La mort à l’arrivée
La semaine dernière, Junior Seau a mis fin à ses jours en se tirant une balle dans la poitrine. Il était âgé de 43 ans.
Pendant 20 saisons de 1990 à 2009 avec San Diego, Miami et la Nouvelle-Angleterre, Seau fut l’un des meilleurs joueurs de la Ligue nationale de football. Il était secondeur de ligne, et il était une bête. Déclarer qu’il faisait preuve d’intensité au jeu relèverait du doux euphémisme. Pour le sortir du terrain, même blessé, il faudrait le traîner, avait-il coutume de dire.
Sa mort en a laissé plusieurs complètement atterrés. Sa copine avait déjà allégué des actes de violence conjugale, mais aucune plainte n’a jamais été formellement portée. En 1992, il avait créé sa propre fondation venant en aide aux jeunes en difficulté. Dans la région de San Diego où il résidait, il était le king, immensément populaire et admiré. Personne n’a rien vu venir. Ceux qui l’ont côtoyé récemment ont dit qu’il semblait d’humeur parfaitement normale.
L’an dernier, Dave Duerson, un ancien demi défensif des Bears de Chicago et des Giants de New York, s’est suicidé de la même manière à 50 ans. Il n’avait fait part à personne de ses intentions exactes, mais il avait envoyé quelques messages à ses proches mentionnant qu’il voulait que son cerveau soit examiné après sa mort. Il s’est tiré une balle dans le coeur afin que sa tête demeure intacte. Il pressentait confusément que son passé de footballeur était à l’origine de divers problèmes, maux de tête, pertes de mémoire, sautes d’humeur, dépression. L’examen a révélé une encéphalopathie traumatique chronique (ETC), due à des commotions cérébrales à répétition induites par les chocs qui sont l’essence même du football.
Le 19 avril dernier, Ray Easterling, 62 ans, un ancien demi de sûreté des Falcons d’Atlanta, s’est aussi tiré une balle pour en finir. Ces dernières années, il avait vécu la spirale infernale du déclin : dépression, insomnie, démence. Sa veuve, Mary Ann, a juré de continuer les poursuites judiciaires contre la NFL que plusieurs ex-joueurs ont intentées et dont Easterling faisait partie. Depuis plusieurs années, a-t-elle dit, « il n’était plus l’homme que j’avais marié ».
Junior Seau, lui, n’a laissé aucune note. On nage en plein mystère, et les gens qui l’ont connu ne manifestent que de la consternation. Les conjectures se bousculent, la plus répandue étant évidemment que Seau aussi sentait sa santé mentale foutre le camp parce qu’il avait beaucoup joué au football.
Nous les voyons vieillir, les premiers joueurs de football professionnel à avoir touché le magot et que l’argent a incités à prolonger leur carrière alors même que les avancées de la médecine sportive leur permettait de le faire. Nous en voyons même certains littéralement : si vous voyez Terry Bradshaw avoir une hésitation lorsqu’il parle au réseau Fox, c’est qu’il éprouve des pertes de mémoire. Il l’a lui-même dit. Bradshaw, on s’en rappellera, a connu maintes heures de gloire à Pittsburgh, où il recevait le ballon du centre Mike Webster, mort en 2002 à 50 ans alors qu’il vivait dans son camion et dormait dans des gares ferroviaires, en état de souffrance physique permanente et de détresse mentale et dont l’autopsie a révélé une ETC. Des spécialistes ont estimé que sa condition était l’équivalent de celle d’une personne qui aurait été impliquée dans 25 000 accidents d’automobile.
Gary Plummer, un autre secondeur qui fut coéquipier de Seau chez les Chargers, estime pour sa part que son défunt ami a subi « au moins 1500 commotions cérébrales » au fil de sa longue carrière. « Dans les années 1990, j’ai participé à un séminaire sur les commotions. Ils disaient qu’une commotion de grade 3 vous faisait perdre conscience, et qu’une commotion de grade 1 vous faisait voir des étoiles. Ça m’a fait rire. En tant que secondeur dans la NFL, si vous n’en aviez pas au moins cinq [des commotions de grade 1] dans un match, on vous faisait réchauffer le banc lors du match suivant. »
Le demi défensif des Ravens de Baltimore Bernard Pollard, lui, évoque l’hypocrisie de la NFL qui prétend veiller à la santé et à la sécurité de ses joueurs alors même qu’elle diffuse des films de faits saillants montrant en gros plan les coups les plus violents et en fait une sorte d’art. « C’est du football. C’est ce qui est censé arriver. Je sais ce que mon corps a subi. J’ai 27 ans, je prends soin de moi, mais c’est un sport violent. Et je ne veux pas que mon fils joue au football. Je ne veux pas le voir avec une commotion cérébrale. »
Pollard croit que les risques intrinsèques liés à la pratique du football conduiront le sport à sa perte. « Dans 20 ou 30 ans, dit-il, je pense que le football n’existera plus. » D’autres lui répondront que tant qu’il y aura du gros argent à faire, on trouvera facilement des gladiateurs pour se porter volontaires, et les conséquences seront toujours pour plus tard.








