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La garde ne se rend pas

Agassi et Grosjean passent, Nadal aussi

Jean Dion   11 août 2005  Actualités sportives
«Je suis le meilleur joueur de plus de 30 ans», dit Andre Agassi.
Photo : Agence Reuters
«Je suis le meilleur joueur de plus de 30 ans», dit Andre Agassi.
Si on ne s'était pas retenu, et si cela n'était allé à l'encontre des us du tennis, on aurait psalmodié des extraits choisis de La Marseillaise, hier, dans les parages bucoliques du parc Jarry. Ou peut-être de Douce France. Ou alors, si on se sentait l'âme rebelle, d'Aux armes et caetera.

C'est que des 32 joueurs toujours en lice en simple à la coupe Rogers, on retrouvait cinq représentants de la France. Et le hasard qui préside au tirage au sort, ce coquin qui n'en rate jamais une, a voulu que quatre d'entre eux s'affrontent directement dès le deuxième tour. Enfin, pas les quatre en même temps, mais deux par deux, c'est-à-dire un contre un, mais deux fois. Et à peu près en même temps, mais pas tout à fait (l'un a commencé cinq minutes avant l'autre). Le tennis peut parfois être très compliqué.

Toujours est-il que le duel à deux le plus suivi mettait aux prises Richard Gasquet et Sébastien Grosjean, les deux premiers joueurs de l'Hexagone. Une sorte d'illustration de ce que peut représenter un changement de la garde en train de se faire. Depuis le 14 mai 2001, Grosjean trônait sur le tennis français; le 20 juin dernier, après avoir remporté le tournoi de Nottingham sans que vous ne vous en rendiez compte, Gasquet lui a subtilisé le piédestal. À 19 ans, il a atteint le 18e rang mondial. Grosjean, à 27 ans, est 34e.

L'un a donc grandi en admirant l'autre, et ils s'affrontaient pour de vrai pour la première fois, hier. Et c'était tellement intense que le ciel s'est déchaîné, avec des éclairs et du tonnerre suivis d'une tonne de flotte et tout le bataclan, forçant la suspension du match pendant trois heures et vingt minutes alors que Gasquet menait 5-3. De celui-là, et de l'autre, qui réunissait Arnaud Clément (101e au classement ATP) et Paul-Henri Mathieu (63e), étonnant tombeur d'Andy Roddick la veille.

On a donc psalmodié des extraits choisis des Parapluies de Cherbourg à la place. Elle était jolie, Catherine, là-dedans, tout de même.

Au retour, cependant, Grosjean a dit holà le môme, pas si vite, la garde ne meurt pas et ne se rend pas non plus. Et il a tout de suite brisé le service de l'autre. Et il a pris le bris d'égalité, 7-5. Ensuite, au deuxième set, il a vaillamment lutté pour conserver son service au cinquième jeu, puis récolté un bris, et le reste a pris des apparences générales de formalité. Même un as sur le dernier point, son 10e contre un seul. Résultat: 7-6(5) et 6-3, et on n'aura pas cette explication entre les jeunes loups de 19 berges, Gasquet et l'Espagnol Rafael Nadal, que d'aucuns que je connais espéraient.

Et justement, puisque le nom est évoqué, il a gagné, Nadal, cette tête de série no 1. Lui si expansif se mesurait hier à son antithèse, le Brésilien Ricardo Mello (56e), dont le surnom est «Papagayo», le perroquet, parce que, contrairement à ses compatriotes, il parle peu. Les deux sont gauchers, cependant (Mello et Nadal, pas Mello et ses compatriotes).

De ce match, à moins d'être un aficionado de la livraison express, il y a somme toute assez peu à raconter. Deux sets, 6-1 et 6-2, ça n'a pas traîné. Ce sera donc Nadal-Grosjean.

Par ailleurs, dans l'autre match fratricide, Mathieu l'a emporté par 6-3, 3-6 et 6-3 pour passer au troisième tour. Et le cinquième Français au programme, Florent Serra (90e), s'est incliné en trois sets face au Croate Mario Ancic (29e). Ancic, qui a remporté cette année le tournoi de 's-Hertogenbosch — je le signale pour la seule raison qu'il est formidablement agréable d'écrire «'s-Hertogenbosch» et de songer que le lecteur se dira certainement qu'il y a une faute là-dedans —, affrontera maintenant le Britannique d'adoption et ancien citoyen de Pointe-Claire Greg Rusedski.

***

Il y avait aussi des vieux, pardon, des vétérans, à se produire sur le court central avant l'ondée, en l'occurrence Andre Agassi, 35 ans, et Jonas Bjorkman, 33 ans. Quand deux gars se sont affrontés pour la première fois en 1996 — aux Internationaux d'Australie, en huitième de finale —, époque lointaine où plusieurs des meneurs du classement mondial actuel fréquentaient encore la 4e année B, il est permis d'évoquer le temps qui fuit sans pitié et de fredonner, pourquoi pas, Hier encore. Du reste, Agassi, qui semble être là depuis toujours et est le doyen du circuit ATP, ne s'émeut pas de ce qu'on soulève la question en sa présence. «Oui, mais je suis le meilleur joueur de plus de 30 ans», rigole-t-il.

«Il y a tellement de nouveaux visages au sein du circuit, il est agréable d'affronter quelqu'un qu'on connaît», a-t-il dit après son match. «Quand j'ai gagné mon premier tournoi, Nadal avait un an...»

En tout cas, hier, il partait avantagé. Il est encore le 7e au monde, et tête de série no 4 de cette coupe Rogers. Bjorkman le Suédois, qui s'est déjà hissé au 4e rang mondial en 1997, occupe la 129e place. À Montréal, il a dû passer par les qualifications pour accéder au tableau principal. Les deux s'étaient déjà rencontrés quatre fois en carrière, et Agassi avait tout le temps gagné.

Et le plus vétéran a gagné, mais ç'a été un peu plus long qu'on aurait pu l'anticiper. Agassi semblait filer vers une promenade d'agrément, mais les choses se sont corsées par la suite. Finalement, trois sets, 6-1, 3-6 et 6-2.

Il faut d'ailleurs noter, par-delà les services et les volées et les décroisés et les passings et les bris, un élément fondamental qui pourtant passe inaperçu auprès des prétendus experts: à 5-1 au premier set, Agassi, qui semblait éprouver des ennuis avec sa casquette, a décidé de l'enlever. Un public connaisseur, qui sait que c'était bien mieux dans le temps quand tout le monde jouait nu-tête et qu'il y avait juste six jeux dans une manche, l'a alors chaudement applaudi. Vive les vieux, songeai-je tout de go.

À la manche suivante, lorsque le soleil s'est remis à faire de torrides risettes — car il y en avait à l'époque, vers 14h —, il s'est de nouveau couvert le chef. Andre Agassi, ruminai-je illico, est encore trop jeune. Mal lui en prit d'ailleurs, puisqu'il a perdu le deuxième set.

Puis, en début de troisième manche, il a de nouveau enlevé sa casquette. Et il a filé vers la victoire sans même un coup d'oeil dans le rétroviseur de l'inquiétude (c'est de la poésie de fond de court).

On sait bien, personne n'en parle, mais vous souvenez-vous, hein, de Guy Lafleur, de ce qui est arrivé quand il a abandonné le maudit casque?

Ben voilà. Toute est dans toute. Et la garde ne se rend pas pantoute.

***

Puisqu'on parlait hier de Majorque et de l'ahurissement lié au fait que deux joueurs de très haut calibre — Rafael Nadal et Carlos Moya — viennent d'une île aussi petite, et puisqu'il est question aujourd'hui de Mario Ancic, notons un petit détail pas piqué des hannetons. J'avais d'ailleurs évoqué la chose l'an dernier à semblable date, mais je suis persuadé que c'est tombé dans l'oreille de sourd d'un ventre affamé, comme disait le prophète.

Au fil des ans, donc cinq joueurs croates ont atteint le top 50 du tennis mondial qui sont tous originaires de la ville de Split: Ancic, Goran Ivanisevic, Nikola Pilic, Zjelko Franulovic et Marco Ostoja. Mais il y a encore mieux: ils viennent tous de la même rue. La rue Firule en l'occurrence, à l'extrémité de laquelle se trouve un club de tennis qui, faut-il croire, excelle dans l'enseignement des compétences transversales. Selon un voisin qui s'appelle Veso Matijas, toutefois, le succès des riverains de la Firule tiendrait plutôt à «l'atmosphère méditerranéenne spéciale» qui y règne.

C'est encore mieux que San Pedro de Macoris.

Par ailleurs, je me porte volontaire pour un reportage sur place sur l'atmosphère méditerranéenne spéciale.

***

Note à moi-même: je veux bien que le quotient intellectuel d'une foule soit de 50 % inférieur (environ) à celui du moins allumé de ses membres, mais si un jour je fais la vague, et de surcroît pendant un match de tennis, je veux bien être placé dans une camisole de force — aujourd'hui, grâce à la rectitude politique, il paraît qu'il faut dire «un maillot de corps à armatures de sûreté pour personnes ayant une hyperactivité défavorisant le comportement relationnel —, institutionnalisé et déclaré irrécupérable.

Non mais. La vague. Au tennis. Un festival avec ça?
 
 
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