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Et puis euh - Bien bon pour lui

Jean Dion   19 novembre 2009  Actualités sportives
Ça remonte, ce me semble, à Zenon Andrusyshyn. Imaginez que vous êtes un ti-cul qui tente de se familiariser avec le football professionnel canadien. Vous assistez télévisuellement à une joute opposant les Argonauts de Toronto à quelqu'un d'autre, mettons les Rough Riders* d'Ottawa. Et là vous apercevez un numéro 19 qui s'appelle rien de moins que Zenon Andrusyshyn. Non seulement il a un nom assez cool merci, mais il effectue les bottés de précision et les dégagements. Vous vous dites dès lors que c'est décidé, dès que vous aurez terminé votre carrière dans la Ligue nationale de hockey, vous vous ferez botteur tout usage dans la vie. Car vous êtes un ti-cul qui a de l'ambition en plus de n'avoir aucun contact décent avec la réalité.

(*À l'intention des plus jeunes, et des plus vieux qui n'avaient alors aucun contact décent avec la réalité, on rappellera qu'il fut une époque où deux équipes de la Ligue canadienne portaient le même nom: les Roughriders de la Saskatchewan, toujours bien verts, et les Rough Riders d'Ottawa, décédés au terme de la saison 1996. En fait, les appellations différaient légèrement comme on l'aura constaté, Roughriders en un seul mot et Rough Riders en deux, mais il demeure qu'à l'oral, c'était plutôt mélangeant. Surtout quand ils s'affrontaient les uns les autres, comme cela s'est produit à la coupe Grey de 1969, un match qui est d'ailleurs passé à la postérité par la magie de la pellicule. Rappelez-vous: dans l'excellent long métrage Deux Femmes en or, ils allaient où, les deux gars et la maîtresse de Donald Pilon? Parfaitement: à l'Autostade de Montréal, où les Rough Riders devaient vaincre les Roughriders par la marque de 29-11. Ce n'est que par la suite qu'on pouvait visionner des scènes de nudité partielle.

Et puisque vous m'amenez sur le sujet des choses mélangeantes, voici un fait de société qui mérite d'être souligné. Dans le temps, il y avait un truc nommé Association mondiale de hockey. L'AMH n'hésitait pas à innover et possédait toutes sortes de gadgets dans sa besace, comme par exemple des rondelles bleues ou rouges. Au Minnesota, où se produisaient les Fighting Saints — des saints qui se battent, on admirera le courage de ne pas avoir peur de donner tête première dans la contradiction —, on avait expérimenté avec une bande transparente, qui permettait aux spectateurs de voir le disque lorsqu'il se trouvait au pied de la rampe et aux joueurs de voir les jambes des spectateurs de la première rangée. Et chez les Stingers de Cincinnati, deux porte-couleurs, Robbie Ftorek et Claude Larose, ont porté le numéro 8. Le phénomène original, c'est qu'ils l'ont fait en même temps, pendant une cinquantaine de matchs en 1977-78. On ne s'émouvra jamais assez de la créativité humaine.)

Donc, oui, Zenon Andrusyshyn faisait tout, une pratique qui se perd malheureusement en cette ère de surspécialisation. Tout comme se perd la possibilité d'identifier facilement le botteur, à cause du progrès technologique haut de gamme. C'est que de nos jours, les terrains de football sont trop bien entretenus. Avant, on jouait sur du mauvais gazon, et souvent sur des surfaces qui servaient aussi au baseball, donc avec du sable là où se situaient les sentiers. Cela donnait régulièrement de la bonne bouette, et le jeu d'ensemble se révélait salissant. On savait en conséquence qui était le botteur: il était le seul à revêtir un uniforme immaculé.

À cause du progrès, et à cause de la mode. Naguère, aux alentours des années 1970 et du début de la décennie 1980, on notait une tendance, répandue dans les rangs universitaires et qui a gagné la NFL pendant quelque temps, qui consistait à s'exécuter pied nu (au singulier, car le seul le pied bottant était découvert). On savait donc que le gars qui se promenait à la fois avec et avec pas de soulier(s) était le bon.

D'où venait cette mode?, se demandera l'esprit inquisiteur, car évidemment, on pense immédiatement à part soi que pareille technique doit engendrer de la douleur du côté des orteils. Certaines hypothèses ont été émises à ce sujet. Une: porter une chaussure pour un botteur était l'équivalent d'enfiler une mitaine pour le quart-arrière, d'où perte de précision. Deux: le soulier de l'époque était conçu de telle manière qu'il absorbait l'énergie cinétique, d'où perte de distance. J'en suggérerai pour ma part une troisième: en ces temps-là un peu fous, le monde affectionnait la nudité partielle.

Depuis Zenon Andrusyshyn, j'entretiens un préjugé favorable frisant la déraison pour les botteurs. Il faut être fait fort pour exercer cette profession. Vous pesez 150 livres de moins que vos coéquipiers. Vous ne vous entraînez pas avec eux, vous êtes tout seul dans votre coin avec l'autre botteur et le centre spécialiste des longues remises. Vous pouvez ne pas jouer de tout un match et à la toute fin, lorsque le score est serré, votre coach peut vous dire: «Vas-y chose, gagne-nous ça comme un grand», et si vous manquez votre coup, tous vos coéquipiers qui pèsent 150 livres de plus que vous ont envie de vous en sacrer une.

Je songeais à tout cela et à l'avenir de l'ADQ, dimanche soir, en regardant le match Patriots-Colts. 34-28 Pats, un peu plus de deux minutes à jouer, quatrième jeu et deux verges à faire à leur ligne de 28. Normalement, en pareilles circonstances, on dégage, non? Non. Bill Belichick ordonne d'y aller. Le gain est insuffisant, les Colts prennent le ballon en excellente position, ils marquent le touché et gagnent 35-34.

Belichick le génie a manqué de respect à son botteur, et il a perdu. Bien bon pour lui.
 
 
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