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Affaire Lance Armstrong - La parole, la science et les gendarmes contre les faussaires

Lance Armstrong
Photo : Agence France-Presse Joel Saget Lance Armstrong
Armstrong, plus fort que les autres ?

Lance Armstrong aurait-il gagné le Tour de France sans produits dopants ? À cette question, le journaliste François Thomazeau répond que, « contrairement à la légende populaire, les pays du bloc de l’Est n’ont jamais transformé des petits rats du Bolchoï en lanceuses de poids ! Le dopage consiste à prendre un athlète doué, voire surdoué, et de limiter encore les risques de défaite en en faisant un surhomme. Armstrong avait certainement des qualités physiques hors du commun. C’est surtout une personnalité extrêmement complexe, un mental et une détermination exceptionnels. Quiconque a rencontré le personnage ne peut se départir d’une certaine fascination. »

En apparence, ce n’est pas la science qui a eu raison de Lance Armstrong. Le système de dopage ultraperfectionné du champion déchu a plutôt été déjoué par la parole humaine. Mais dans le contexte actuel de la lutte antidopage, tout est bon, disent des observateurs. La science aide, les gendarmes font leur part, la dénonciation contribue. Et des champions tombent, même si le processus a ses failles.

 

«Je me suis déjà senti mieux, mais je me suis aussi déjà senti pire », disait Lance Armstrong lors d’un événement de sa fondation vendredi dernier. Pire ? Il fallait bien un survivant improbable du cancer pour trouver dans sa vie quelque chose de « pire » que la déchéance publique qui frappe actuellement Armstrong.


La semaine qui vient de s’écouler a scellé le sort de l’ancien champion cycliste. Il a officiellement tout perdu : ses sept maillots jaunes du Tour de France, la présidence de sa propre fondation (Livestrong), ses généreux commanditaires. Nike ne l’habille plus, Giro ne fournira plus ses casques, ni Trek ses vélos. Le roi de la petite reine est nu. Honni. « Il n’y a plus de place pour Lance Armstrong dans le cyclisme, a indiqué le président de l’Union cycliste internationale (UCI), Pat McQuaid. Il mérite d’être oublié. »


Une connerie, ce commentaire, rétorque l’avocat montréalais Dick Pound, ex-président de l’Agence mondiale antidopage. « Armstrong ne doit pas être oublié : il doit rester dans les mémoires comme un exemple d’une ère de tricheurs dans le cyclisme, d’une période où on n’a pas agi assez vite pour les disqualifier. » Souhaiter simplement que le public « oublie » Armstrong, c’est le « même vieux modèle qui ne fonctionne pas », estime M. Pound. Il énumère : « Quand il y a eu l’affaire Festina en 1998 [le scandale touchant toute une équipe cycliste, qui a révélé l’emprise de l’EPO dans le monde cycliste], ils ont dit : ah, c’est juste une équipe, on repart à neuf avec un nouveau champion [Armstrong, gagnant du Tour en 1999]. Quand il y a eu Floyd Landis [vainqueur déchu du Tour en 2006], ils ont dit : ah, c’est juste un coureur, le reste du peloton est propre. Et là, on veut donner l’impression qu’Armstrong et son équipe étaient une exception, qu’il faut juste oublier. Non. »


Ils sont plusieurs à soupçonner l’UCI d’avoir protégé Armstrong au fil des ans. L’organisme a d’ailleurs confié vendredi à un comité indépendant le soin d’évaluer sa conduite. L’ancien triple vainqueur du Tour, l’Américain Greg Lemond, y est allé d’une charge virulente contre le président de l’UCI cette semaine. « Vous saviez fichtrement bien ce qui se passait dans le cyclisme, écrivait-il. Le problème de ce sport, ce n’est pas le dopage, mais la corruption. Et vous [Pat McQuaid et son prédécesseur] en êtes l’incarnation même. » Et Lemond de demander « au monde du cyclisme de [le] rejoindre pour dire à Pat McQuaid d’aller se faire foutre et de démissionner ».


Reste que la décision de l’UCI d’entériner les recommandations de l’Agence américaine antidopage (USADA) a été largement saluée. L’étendue de la preuve présentée par l’USADA rendait cette décision incontournable, croit Dick Pound. Car cette preuve n’était pas que des ouï-dire, dit Christiane Ayotte. La chercheuse spécialiste du dopage à l’Institut Armand-Frappier soutient ainsi que la science a contribué à faire tomber Armstrong.


« Les tests EPO urinaires ont été disponibles à compter de 2001, rappelle-t-elle au Devoir dans une conversation courriel. Dès lors, le laboratoire de Lausanne a rendu un premier résultat suspect [pour Armstrong], puis ç’a été le laboratoire de Paris l’année suivante. Armstrong a été rencontré par l’UCI à ce moment. Or les échantillons du Tour de France de 1999 [le premier gagné par Armstrong] étaient encore disponibles. Pourquoi l’UCI n’a-t-elle jamais demandé la réanalyse de ceux-ci ? Lorsque le laboratoire de Paris l’a fait pour des motifs de recherche [pour améliorer ses méthode], les résultats ont été coulés au journal L’Équipe et ils montraient des résultats positifs à l’EPO pour Armstrong [une histoire qui avait fait beaucoup de bruit lorsqu’elle est sortie en 2005]. Mais puisque ça c’était fait hors du contexte strict du dopage, il n’était pas possible de poursuivre Armstrong pour une infraction. »


Cela dit, Mme Ayotte rappelle que de nombreux cyclistes se sont fait pincer par la science dans les dernières années : Floyd Landis, Tyler Hamilton, Alberto Contador, Franck Schleck et plusieurs autres ont été démasqués. Des « succès de la science », dit-elle. Et ce furent souvent ces contrôles positifs qui ont ensuite forcé les cyclistes à se mettre à table pour dénoncer Armstrong (notamment Hamilton et Landis). « Alors, je dis que la science a permis de lever le voile sur cette sale histoire », soutient Mme Ayotte.


« Si les contrôles ne servaient à rien, on n’aurait pas perdu deux vainqueurs du Tour en cinq ans, ajoutait cette semaine le directeur du Tour, Christian Prudhomme. Que les contrôles n’aient pas été efficaces pendant la période Armstrong, je le constate. Je ne pense pas qu’ils soient inefficaces aujourd’hui. La différence avec le passé, c’est qu’autrefois la police et les douanes trouvaient les affaires. Aujourd’hui, c’est aussi le monde du sport [qui y contribue]. »


Pour François Thomazeau, auteur et journaliste français qui a couvert une vingtaine de Tours de France pour l’agence Reuters et Le Monde, il y a des signes encourageants montrant que la lutte fonctionne. « Depuis Festina, les coureurs se font attraper et tous les grands noms sont tombés, ou presque. Il n’y a pas un sport qui ait à ce point fait le ménage, au risque d’en crever. Ne soyons pas naïfs, d’autres sports sont aussi gangrenés par le dopage (athlétisme, ski de fond…), mais ils n’ont pas encore entamé leur révolution culturelle. Parce que c’est vraiment d’une culture mafieuse qu’il s’agit… Armstrong n’est que l’héritier d’une longue tradition de “ pas vu, pas pris ”, d’omerta, de mensonge et de dissimulation qui fait partie de la génétique du vélo. Et c’est cette culture qui, petit à petit, tend à s’effacer. L’ère du secret est sans doute en train de cesser… même si certaines performances continuent d’entretenir le doute. »


Thomas Voeckler, par exemple. Le chouchou des Français a offert cet été un numéro stupéfiant sur les pentes des Pyrénées, selon un ancien entraîneur de Festina. Antoine Vayer a calculé pour Le Monde (à l’aide d’une formule qui établit la puissance en watt développée par les coureurs) que Voeckler avait atteint une « puissance mutante » proche de celle de Richard Virenque, un des symboles du scandale Festina (celui qui disait avoir été « dopé à l’insu de son plein gré »). De façon plus concrète, Voeckler a conclu cet été la plus grosse étape de montagne du Tour en 5 h 35, soit 14 minutes de moins que Pantini en 1998 pour exactement la même étape.


Le changement de culture est plus lent que le peloton, reconnaît François Thomazeau. « Les coureurs ont du mal à comprendre » ce qui est en train de se passer, dit-il. « Les contrôles ne sont qu’une toute petite partie de l’arsenal à la disposition de la lutte antidopage. Les coureurs sont encore persuadés que, tant qu’ils ne sont pas contrôlés positifs, ils ne risquent rien. C’est faux. Depuis 15 ans, c’est la police qui s’occupe de leurs affaires. S’ils trichent, ils finissent en garde à vue, devant un juge, voire en prison [d’ailleurs, Lance Armstrong pourrait être accusé de parjure aux États-Unis]. Des coureurs disent encore : nous ne sommes pas des criminels ! C’est de la pure inconscience. Armstrong a gagné des millions au moyen d’un système qui s’apparente à de l’escroquerie de masse. C’est le Bernard Madoff du vélo ! »


Mais le journaliste se dit convaincu que le milieu cycliste, les commanditaires, les équipes veulent en finir avec ce problème. « Longtemps, tout ce beau monde a nagé en eaux troubles en se voilant la face. Mais c’est [maintenant] un risque trop grand pour les commanditaires. » À cet égard, l’exemple de Nike est probant : la compagnie a toujours soutenu ses athlètes dans la tourmente, Armstrong comme Tiger Woods ou Koby Bryant. Jusqu’à la semaine dernière : Armstrong n’a pas trompé sa femme, mais tout un sport. Et ça, pour Nike, c’est impardonnable.


Et maintenant ?


Et maintenant, quoi ? On oublie Armstrong et on recommence ? Comme on a tenté d’oublier Festina et Pantani (vainqueur en 1998) ? Comme on a tenté d’oublier Landis ou la désolante édition 2007 ? C’était l’année où il y avait tellement de testés positifs que Libération s’était mis à encourager le dernier au classement, la « lanterne rouge » : « Allez, moins vite ! »


Selon François Thomazeau, il est bien difficile de croire à un simple renouveau du cyclisme, comme on le proclame après chaque crise. « Lors de l’annonce du parcours du Tour 2013 cette semaine, la plupart des coureurs étaient fatalistes en la matière, observe-t-il. Le champion du monde, Philippe Gilbert, ne cachait pas que lui-même et ses camarades avaient “ perdu toute crédibilité ”. »


Dick Pound estime pour sa part qu’il faudrait mettre sur pied une forme de commission vérité-réconciliation sur le dopage, un peu comme l’Afrique du Sud post-apartheid l’a fait. « Ça prend un changement spectaculaire. Une commission comme ça permettrait de tout mettre sur la table, de dire : c’était horrible, mais à partir de maintenant, on suit de nouvelles règles pour aller de l’avant. » L’idée a été avancée par l’USADA au cours des dernières semaines. Elle plaît à certains, mais d’autres s’opposent à ce qu’on efface l’ardoise sans punir les coupables.


Dans l’attente, certains prennent leurs propres initiatives. Fondé en 2007, le Mouvement pour un cyclisme crédible regroupe actuellement 11 équipes professionnelles, dont quatre qui participent au Tour. Les membres acceptent des règles plus sévères, notamment en matière de sanctions. Fort bien. Mais ce n’est là qu’un élément du dossier, notait mercredi en éditorial le quotidien belge Le Soir.


Celui-ci faisait remarquer que le problème du dopage excède le cadre sportif - et encore plus le cadre du vélo. Les « structures élargies » du dopage touchent au crime organisé, au « business clandestin des produits dopants ». « Seulement la moitié des pays européens criminalisent le trafic de produits dopants dans leur législation nationale. » L’affaire Armstrong devrait en ce sens mener à un profond examen de conscience, souhaite Le Soir. Pour qu’un jour la blague de Coluche ne soit plus qu’une blague, justement : « Mais s’ils ne se dopaient pas, les coureurs… il faudrait que le Tour parte à Noël pour arriver sur les Champs le 14 juillet ! »

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