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    La philo et le sport, deux gymnastiques

    21 juillet 2010 | Pierre-Alexandre Fradet et Maxime Goulet-Langlois - Étudiants à la maîtrise en philosophie de l'Université de Montréal | Actualités sportives
    Discobole<br />
    Photo : Discobole
    Décidément, le sport est un phénomène d'actualité. À peine voit-on la saison de hockey prendre fin que l'on assiste à l'ouverture de celle de football. Met-on en marche son téléviseur ou sa radio que l'information transmise a toutes les chances de relater un fait sportif. La Coupe du monde a occupé toutes les tribunes. Qu'on se reporte maintenant aux statistiques d'Influence communication: au Québec, en 2009, le sport a su trouver le troisième rang des préoccupations médiatiques, il a triomphé entre autres des enjeux internationaux, de la politique fédérale, de la politique provinciale et des arts et spectacles.

    Est-ce à dire qu'il faut tout faire pour ne plus en parler et renoncer à écrire le genre d'article que nous écrivons ici? Plusieurs répondraient que oui; nous répondrons non. Car l'objectif que nous poursuivrons ne consistera justement pas à parler de sport, mais il implique des considérations sur le fait sportif.

    À travers l'histoire de la philosophie, qu'a-t-on proposé afin de comprendre le sport et ses différentes fonctions? Oui, on a bel et bien raison de croire qu'il existe quelque chose comme une «philosophie du sport», encore que ce type de réflexion demeure somme toute marginal et qu'il n'ait pas suscité un grand nombre d'ouvrages. Afin d'ouvrir ce champ singulier de la philosophie et montrer qu'on peut penser le sport autrement qu'on ne le pense d'ordinaire, nous évoquerons sans tarder quelques-unes des fonctions qu'ont accolées au sport certains grands philosophes, du Platon de l'Antiquité au Gilles Deleuze de la (post) modernité.

    L'univers du sportif


    Pour offrir une définition qu'on ne rencontre nulle part ailleurs, en tout cas pas dans les manuels scolaires, posons que la philosophie du sport a pour objet de se demander ce que l'activité sportive nous enseigne sur la condition humaine. Théorisant le sport dans une perspective marxienne, Adorno a suggéré par exemple: «L'ancien argument selon lequel on fait du sport pour rester en forme n'est faux que parce qu'on prétend que la forme est la fin en soi: c'est [...] la forme pour le travail qui est le but inavoué du sport» (Modèles critiques, p. 213). Sous le couvert de contribuer à la vie bonne des individus, le monde du sport serait réglé, d'après Adorno, sur la logique capitaliste qui fait de l'homme un outil de production. Il obéirait et ferait obéir à la pensée marchande; il fabriquerait et formerait des êtres forts, en santé, des individus dont l'attention doit être détournée par les plaisirs récréatifs.

    Aussi pénétrante que soit cette analyse, le sport a été réfléchi de bien d'autres manières dans l'histoire de la pensée. Nous nous en convaincrons sans peine en remontant le temps et en nous tournant vers Platon: «Après avoir soigné l'esprit de manière satisfaisante, écrivait-il, ne ferions-nous pas bien de confier à l'art de la gymnastique la tâche de préciser les soins du corps, en nous contentant d'indiquer pour notre part seulement les modèles? [...]» (La République, 403d-e).

    Soucieux de trouver des modèles pour l'éducation physique, Platon était d'avis que la pratique du sport est essentielle pour les gardiens de la cité. Non pas que le philosophe ait considéré l'activité physique comme ayant une valeur en soi: en tous les cas, assurait-il, on ne s'engage dans la gymnastique «qu'avec l'objectif d'éveiller l'ardeur morale de sa nature, plutôt que la force physique» (ibid., 410 b). L'activité sportive devait donc revêtir pour Platon un rôle éducatif, mais un rôle tel que le sport ne peut valoir qu'en tant qu'il sert autre chose — le caractère, la personnalité, l'âme.

    École de la vie


    Cette conception du sport trouvera pour partisan, ce n'est pas fait banal, Aristote lui-même, qui s'y ralliera de façon plus ou moins manifeste dans La Politique, les bornes de la gymnastique. Elle date de l'Antiquité, mais se prolonge bien au-delà et conserve des traces importantes jusqu'à nous. N'entendons-nous pas fréquemment dire, en effet, que le sport est une véritable école de vie, qu'il est utile de pratiquer un sport pour apprendre à respecter l'autre ou, bien encore, pour se libérer l'esprit dans l'espoir de mieux aborder ses tracas plus tard?

    La conception sous-jacente au propos qu'on tient alors fait de l'activité sportive un champ subordonné, un champ dont les profits se font sentir ailleurs que dans le corps lui-même. Pourquoi a-t-on fait du sport un domaine dérivé par rapport à celui de l'intellect? Incontestablement, cela s'explique par le primat qu'ont accordé dans l'histoire les philosophes à la connaissance et à l'âme, primat qui a été largement remis en question par Nietzsche puis, dans son sillage, par tous les philosophes qui ont vu dans le corps une porte d'entrée au monde et une condition de possibilité de l'existence (voir par exemple la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty et, de Marzano, Dictionnaire du corps).

    En rétablissant le rôle du corps, Nietzsche et sa suite ont ouvert la porte à une nouvelle conception du sport. Cette conception exalte l'activité physique entendue comme travail athlétique sur soi; elle ne correspond pas à un dilettantisme bon enfant («l'important, c'est de participer»), mais se distingue de la conception selon laquelle le sport est un lieu où règnent l'adversité, l'affrontement, les dualismes. Dans Critique et clinique, Gilles Deleuze mentionne: «Toute écriture comporte un athlétisme, mais, loin de réconcilier la littérature avec les sports, ou de faire de l'écriture un jeu olympique, cet athlétisme s'exerce dans la fuite et la défection organiques» (p.12). Par ces termes, Deleuze cherche moins à condamner le sport qu'à l'infléchir en un sens inédit.

    Réalité éclatée

    Avec d'autres auteurs, parmi lesquels Foucault, Guattari et Derrida, Deleuze estime en fait que l'individu n'est pas une entité «une», autosuffisante, mais une réalité multiple, éclatée, une réalité qu'on doit penser comme étant plurielle en soi. En invitant l'être humain à faire preuve d'une forme d'athlétisme, Deleuze le convie à se rendre attentif aux intensités qui le parcourent; il convie la personne humaine, autrement dit, à s'éveiller au grouillement particulier qui la traverse et qui révèle sa propre essence, une essence de la non-essence, une pluralité vive.

    Qu'on accepte ou non que le sport ait cette vertu de révéler les multiplicités qui règnent en l'homme, il faut reconnaître que la conception deleuzienne appelle une pratique différente de l'activité physique. Au lieu de commander la quête de victoire, elle met en demeure d'effectuer un travail sur soi; elle invite l'athlète à retirer du sport, plutôt qu'un gain possible sur son adversaire, une expérience d'intensité qui est toujours à sa portée. En un certain sens, cette conception nous enseigne par ailleurs qu'il est plutôt dérisoire de chercher dans le sport l'expression d'une supériorité sur une infériorité. Elle rend évident que l'écart entre les performances des sportifs est bien souvent infime et qu'il importe peu de savoir qui de deux rivaux, dans des conditions particulières, toujours variables et hors d'un parfait contrôle, parviendra à battre son adversaire.

    Le monde de l'amateur


    Venons-en maintenant aux fonctions que revêt le sport chez l'amateur. Par amateur, nous n'entendrons pas celui qui agit en néophyte ou pratique un sport en dilettante: nous comprendrons celui qui assiste à un événement sportif. Nombre de commentaires ont déjà exprimé une idée: si l'on se plaît tant à visionner un sport, c'est d'abord et avant tout parce qu'on s'identifie aux sportifs. Sans avoir directement à l'esprit le sujet du sport, Henri Bergson a eu quelque chose à dire sur ce processus d'identification: «Quand nous ressuscitons par la pensée ces grands hommes de bien [ici, les athlètes], quand nous les écoutons parler et quand nous les regardons faire, nous sentons qu'ils nous communiquent de leur ardeur et qu'ils nous entraînent dans leur mouvement» (Les Deux Sources de la morale et de la religion, p. 98).

    Plusieurs auteurs ont souligné le rôle inspirateur que jouent pour le peuple les grands héros du sport. Dans un article paru récemment dans Le Devoir de philo, Jean Laberge montrait lui-même que Maurice Richard constitue un héros stoïcien. Mais le sportif ne joue pas pour l'amateur qu'un rôle d'inspirateur, et c'est ce que Roland Barthes a voulu exprimer lorsqu'il a touché un mot, dans un film réalisé par Hubert Aquin, de ce qui lie le spectateur de corrida au torero lui-même: «Ce que la foule honore dans le vainqueur [...] ce n'est pas la victoire de l'homme sur la bête, car le taureau est toujours vaincu; c'est la victoire de l'homme sur l'ignorance, la peur, la nécessité. L'homme a donné sa victoire en spectacle, pour qu'elle devienne la victoire de tous ceux qui le regardent et se retrouvent en lui» (Le Sport et les hommes, p. 19).

    La conquête

    L'ignorance, la peur, la nécessité: tels sont les moteurs qui suscitent chez l'homme l'apparition de l'esprit de conquête. Or, à supposer que Barthes ait eu raison, le sport serait justement un des lieux où les idéaux de conquête trouvent le mieux à s'exprimer. Certains condamneront avec rage cet aspect du sport, tandis que d'autres y verront sa plus grande vertu. De deux choses l'une, en effet: ou bien l'on peut voir dans l'activité sportive l'affirmation triste d'un esprit de conquête, ou bien l'on peut y voir, non seulement l'affirmation de cet esprit, mais le moment privilégié où l'on exprime cet esprit et se purge des passions qu'il implique. Adhérer à la seconde vision équivaut à croire au pouvoir cathartique du sport; adhérer à la première, bien plutôt, revient à estimer que le sport ne fait que nourrir des passions funestes.

    Il ne peut nous appartenir ici de déterminer si l'un des deux points de vue vaut nettement plus que l'autre, l'un et l'autre pouvant sans doute s'avérer justes à des moments différents. Comment répondre alors à la question de savoir ce que le sport nous enseigne? Citons de nouveau Barthes: «Sur le ring et au fond même de leur ignominie volontaire, les catcheurs restent des dieux parce qu'ils sont, pour quelques instants, la clef qui ouvre la Nature, le geste pur qui sépare le Bien du Mal et dévoile la figure d'une Justice enfin intelligible» (Mythologies, p. 24). Intéressé par le catch, le vrai catch, celui «qui se joue dans des salles de seconde zone», Barthes est d'avis que ce sport-spectacle révèle et étanche certaines soifs proprement humaines: celles qui nous font convoiter un monde où tout serait donné, expliqué, un monde où tout tomberait sous notre emprise et où le départ entre le Bien et le Mal serait fait pour de bon.

    Si Barthes n'a pas tort, il faudra se résoudre à voir dans le sport autre chose que ce qu'y aurait peut-être vu Kant. Ce dernier fait la distinction entre l'«impératif hypothétique» et l'«impératif catégorique»: alors que le premier renvoie aux règles qu'on se donne en vue d'atteindre des fins arbitraires, le second correspond aux règles qui valent par elles-mêmes. Les règles du sport étant édictées en vue de promouvoir des fins contingentes (compter des buts, courir vite, etc.), elles sembleront peut-être seulement hypothétiques.

    Mais c'est ce contre quoi a milité Barthes en disant que certaines tendances proprement humaines, pas forcément souhaitables, mais humaines, sont révélées par le sport; c'est ce contre quoi militent tous ceux qui apprécient le sport pour son versant esthétique; c'est ce contre quoi, enfin, nous militons nous-mêmes en parlant de philosophie du sport et en invitant les intéressés à ajouter aux textes déjà pondus dans ce domaine (Socrate en crampons et La Vraie Dureté du mental, pour prendre des exemples issus de la pop philo) bien d'autres textes encore.

    ***

    Pierre-Alexandre Fradet et Maxime Goulet-Langlois - Étudiants à la maîtrise en philosophie de l'Université de Montréal
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