Hors-Jeux - L’ère du vide
Tous les textes du Devoir sur les Jeux Permettez que je vous partage une petite tranche de vie à l’issue d’un week-end fertile en belle natation mais surtout en innovations technologiques qui apportent des angles de vue imprenables et des ralentis à couper le second souffle et des procédés généraux qui vous font sentir vaguement comme si vous aviez passé la fin de semaine dans une machine à laver à tous les cycles de fonctionnement ? Ça ne sera pas long.
Quand j’étais petit, c’est-à-dire avant que d’être gros, je nourrissais la conviction intime que l’expression « à guichets fermés » décrivait un événement quelconque se déroulant sans spectateurs. La logique, vous en conviendrez aisément, était implacable : si les guichets sont fermés, personne ne peut acheter de billets, et ceci amène cela. Non ?
Des années plus tard, on peut légitimement se demander si les Jeux de la XXXe olympiade d’été Londres 2012 ne sont pas en train de donner raison à cette façon d’appréhender l’existence. Bien des épreuves là-bas, avait-on appris ces derniers temps, allaient se dérouler à guichets fermés. L’engouement était comme ça : gigantesque, contagieux, l’effet boule de gomme et toutes ces choses.
Or que voit-on dans notre tube cathodique quand on s’adonne à regarder à côté du sport ? Partout, des sièges vides, des gradins à moitié déserts. Souvent, d’excellentes places, ce qui est un peu forcé, puisqu’on les voit à la télévision, donc près de l’action.
Voilà donc une autre « controverse » sur laquelle une enquête formelle a été ouverte : qui n’utilise pas ses tickets, alors que tellement de gens en voudraient ? Des dignitaires retenus dans une réception de petits fours ? De simples usagers coincés dans l’Underground ? Des fauteurs de trouble qui auraient essayé d’entrer avec des objets prohibés et auraient été refoulés par un service de sécurité vigilant ? Tout ce qu’on sait, c’est qu’on a très hâte de voir les photos des coupables publiées à la une par un tabloïd londonien.
Ailleurs dans le domaine du vide, on a retrouvé ces jours derniers Mitt Romney. Vous n’avez pas pu ne pas le voir, le sympathique candidat républicain à la Maison-Blanche se trouvait la semaine dernière à Londres, où il a donné à laisser sous-entendre à demi-mot à peine couvert que tout n’était peut-être pas tout à fait prêt et à point en matière de Jeux olympiques 2012.
Romney, on s’en souviendra, avait été appelé in extremis à prendre en charge le dossier des Jeux d’hiver 2002 à Salt Lake City après qu’un scandale de pots-de-vin eut ébranlé la structure d’organisation. C’est donc en individu qui connaît le tabac qu’il s’est permis de faire des commentaires. Qui lui ont néanmoins valu le surnom de « Mitt the Twit ». Et qui ont suscité cette observation de la part du premier ministre britannique David Cameron : « Nous présentons des Jeux olympiques dans l’une des villes les plus occupées, les plus actives et les plus dynamiques au monde. Il est bien sûr plus facile de tenir des Jeux au milieu de nulle part. »
Quins toé.
Mais l’histoire n’en est pas restée là. Le maire de Salt Lake City, Ralph Becker, a cru bon d’ajouter son grain de sel iodé. « Alors que ceux d’entre nous qui ont eu la chance de visiter Londres savent qu’il s’agit assurément d’une ville magnifique, les propos du premier ministre Cameron reflètent probablement son manque de connaissances à propos de Salt Lake City. »
« Il peut venir n’importe quand. Nous adorerions le recevoir et nous serons heureux de lui envoyer une carte géographique afin qu’il n’éprouve pas de difficulté à trouver le milieu de nulle part. »
Parlez-moi d’une diplomatie qui décoiffe. On en redemanderait si on ne craignait d’ambitionner.
D’ailleurs, après l’incident Romney, le vénérable tabloïd londonien Daily Mail avait demandé « Qui l’a invité ? » et sa chroniqueuse Lucy Jones, qualifiant au passage Romney de « wazzock » (traduction libre : « idiot »), avait écrit qu’« il y a une chose qu’il pourrait apprendre pendant son séjour en Grande-Bretagne : les bonnes manières».
En fin de semaine, le Mail a de nouveau sévi et montré que le nulle part est vraiment partout.
Samedi avait lieu l’épreuve de cyclisme sur route messieurs. En un mot comme en mille, la stratégie des coureurs britanniques a relativement foiré et les Bradley Wiggins, Mark Cavendish, Christopher Froome et compagnie se sont fait larguer. Au sommet du podium, on a retrouvé Alexandre Vinokourov.
Rappelant les beaux moments des Beatles, le Mail a titré hier en lettres de bois « Nowhere man ! » et a sous-titré : « Le grand favori de l’équipe britannique Mark Cavendish perd devant le nobody du Kazakhstan. »
Heu ? Vinokourov a terminé troisième au Tour de France 2003. En 2005, il a remporté la dernière étape sur les Champs-Élysées. Cavendish avait tout juste 15 ans lorsque Vinokourov a remporté, en 2000, une médaille d’argent olympique.
Mais vous savez quoi ? Quand un journaliste ne connaît pas quelqu’un, celui-ci est automatiquement un être inexistant. Même pas besoin de vérifier auprès de sources indépendantes variées.








