même pas à effectuer des projections à longue portée, genre «Canadien en 16» et une rapide consultation du Web pour voir ce qu'il y a de disponible comme chambres d'hôtel en juin à Detroit. Puis, il a perdu le troisième, et les plus détachés se rassérénaient quand même en songeant «bof, Canadien en 17». Mais à la radio, ils ont dit «ah mais ah mais ah mais, non seulement le Canadien en a échappé une, mais en plus il ne méritait pas de gagner le deuxième». D'ordinaire, quand un club gagne un match qu'il ne mérite pas de gagner, on dit de lui qu'il a suffisamment de ressources pour se tirer du pétrin même lorsque survient une contre-performance. Mais pas à Montréal. À Montréal, c'est plutôt «jouer comme il joue là, il va toutes les perdre. Toutes».

Donc, après le troisième match, ils ont demandé à la radio: «Êtes-vous prêts à appuyer sur le bouton de panique?» Bon, d'abord, personnellement, je n'ai jamais aperçu, en une longue vie pourtant marquée par l'angoisse déraisonnable, le moindre bouton de panique. On retrouve des boutons d'alarme, certes, et des pitons pour toutes sortes de circonstances, mais un bouton de panique? C'est fait comment? Ça se trouve où? Ça avertit qui? Qu'arrive-t-il si, comme on se trouve justement en état de panique, on ne pense pas à appuyer dessus? Enfin.

Mais vous voyez: le Canadien mène 2-1, et on suggère à l'amateur de songer à la panique. Le même amateur qui, soit dit en passant, après une analyse statistique serrée, avait conclu «Canadien en 5», ce qui signifiait qu'il s'attendait à ce que ses favoris en perdent une, mais là, effectivement, c'est très inquiétant. Si les médias le disent, ça doit être vrai, ils ont rien que ça à faire, les médias, examiner la situation et poser les vraies questions.

Autre élément qui pèse sur le partisan: la pression, une insoutenable pression. Voilà 15 ans que son Canadien déçoit ses espoirs, mais il continue de l'aimer d'un amour proprement immarcescible. Regardez-le se péter la tête sur les murs à la seule perspective d'une participation aux séries éliminatoires pour l'obtention de. Hé, ce ne sont même pas les médias qui l'ont dit, c'est Guy Carbonneau soi-même en personne: «La ville est en feu.» En feu! Même les pompiers ont mis des logos CH dans leurs casernes!

Et ça donne ce que ça donne: les joueurs, non seulement d'ici mais aussi d'ailleurs, disent et redisent que les supporters de Montréal sont les meilleurs de tout l'univers connu et au-delà. Bon, certes, plusieurs d'entre eux ne veulent pas venir jouer pour le Canadien parce que... parce que... parce que c'est très compliqué à expliquer, mais les fans, alors ça alors. Pas facile de vivre avec une pareille réputation, les exigences sont terribles. Le fan se trouve toujours en état de se dire: suis-je à la hauteur? Plais-je encore? Cette année, j'ai réussi à attirer des gars comme Kostopoulos et Smolinski qui sont de véritables machines à marquer le but par match en séries, pourrai-je la saison prochaine séduire un autre quatrième trio? Tout à coup que les sympathiques millions de mordus de hockey professionnel de Nashville ou de Floride m'usurpent mon titre à la faveur d'un moment de distraction pendant que je broie du noir et jaune en position foetale?

Non, il n'en est guère de facile, mais personne n'a dit qu'il y en aurait, n'est-ce pas? Il faut seulement les prendre une par une. Une victoire, une défaite, une victoire, une défaite...






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  • Julien Hudon
    Abonné
    samedi 19 avril 2008 13h27
    Partisanerie et patriotisme
    « texte profond, cynique et humoristique à la fois. Charmant comme Ducharme.
    J'aimerais bien savoir comment vous pourriez comparer la partisanerie et le patriotisme?
    Votre voisin êtes pires ennemi
    Alors qu'un inconnu brandissant le reflet de votre projection d'aspiration devient frère sans équivoque spontanément ... toutefois éphémère, le temps du succès.

    baloubalourd@hotmail.com »

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