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La semaine du Canadien français

Jean Dion   3 novembre 2007  Hockey
Après 12 ans de silence, Saku Koivu a pris la parole jeudi dans le dialecte local.
Photo : Agence Reuters
Après 12 ans de silence, Saku Koivu a pris la parole jeudi dans le dialecte local.
L'adage veut qu'une semaine soit une éternité en politique, mais il arrive que le sport organisé ne donne pas sa place, surtout lorsque la... politique s'en mêle. Si, lundi, quelqu'un avait pronostiqué que dans un délai de 72 heures, le capitaine finlandais du Canadien de Montréal s'exprimerait publiquement en français en plein Centre Bell après qu'une «affaire» amorcée sous l'auvent de l'omniprésente commission «sur les accommodements raisonnables» par un ex-souverainiste-ex-fédéraliste souverainiste et commentée au passage par deux chefs de partis d'opposition mobilisés par la définition de l'«identité», oui, si quelqu'un avait fait cela, il se serait sans doute fait dire qu'il ramassait un peu trop d'histoire-qui-se-fait dans un laps restreint.

Et pourtant.

Et pourtant, le moins ironique n'est pas qu'après 12 ans de silence, Saku Koivu ait pris la parole en une douzaine de mots dans le dialecte local pour présenter ses coéquipiers au bonheur de milliers de spectateurs le soir même où ceux-ci se mettaient en frais de huer copieusement et à répétition le p'tit gars du coin, nommément Daniel Brière, coupable d'avoir choisi l'été dernier d'aller jouer à Philadelphie plutôt que de rentrer au bercail revêtir l'uniforme qui avait bercé son enfance. Chaque fois qu'on le leur demande, les supporters répètent qu'ils préfèrent une équipe gagnante, s'exprimât-elle collectivement en espéranto, à une brochette de talents du terroir, mais il faut croire que si c'était possible, ils prendraient les deux.

Pour quiconque suit le Canadien, même de loin, la «question Koivu» n'est pas nouvelle. Elle resurgit épisodiquement, en particulier lorsqu'un «observateur» remarque qu'il y a de moins en moins de francophones dans ce club-qui-devrait-donner-l'exemple. La discussion dure quelque temps, puis disparaît soit par lassitude, soit à la faveur de quelques victoires, ce qui revient au même. La nouveauté, cette fois-ci, est qu'elle a été posée dans un cadre et à un moment de questionnement plus profond. On remarquera d'ailleurs que si les devants ont été pris par Guy Bertrand — rien là de bien nouveau —, Pauline Marois et Mario Dumont ne sont intervenus que parce qu'on les a interrogés à ce sujet.

À cet égard, il faut signaler une énormité. Mme Marois s'est dite d'avis que le Canadien devrait «aider» ses joueurs à apprendre le français, ce qu'il fait déjà, même si on ne sait pas trop avec quel degré de persuasion. Difficile d'être contre la vertu. Mais lorsqu'elle parle de les «forcer» à le faire, ça n'a aucun sens. Comment pourrait-on les contraindre? Après tout, les joueurs de hockey professionnels étrangers ne revendiquent pas la citoyenneté canadienne. Par des amendes, des suspensions? Vous voyez d'ici l'exode?

Autre énormité, venant cette fois de plusieurs joueurs: il ne faut pas mêler le sport et la politique. Ce refrain récurrent — les refrains étant en général, n'est-ce pas, récurrents — est un paratonnerre commode. On se demande seulement pourquoi il n'est pas aussi en vigueur lorsqu'une entreprise comme le Canadien se plaint de son fardeau fiscal foncier, lorsqu'on demande des fonds publics pour la construction d'un nouvel amphithéâtre ou lorsqu'on exige d'être payé en dollars américains.

L'Amérique du Nord et l'Europe

Cela étant, la question de la langue des sportifs professionnels se pose-t-elle avec autant d'acuité ailleurs? Pour y répondre, on doit d'abord distinguer ses deux principaux lieux, l'Amérique du Nord et l'Europe. Le premier se caractérise par son absence de quotas: les Red Wings de Detroit pourraient compter 20 Suédois dans leur formation que personne ne pourrait trouver à y redire d'un point de vue juridique. Mais les circuits nord-américains survolent un territoire très largement de langue anglaise, le Canadien étant la seule franchise (avec l'ajout possible des Sénateurs d'Ottawa) parmi plus de 120 dans la LNH, la NFL, la NBA et le baseball majeur à occuper un espace «distinct».

Sur le Vieux Continent, on retrouve des quotas de joueurs étrangers, assouplis certes par l'avènement de l'Union européenne mais existant tout de même. Conséquence, les étrangers s'y trouvent davantage isolés, d'autant plus que les ligues sont d'authentiques ligues nationales, restreintes à un pays. (Les rencontres internationales comme la Ligue des champions constituent davantage des tournois que des ligues au sens propre.) Aussi, la tentation, sinon l'obligation d'apprendre au moins des bribes de la langue locale y est plus forte, même si, de manière générale, il est possible de s'en tirer avec l'anglais un peu partout.

Mais il n'y a pas de tendance universelle. Pour un Zinedine Zidane qui a maîtrisé l'italien pendant son séjour à la Juventus de Turin, il y a un Andreï Shevchenko qui s'est fait souvent reprocher, y compris par son entraîneur, de parler un peu trop souvent en russe avec... le propriétaire de l'équipe de Chelsea, Roman Abramovic. Pour un Jonathan Woodgate qui, raconte-t-on, parlait couramment espagnol deux mois après son arrivée au Real Madrid, il y a un Michael Owen qui s'est tellement senti à côté de ses pompes au sein du même club, incapable de maîtriser la langue (et le style de jeu) et de s'intégrer, qu'il a eu tôt fait de rentrer en Angleterre. Et si on s'est fréquemment moqué de l'espagnol de David Beckham, il s'efforçait tout de même d'en glisser deux ou trois phrases dans ses rencontres de presse, quitte à préciser en anglais par la suite s'il croyait avoir manqué de clarté.

Mais les clubs, et les commanditaires, encouragent bien sûr leurs poulains à faire tous les efforts possibles pour pouvoir parler aux fans — aux clients — directement.

Pour tous les exemples qu'on pourra trouver, il reste une donnée incontournable: certains sont à l'aise même s'ils n'arrivent qu'à baragouiner, d'autres pas. Dans le cas de Saku Koivu, de toute évidence, la perspective de s'exprimer en français (quelle que soit sa véritable maîtrise de la chose) devant 56 micros et caméras en sachant que la moindre virgule de travers, dans le tourbillon du hockey à Montréal, peut vous propulser à la une des journaux et faire jaser pendant des semaines, c'est encore trop.

La direction du Canadien a couvert son capitaine en affirmant que c'était son «erreur» de ne pas avoir veillé à ce que la présentation des joueurs lors du match inaugural au Centre Bell ne se fasse pas qu'en anglais. Bizarre que personne n'y ait pensé avant, mais bon.

Et d'ici à la prochaine chicane, peut-être se trouvera-t-il quelqu'un pour se demander comment il se fait que le propriétaire du prestigieux Canadien de Montréal soit incapable, enfin, vous comprenez...






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  • jacques noel
    Inscrit
    samedi 3 novembre 2007 09h18
    Saku vient de Turku, une ville bilingue!
    « Turku est la seule ville bilingue (finnois-suédois) de la Finlande. Est-ce qu'il a appris le suédois? On peut en douter. Ca pourrait expliquer pourquoi il a répété le même pattern en arrivant à Montréal. »

  • claire dufour
    Abonnée
    samedi 3 novembre 2007 09h33
    Se faire comprendre, c'est important
    « Bonjour,
    La langue parlée dans le pays qui paie notre salaire est importante. Créez un sentiment d'appartenance assure un défi supplémentaire. Je me suis détachée du Canadien depuis que la langue française est devenue minoritaire. Je comprends qu'on ne peut pas les empêcher de jouer mais c'est une question de respect envers nous. »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    samedi 3 novembre 2007 11h27
    Vive les Russes et autres Européens du Canadien !
    « Bien oui, faut pas forcer le français dans la gorge des joueurs étrangers qui savent scorer des goals en shootant dans le net des autres équipes parce qu'ils pourraient bien décider de nous quitter, après ça, ce qui nous obligerait à prendre des Québécois-francophones-poches qui sont restés sur le carreau. Alors, on ne sentirait pas aussi bien la coupe à la fin, objet principal du bonheur du Québecois francophone, principalement, le samedi soir. »

  • Roland Berger
    Abonné
    samedi 3 novembre 2007 18h10
    La dépossession
    « Le Canadien n'a jamais appartenu aux Québécois ou aux Montréalais. La Ligne nationale de hockey échappe totalement à leur contrôle. Faut-il le rappeler aux adorateurs de la Sainte Flanelle, le Québec n'est pas un pays, grâce justement à leur indifférence, à leur soumission. On n'a pas le pays qu'on ne mérite pas.
    Roland Berger
    London, Ontario »

  • Yves Giroux
    Inscrit
    dimanche 4 novembre 2007 08h06
    Un Québecois en Finlande
    « Excellent article Monsieur Dion! Un peu moins de slapsitck qu'à l'habituel, et c'est apprécié.
    Je suis, à mon dernier décompte, un des 6 québecois francophones vivant à temps plein en Finlande. En fait, 5 puisque André Benoit, défenseur pour Tappara de Tampere est franco-ontarien. Je suis ici depuis 3 ans et ne me débrouille pas dans la langue locale. Si vous êtes intéressé à en savoir plus sur ma situation et ma vision de l'épisode Koivu, je vous invite à lire ce que j'ai écrit sur le sujet sur un blog collaboratif que quelques collègues et moi tenons, en Anglais, sorry! L'adresse est la suivante: http://hockeyinfinland.blogspot.com/2007/11/on-koivus-francais.html
    Je vous invite aussi à commenter si vous désirez! »

  • Henri-Bernard Boivin
    Abonné
    dimanche 4 novembre 2007 17h33
    Québec et Finlande : même combat
    « Koivu devrait avoir plus de respect pour les Québécois, car la Finlande a été dominée pendant 500 ans par la Suède, mais contrairement au Québec elle est devenue indépendante au début du 20e siècle. Il devrait comprendre notre lutte pour notre langue comme les Finlandais ont dû lutter pour le finnois. Les suédophones forment une minorité de 6 p. 100 en Finlande. Contrairement à ce qu'écrivait un autre lecteur, Turku n'est pas la seule ville bilingue dans ce pays. Un bon nombre des villes de l'ouest de la Finlande comportent une proportion importante de suédophones et ces villes sont bilingues. Je ne dis pas que c'est un modèle à suivre ; je rapporte des faits.

    Henri-B. Boivin, Chambly »

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