Hors-jeu - Deux zoufs
Dans la tradition judéo-chrétienne qui nous imbibe jusqu'à la garde et prend beaucoup de temps à sécher, chaque fléau doit être appréhendé comme une épreuve dont le surmontage (ou le surmontement, ou la surmontation, ce n'est pas ma faute, c'est Le Robert qui n'a pas de mot pour «action de surmonter», me semble qu'il pourrait se forcer un peu) est une petite victoire qui conduit à la grande victoire finale du Bien sur le Mal et à la félicité éternelle, à moins bien sûr que Bud Selig n'intervienne pour décréter un match nul.
Voilà ce à quoi je songeais jeudi après-midi, assis section 114 rangée N siège 10 du Stade olympique, observant nos Expos tentant de combler un déficit de 0-4 dès la première manche, lisant Ainsi parlait Zarathoustra entre les manches, pendant les changements de lanceur et en attendant que le frappeur s'amenant au marbre eût fini de replacer son casque, d'arranger ses gants, de se tâter le tissu aux épaules, d'embrasser son pentacle, de prendre un grand respir, de regarder l'étiquette de son bâton, de s'empoigner le protège-masculinité, de faire du jardinage dans le sol meuble du rectangle, de faire des élans d'entraînement dans le beurre et d'enfin demander un temps d'arrêt à l'arbitre parce qu'il trouvait le lanceur par trop lambineux.
Car on venait d'apprendre que les Marlins de la Floride avaient expédié leur meilleur cogneur, Cliff Floyd, à nos Expos, et le meilleur lanceur de leur histoire, Ryan Dempster, aux Rouges de Saint-Cinnati. Et ne me dites pas que vous ignoriez que Cinnati était un grand martyr chrétien, mort lapidé à coups de figues molles pendant la campagne d'évangélisation de l'Ohio, au IVe siècle de notre ère.
Au delà du plaisir un peu amer parce que désespérément tardif de voir ainsi nos locaux, déjà acquéreurs de Bartolo Colon, se paqueter un club à l'article de la mort, j'ai eu une pensée pour les gens de la Floride s'adonnant aussi à être fans de balle, irréligieusement gavés de soleil et se baladant en petite tenue à longueur d'année mais maintenant autorisés à gagner leur ciel comme nous ici avons eu deux ans pour le faire.
Le fléau leur a été envoyé. Il s'appelle Jeffrey Loria, le Pablo Picassiette du monde de l'art et du baseball, et David Samson. D'ailleurs, question de demeurer dans les métaphores bibliques, on notera que ce Samson-là ne tire pas tant sa force de ses cheveux que du tube quotidien de gel qu'il y engloutit, probablement pour éviter que les énormités qu'il profère ne les lui fassent dresser sur la tête.
Un échantillon des explications de M. Samsonite (il est un aspirateur, oui, il aspire à être le plus grand raconteur de conneries de l'histoire d'une humanité qui en est pourtant prodigue) à propos de ces échanges?
«Lorsque vous faites des transactions, c'est dans le but d'améliorer l'équipe immédiatement et à l'avenir. Je pense que nous y sommes parvenus. À nos spectateurs, nous disons que des changements peuvent survenir au baseball et que c'est positif. Nous n'avons pas hissé le drapeau blanc.
«Non seulement nous avons à coeur la saison en cours, mais nous pensons également à l'avenir. Nous n'avons pas amorcé une vente de feu. Nous avons plutôt procédé à des transactions dans l'espoir de demeurer compétitifs cette année et à l'avenir.»
S'il y a une justice, une seule, ces deux zoufs-là vont se retrouver bientôt à la direction des Yankees et tout démolir.
Bill Veeck fut un grand homme. Pendant 40 ans, jusqu'en 1980, il a été propriétaire d'équipes des ligues majeures, les Indians de Cleveland, les Browns de St. Louis et les White Sox de Chicago, et des ligues mineures. Veeck croyait qu'il faut bien s'amuser un peu en attendant la mort, et il aimait proposer à ses amateurs toutes sortes de divertissements qui avaient en plus le mérite de faire suer, un autre de ses passe-temps, les autorités ultraconservatrices du baseball, qu'il appelait «les fossiles». «Le baseball doit être un grand sport, disait-il, puisque les propriétaires n'ont pas encore réussi à le tuer.»
Parmi ses innovations, Veeck a institué des matchs commençant à 8h30 le matin. Il a organisé une soirée «Gérants d'estrade», où les spectateurs prenaient par vote à carton levé les décisions à la place du gérant. En 1951, il a embauché Eddie Gaedel, un nain de 3 pieds 7 pouces et 65 livres, et l'a utilisé comme frappeur suppléant — à sa seule présence en carrière, Gaedel a soutiré un but sur balles. Au milieu des années 70, il a fait jouer ses White Sox en culottes courtes (excellent pour la glissade au deux).
Mais sa promotion la plus célèbre reste le Disco Demolition Night de 1979. Les fans étaient invités à assister gratuitement à un programme double Chicago-Detroit s'ils apportaient un long-jeu de musique disco devant être détruit dans un gigantesque bûcher placé au champ centre entre les deux matchs. Le truc a tourné à la foire, les spectateurs ont envahi le terrain et les White Sox ont dû concéder la seconde joute par forfait.
Mike Veeck, le fils de Bill et l'un des cerveaux derrière le Disco Demolition Night, est aujourd'hui propriétaire des Riverdogs de Charleston, de la ligue South Atlantic. Lundi dernier, il a organisé un Nobody Night afin de battre le record de la plus petite assistance de l'histoire du baseball professionnel. Les portes du stade étaient cadenassées, les détenteurs de billets invités à demeurer juste à l'extérieur où des haut-parleurs diffusaient la description du match et où étaient servis chiens chauds et boissons à prix modique. Une échelle avait été placée, que pouvaient escalader les volontaires pour regarder pendant une minute moyennant contribution à une oeuvre de charité.
Une fois le match officiel, après cinq manches, on a pu entrer. Les Riverdogs ont perdu 4-2 contre Columbus.
Le précédent record, établi le 17 septembre 1881 lors d'un match entre les Cubs de Chicago et les Trojans de Troy, était de 12 spectateurs.
Zéro fan. Donnez un peu de temps à Loria et Samson, je suis sûr qu'ils vont nous égaler ça. Sans cadenas.
Voilà ce à quoi je songeais jeudi après-midi, assis section 114 rangée N siège 10 du Stade olympique, observant nos Expos tentant de combler un déficit de 0-4 dès la première manche, lisant Ainsi parlait Zarathoustra entre les manches, pendant les changements de lanceur et en attendant que le frappeur s'amenant au marbre eût fini de replacer son casque, d'arranger ses gants, de se tâter le tissu aux épaules, d'embrasser son pentacle, de prendre un grand respir, de regarder l'étiquette de son bâton, de s'empoigner le protège-masculinité, de faire du jardinage dans le sol meuble du rectangle, de faire des élans d'entraînement dans le beurre et d'enfin demander un temps d'arrêt à l'arbitre parce qu'il trouvait le lanceur par trop lambineux.
Car on venait d'apprendre que les Marlins de la Floride avaient expédié leur meilleur cogneur, Cliff Floyd, à nos Expos, et le meilleur lanceur de leur histoire, Ryan Dempster, aux Rouges de Saint-Cinnati. Et ne me dites pas que vous ignoriez que Cinnati était un grand martyr chrétien, mort lapidé à coups de figues molles pendant la campagne d'évangélisation de l'Ohio, au IVe siècle de notre ère.
Au delà du plaisir un peu amer parce que désespérément tardif de voir ainsi nos locaux, déjà acquéreurs de Bartolo Colon, se paqueter un club à l'article de la mort, j'ai eu une pensée pour les gens de la Floride s'adonnant aussi à être fans de balle, irréligieusement gavés de soleil et se baladant en petite tenue à longueur d'année mais maintenant autorisés à gagner leur ciel comme nous ici avons eu deux ans pour le faire.
Le fléau leur a été envoyé. Il s'appelle Jeffrey Loria, le Pablo Picassiette du monde de l'art et du baseball, et David Samson. D'ailleurs, question de demeurer dans les métaphores bibliques, on notera que ce Samson-là ne tire pas tant sa force de ses cheveux que du tube quotidien de gel qu'il y engloutit, probablement pour éviter que les énormités qu'il profère ne les lui fassent dresser sur la tête.
Un échantillon des explications de M. Samsonite (il est un aspirateur, oui, il aspire à être le plus grand raconteur de conneries de l'histoire d'une humanité qui en est pourtant prodigue) à propos de ces échanges?
«Lorsque vous faites des transactions, c'est dans le but d'améliorer l'équipe immédiatement et à l'avenir. Je pense que nous y sommes parvenus. À nos spectateurs, nous disons que des changements peuvent survenir au baseball et que c'est positif. Nous n'avons pas hissé le drapeau blanc.
«Non seulement nous avons à coeur la saison en cours, mais nous pensons également à l'avenir. Nous n'avons pas amorcé une vente de feu. Nous avons plutôt procédé à des transactions dans l'espoir de demeurer compétitifs cette année et à l'avenir.»
S'il y a une justice, une seule, ces deux zoufs-là vont se retrouver bientôt à la direction des Yankees et tout démolir.
Bill Veeck fut un grand homme. Pendant 40 ans, jusqu'en 1980, il a été propriétaire d'équipes des ligues majeures, les Indians de Cleveland, les Browns de St. Louis et les White Sox de Chicago, et des ligues mineures. Veeck croyait qu'il faut bien s'amuser un peu en attendant la mort, et il aimait proposer à ses amateurs toutes sortes de divertissements qui avaient en plus le mérite de faire suer, un autre de ses passe-temps, les autorités ultraconservatrices du baseball, qu'il appelait «les fossiles». «Le baseball doit être un grand sport, disait-il, puisque les propriétaires n'ont pas encore réussi à le tuer.»
Parmi ses innovations, Veeck a institué des matchs commençant à 8h30 le matin. Il a organisé une soirée «Gérants d'estrade», où les spectateurs prenaient par vote à carton levé les décisions à la place du gérant. En 1951, il a embauché Eddie Gaedel, un nain de 3 pieds 7 pouces et 65 livres, et l'a utilisé comme frappeur suppléant — à sa seule présence en carrière, Gaedel a soutiré un but sur balles. Au milieu des années 70, il a fait jouer ses White Sox en culottes courtes (excellent pour la glissade au deux).
Mais sa promotion la plus célèbre reste le Disco Demolition Night de 1979. Les fans étaient invités à assister gratuitement à un programme double Chicago-Detroit s'ils apportaient un long-jeu de musique disco devant être détruit dans un gigantesque bûcher placé au champ centre entre les deux matchs. Le truc a tourné à la foire, les spectateurs ont envahi le terrain et les White Sox ont dû concéder la seconde joute par forfait.
Mike Veeck, le fils de Bill et l'un des cerveaux derrière le Disco Demolition Night, est aujourd'hui propriétaire des Riverdogs de Charleston, de la ligue South Atlantic. Lundi dernier, il a organisé un Nobody Night afin de battre le record de la plus petite assistance de l'histoire du baseball professionnel. Les portes du stade étaient cadenassées, les détenteurs de billets invités à demeurer juste à l'extérieur où des haut-parleurs diffusaient la description du match et où étaient servis chiens chauds et boissons à prix modique. Une échelle avait été placée, que pouvaient escalader les volontaires pour regarder pendant une minute moyennant contribution à une oeuvre de charité.
Une fois le match officiel, après cinq manches, on a pu entrer. Les Riverdogs ont perdu 4-2 contre Columbus.
Le précédent record, établi le 17 septembre 1881 lors d'un match entre les Cubs de Chicago et les Trojans de Troy, était de 12 spectateurs.
Zéro fan. Donnez un peu de temps à Loria et Samson, je suis sûr qu'ils vont nous égaler ça. Sans cadenas.
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