L’obsession de la sécurité olympique
Tous les textes du Devoir sur les Jeux Cette semaine, lord Sebastian Coe, ancienne gloire du 1500 mètres maintenant président du Comité organisateur des Jeux de la XXXe olympiade d’été à Londres, a tenu des propos sans équivoque. Ces Jeux, a-t-il martelé, « ne seront pas un déploiement de sécurité avec un peu de sport à côté ». Il faut dire qu’une journée passe rarement sans que Coe ou d’autres dirigeants liés à la plus importante manifestation sportive au monde ne soient interrogés sur les problèmes de transports, ou sur les dépassements des coûts d’organisation, ou sur cette bonne vieille sécurité. Au fil des ans, les Jeux olympiques ont pris une telle ampleur que la compétition athlétique donne souvent l’impression de passer derrière les considérations logistiques.
On comprendra néanmoins l’obsession des Britanniques de présenter des Jeux sûrs. Le rappel est constant : les attentats suicide du 7 juillet 2005 dans le réseau de transport en commun de Londres, qui avaient fait 52 morts plus les quatre kamikazes, s’étaient produits moins de 24 heures après que la ville eut décroché la présentation des JO 2012. Peut-être s’agissait-il d’une simple coïncidence. Plusieurs demeurent convaincus que non. Et se transformer ne serait-ce que pendant deux semaines en principal centre d’attention de la planète comporte des risques considérables.
On a donc jugé sage de mettre le paquet. Cela donne des récits ahurissants de missiles disposés sur les toits d’immeubles résidentiels, de navires militaires qui sillonnent la Tamise, de zones aériennes interdites et de dizaines de milliers de soldats, policiers et autres gardiens de l’ordre postés sur les sites olympiques et autour, des budgets allégrement fracassés. Et on est d’autant plus incertain de la facture finale quand, par exemple, une firme embauchée pour recruter du personnel de sécurité, en l’occurrence G4S, se révèle incapable, à quelques jours de l’ouverture des Jeux, de fournir ne serait-ce que la moitié des quelque 10 000 agents promis.
Mais cet accent mis sur la sécurité, que certains n’hésitent pas à associer à de la paranoïa, ne date pas d’hier. Il a, en fait, tout juste 40 ans.
Contrairement à ce qu’il aime faire croire, le mouvement olympique n’a jamais été pur ou innocent, au sens où il se serait autrefois montré imperméable à toute vicissitude politique. L’un des objectifs de Pierre de Coubertin, rénovateur des Jeux de l’Antiquité grecque, consistait bien à rehausser le prestige de la France après sa défaite contre l’Allemagne dans la guerre de 1870. Les premiers Jeux modernes n’ont même pas encore eu lieu qu’au sein du Comité international olympique naissant, des Allemands se plaignent d’avoir à côtoyer des Tchèques. À St Louis en 1904, on tient des « Journées anthropologiques » destinées à ridiculiser des autochtones du monde entier. Pendant la Première Guerre mondiale, des membres français du CIO menacent d’en démissionner si des Allemands continuent d’en faire partie. À Anvers en 1920, seuls les pays alliés et neutres sont invités.
Des Jeux de 1936 organisés dans l’Allemagne hitlérienne, y a-t-il encore quelque chose à ajouter ?
En 1948 à Londres, l’Allemagne et le Japon sont exclus. En 1956, les Jeux de Melbourne passent tout près d’être annulés alors que les chars soviétiques entrent en Hongrie et qu’éclate la crise de Suez. En 1968, quelques jours avant les Jeux de Mexico où Tommie Smith et John Carlos brandissent le poing ganté de la révolte des Noirs américains, 300 étudiants sont tués place des Trois Cultures.
Cassure
Mais la véritable cassure dans la façon dont est perçu l’olympisme est survenue en 1972. Le 5 septembre, huit membres du groupe palestinien Septembre noir font irruption au village des athlètes à Munich, prenant en otage des représentants de la délégation israélienne aux JO. Ils réclament la libération de militants palestiniens emprisonnés en Israël. Les pourparlers échouent et après plusieurs heures de suspense insoutenable, l’affaire se termine dans un bain de sang avec la mort de 11 athlètes et entraîneurs israéliens, de cinq des membres du commando et d’un policier allemand. L’image la plus célèbre de Munich n’est pas celle de Mark Spitz remportant une septième médaille d’or ou d’Olga Korbut sur la poutre, mais celle d’un homme encagoulé penché à la rampe d’un balcon du village olympique. Le tragique incident est revenu à l’avant-plan de l’actualité ces jours derniers alors que des veuves des Israéliens tués ont réclamé (en vain) que la cérémonie d’ouverture d’hier leur rende hommage à l’occasion du 40e anniversaire du massacre.
Du coup, par-delà les tractations de coulisses, les Jeux olympiques devenaient un théâtre dont pouvaient à tout moment s’emparer des individus aux intentions malveillantes. S’il restait encore une once d’innocence, elle venait de s’envoler pour de bon.
Depuis - le tout a commencé dès les Jeux suivants à Montréal, en 1976 -, la sécurité olympique s’est sans cesse accrue, omniprésente, lancinante, mal nécessaire dans un monde de bruit et de fureur. À Londres et un peu partout en Grande-Bretagne, 40 000 personnes veillent à l’ordre pendant ce qui est censé être une trêve dans le chaos, la plus vaste mobilisation de l’histoire du pays en temps de paix.
Cette semaine, le premier ministre David Cameron l’a répété : « La première préoccupation doit évidemment toujours être la sécurité des Jeux. C’est plus important que toute autre chose. La priorité, c’est la santé et la sécurité des personnes qui participeront aux Jeux. » Et si la facture en est exorbitante, refuser de l’acquitter serait sans doute encore plus coûteux.








