Hors-jeux - La lame à l’oeil
Tous les textes du Devoir sur les Jeux En ce samedi, Usain Bolt, Yohan Blake et les autres princes du 100 mètres font leurs débuts aux Jeux de la XXXe olympiade d’été en vue d’une finale demain qui pourrait montrer ce qui arrive quand l’humain a oublié quelque chose sur le rond du poêle, mais les proverbiaux feux de la rampe sont plutôt tournés vers le 400 m, là où Oscar Pistorius écrit l’histoire. Première vague de qualifications, 10 h 35 heure de Londres, couloir numéro 6, un double amputé prend le départ à égalité de chances avec ceux qu’à défaut de mieux on appelle les « valides ». Pour la première fois, un athlète paralympique participe aux Jeux olympiques. Peu importe son résultat, sa seule présence sur la piste relève de l’exploit, car il ne l’a pas eue facile du tout.
Pistorius, 25 ans, est né sans péronés et à l’âge de 11 mois, il a dû subir l’amputation des deux jambes en dessous du genou. Sa condition ne l’a nullement empêché de se tourner vers le sport et c’est pendant une réadaptation à la suite d’une grave blessure subie en jouant au… rugby qu’il découvre la course à pied. « Pied » étant bien sûr ici une façon de parler puisqu’il utilise en guise de prothèses des lames faites de fibre de carbone.
Il constate rapidement qu’il excelle à la course, et il n’est pas encore majeur qu’il écrase la concurrence au 200 m aux Jeux paralympiques d’Athènes, en 2004. Ses chronos amèneront la Fédération d’athlétisme d’Afrique du Sud, son pays, à l’inviter à des compétitions ouvertes à tous.
Alors qu’il progresse et qu’un surnom tout trouvé lui est accolé - « Blade Runner » -, Pistorius se voit entouré d’une controverse croissante : ses lames lui confèrent-elles un avantage indu sur les humains sur deux pieds ? Un long débat s’amorce. Lorsque le coureur prend part à des épreuves en Italie et en Grande-Bretagne à l’été 2007, ses moindres mouvements sont scrutés par des caméras haute définition. Plus tôt cette année-là, la Fédération internationale d’athlétisme avait modifié ses règlements afin d’interdire expressément « tout dispositif technique comprenant des ressorts, des roues ou tout élément procurant à son utilisateur un avantage sur un autre athlète qui en est dépourvu ».
À la fin de 2007, l’IAAF demande à ce qu’on réalise des examens poussés de Pistorius et de ses Cheetah Flex-Foot. Les conclusions du professeur de biomécanique allemand chargé du dossier : les prothèses permettent à l’athlète de courir à la même vitesse qu’un « valide » en dépensant 25 % moins d’énergie. En janvier 2008, l’IAAF interdit à Pistorius de participer aux épreuves qu’elle encadre.
Quelques mois plus tard, Pistorius en appelle devant le Tribunal arbitral du sport, qui lui donne raison. Le rapport remis à l’IAAF, dit le TAS, n’analysait le rendement du coureur que lorsqu’il avançait à pleine vitesse en ligne droite, ce qui ne correspond pas à un 400 m, la distance à laquelle Pistorius tenterait de se qualifier pour les Jeux de Pékin : les désavantages inhérents aux prothèses avaient été ignorés à tort. Le TAS prévient cependant que sa décision vaut uniquement pour le genre de prothèses de Pistorius, en l’état actuel des connaissances, et ne fait pas jurisprudence.
L’homme échoue cependant à atteindre la norme olympique au 400 m individuel, et l’Afrique du Sud ne le retient pas au sein de son équipe de relais 4 x 400 m. L’IAAF avait dit préférer que Pistorius ne soit pas du relais pour des raisons de « sécurité », sa présence au sein du groupe de coureurs lors des passages du témoin pouvant causer « des dommages sérieux ». Pistorius, qui qualifie le tout de « tentative désespérée » de l’IAAF de le tenir à l’écart, se rend donc à Pékin pour les seuls Jeux paralympiques, où il remporte l’or au 100, au 200 et au 400 m.
En août et septembre dernier, on le retrouve aux Championnats du monde en Corée du Sud. Il est éliminé en demi-finale au 400 et, bien qu’il ne participe pas à la finale, il gagne la médaille d’argent au 4 x 400 m.
En vue de Londres, Pistorius a de nouveau raté de peu la norme olympique, mais il a cette fois reçu une invitation de son comité national, et il sera de même du 4 x 400 m mardi. L’IAAF est cependant toujours sur son dos, qui a dit cette semaine « préférer », tout en laissant l’équipe sud-africaine décider, qu’il assure la première portion du relais, qui se fait entièrement dans le même couloir.
Cela étant, est-il avantagé, oui ou non ? Son ami personnel et détenteur du record du monde sur 400 m, Michael Johnson, pense que si et est d’avis que Pistorius ne devrait pas être autorisé à concourir aux JO. Mais une flopée de scientifiques se sont penchés sur son cas, décortiquant ses prestations sous toutes leurs coutures, longueur des foulées, temps moyen de contact des lames avec le sol, calculs bioénergétiques et biomécaniques, et leurs conclusions divergent. Certains font valoir que le coureur tire profit du fait qu’il ne ressent pas la douleur aux mollets qu’éprouvent typiquement les sprinteurs en fin de course. D’autres font valoir en revanche que Pistorius est largement désavantagé au départ puisque n’ayant pas de chevilles, il doit d’abord se mettre complètement debout avant de pouvoir commencer à « rebondir ».
Le principal intéressé, lui, en a un peu marre de tout le branle-bas autour de sa personne. « Il y a eu plus de 30 000 paires de ces prothèses fabriquées depuis que je les utilise en 1996, et il n’y a pas eu un seul autre athlète à courir le 400 m en moins de 50 secondes », disait-il récemment, alors que sa propre marque est de 45,07 s. « En ce qui me concerne, le débat est clos. »
Le Tribunal arbitral du sport, pour sa part, avait éloquemment résumé la situation en 2008. L’intégration d’Oscar Pistorius et d’autres athlètes dans une condition similaire, notait-on, constitue « l’un des défis de la vie au XXIe siècle ». Il faudra continuer d’avoir la lame à l’oeil.








