Et puis euh - L'ironie du sort
Nous sommes dimanche dernier, encore une fois. Jadis, les dimanches étaient consacrés expressément à ne rien faire, mais les choses ont changé depuis l'avènement du postmodernisme. De nos jours, l'offre de divertissement dominical pullule, à commencer par du football professionnel américain sur écran de télévision couleur.
On s'ennuie un peu à observer les Patriots hacher menu les Titans habillés en Oilers par la marque navrante de 59 à 0, mais on ne perd rien pour attendre. Car tout de suite après, le réseau Columbia Broadcasting System nous transbahute direct au New Jersey, où le Buffalo et le N.Y. Jets en sont à 13-13 après quatre quarts, du gâteau dans tous les sens du terme.
Or, qu'est-ce qui se passe quand on se trouve à égalité aux points après écoulement du temps réglementaire? En plein cela: on se rend en prolongation. Ce qui signifie en premier lieu un tirage au sort pour déterminer quel club aura en premier la possession du ballon pendant la période extra.
Et à cent mille lieues de moi l'idée d'assombrir votre journée au bureau, messieurs dames, mais il faut dire les choses comme elles se présentent: c'est là que les problèmes commencent.
Évidemment, on doit d'abord se demander pourquoi on va en prolongation. Réponse facile toute faite: parce que la nature abhorre la nulle. Réponse plus élaborée dont vous pourriez discutailler avec la petite famille au-dessus d'un goûter nutritif? Permettez-moi à cet égard de citer de nouveau l'un de mes bouquins de chevet, Le Champion, sa vie, sa mort: psychanalyse de l'exploit, publié chez Bayard en 2002. Cela mérite même un paragraphe séparé.
«La victoire et la défaite sont les catégories fondatrices de l'intrigue sportive: tous les moyens sont mis en oeuvre pour échapper à la nullité du résultat. Géométriquement, cette intrigue pourrait s'analyser comme le basculement d'une première figure de symétrie (un axe vertical équilibré par des forces antagonistes égales) vers une autre figure de symétrie (un axe horizontal introduisant une distribution hiérarchisée des valeurs). C'est le passage de l'égalité des chances à l'inégalité du résultat. Il s'ensuit que tout le sport est dans tous les sports. S'il existe un modèle symbolique unitaire, les combinaisons sont modulables à l'infini: cette effervescence inventive témoigne de la vitalité de l'institution sportive.»
Et voilà. Je songeais précisément à tout cela, le modèle symbolique unitaire, la distribution hiérarchisée des valeurs, l'effervescence inventive, en sirotant un cocktail dînatoire au moment où Bills et Jets s'apprêtaient à en découdre en supplémentaire.
Examinons un peu la situation générale de la prolongation. Au hockey, le premier qui compte un but gagne, mais on commence par une mise au jeu rigoureusement égalitaire. Au tennis, on dispute un bris d'égalité qu'il faut emporter par au moins deux points. Au basket, on commence par un entre-deux, et on joue cinq minutes complètes. Au baseball, chaque équipe a son tour au bâton et on va jusqu'à 3h du matin s'il le faut. Il n'y a guère que le soccer et la boxe pour tolérer le verdict nul.
Mais dans la Ligue nationale de football professionnel américaine, on ne veut pas trop de la nulle, et le premier qui marque en prolongation gagne, mais le système n'est pas juste. Il s'agit d'ailleurs d'un sujet de discussion perpétuel au sein de la direction du circuit, qui ne sait plus à quel saint de La Nouvelle-Orléans se vouer.
Ce n'est pas juste, parce que l'équipe qui gagne le pile ou face et donc reçoit le botté d'envoi de la période supplémentaire jouit d'un sérieux avantage. Avant cette saison, elle avait remporté 63,3 % des matchs. Dans 43,3 % des occasions, elle l'avait fait à sa première possession, privant l'adversaire de seulement toucher au ballon.
Voilà qui est fort dommage, rétorquera-t-on, mais le pile ou face donne chance égale aux deux clubs, non? On a ici affaire au hasard qui parle, non? Ça s'équilibre au bout du compte, non?
Ben justement, non. Et imaginez-vous qu'on a une étude pour le prouver.
En 2007, des experts des universités Stanford et California Santa Cruz ont mené une enquête intensive sur le tirage au sort et dévoilé les résultats de leurs recherches dans la publication Society for Industrial and Applied Mathematics Review, à laquelle je suis furieusement abonné. Ils en concluent que lorsqu'on lance en l'air une pièce de monnaie et la fait atterrir sur une surface non lisse comme le gazon ou le terrain synthétique, celle-ci présente 51 % des chances de finir du même côté que celui où elle se trouvait sur le pouce du sujet lançant.
Et même plus: selon la technique d'expédition du lanceur — les chercheurs ont examiné au ralenti et décortiqué plus d'un millier de tirages au sort et découvert que non seulement la pièce fait une rotation sur elle-même, elle décrit aussi une légère courbe qu'ils appellent l'«effet Frisbee» —, cette proportion pourrait passer à 55 %, voire à 60 %. Cela dit, le nombre de rotations importe peu: ce sont simplement les lois de la physique qui feraient en sorte que lorsqu'on place une pièce de monnaie sur son pouce et l'envoie en l'air, elle passe plus de temps du côté où elle se trouvait à l'origine que de l'autre.
Or comme l'arbitre montre bien la pièce aux représentants des deux équipes sur le terrain, le joueur qui choisit «pile» ou «face» pourrait se donner un avantage simplement en la regardant avec attention jusqu'au dernier instant.
Il va sans dire que ces considérations, cette effervescence inventive dirais-je, ne viennent pas régler le problème de la prolongation au football, ils l'accentuent. Où s'en va notre monde, je vous le demande un peu.
On s'ennuie un peu à observer les Patriots hacher menu les Titans habillés en Oilers par la marque navrante de 59 à 0, mais on ne perd rien pour attendre. Car tout de suite après, le réseau Columbia Broadcasting System nous transbahute direct au New Jersey, où le Buffalo et le N.Y. Jets en sont à 13-13 après quatre quarts, du gâteau dans tous les sens du terme.
Or, qu'est-ce qui se passe quand on se trouve à égalité aux points après écoulement du temps réglementaire? En plein cela: on se rend en prolongation. Ce qui signifie en premier lieu un tirage au sort pour déterminer quel club aura en premier la possession du ballon pendant la période extra.
Et à cent mille lieues de moi l'idée d'assombrir votre journée au bureau, messieurs dames, mais il faut dire les choses comme elles se présentent: c'est là que les problèmes commencent.
Évidemment, on doit d'abord se demander pourquoi on va en prolongation. Réponse facile toute faite: parce que la nature abhorre la nulle. Réponse plus élaborée dont vous pourriez discutailler avec la petite famille au-dessus d'un goûter nutritif? Permettez-moi à cet égard de citer de nouveau l'un de mes bouquins de chevet, Le Champion, sa vie, sa mort: psychanalyse de l'exploit, publié chez Bayard en 2002. Cela mérite même un paragraphe séparé.
«La victoire et la défaite sont les catégories fondatrices de l'intrigue sportive: tous les moyens sont mis en oeuvre pour échapper à la nullité du résultat. Géométriquement, cette intrigue pourrait s'analyser comme le basculement d'une première figure de symétrie (un axe vertical équilibré par des forces antagonistes égales) vers une autre figure de symétrie (un axe horizontal introduisant une distribution hiérarchisée des valeurs). C'est le passage de l'égalité des chances à l'inégalité du résultat. Il s'ensuit que tout le sport est dans tous les sports. S'il existe un modèle symbolique unitaire, les combinaisons sont modulables à l'infini: cette effervescence inventive témoigne de la vitalité de l'institution sportive.»
Et voilà. Je songeais précisément à tout cela, le modèle symbolique unitaire, la distribution hiérarchisée des valeurs, l'effervescence inventive, en sirotant un cocktail dînatoire au moment où Bills et Jets s'apprêtaient à en découdre en supplémentaire.
Examinons un peu la situation générale de la prolongation. Au hockey, le premier qui compte un but gagne, mais on commence par une mise au jeu rigoureusement égalitaire. Au tennis, on dispute un bris d'égalité qu'il faut emporter par au moins deux points. Au basket, on commence par un entre-deux, et on joue cinq minutes complètes. Au baseball, chaque équipe a son tour au bâton et on va jusqu'à 3h du matin s'il le faut. Il n'y a guère que le soccer et la boxe pour tolérer le verdict nul.
Mais dans la Ligue nationale de football professionnel américaine, on ne veut pas trop de la nulle, et le premier qui marque en prolongation gagne, mais le système n'est pas juste. Il s'agit d'ailleurs d'un sujet de discussion perpétuel au sein de la direction du circuit, qui ne sait plus à quel saint de La Nouvelle-Orléans se vouer.
Ce n'est pas juste, parce que l'équipe qui gagne le pile ou face et donc reçoit le botté d'envoi de la période supplémentaire jouit d'un sérieux avantage. Avant cette saison, elle avait remporté 63,3 % des matchs. Dans 43,3 % des occasions, elle l'avait fait à sa première possession, privant l'adversaire de seulement toucher au ballon.
Voilà qui est fort dommage, rétorquera-t-on, mais le pile ou face donne chance égale aux deux clubs, non? On a ici affaire au hasard qui parle, non? Ça s'équilibre au bout du compte, non?
Ben justement, non. Et imaginez-vous qu'on a une étude pour le prouver.
En 2007, des experts des universités Stanford et California Santa Cruz ont mené une enquête intensive sur le tirage au sort et dévoilé les résultats de leurs recherches dans la publication Society for Industrial and Applied Mathematics Review, à laquelle je suis furieusement abonné. Ils en concluent que lorsqu'on lance en l'air une pièce de monnaie et la fait atterrir sur une surface non lisse comme le gazon ou le terrain synthétique, celle-ci présente 51 % des chances de finir du même côté que celui où elle se trouvait sur le pouce du sujet lançant.
Et même plus: selon la technique d'expédition du lanceur — les chercheurs ont examiné au ralenti et décortiqué plus d'un millier de tirages au sort et découvert que non seulement la pièce fait une rotation sur elle-même, elle décrit aussi une légère courbe qu'ils appellent l'«effet Frisbee» —, cette proportion pourrait passer à 55 %, voire à 60 %. Cela dit, le nombre de rotations importe peu: ce sont simplement les lois de la physique qui feraient en sorte que lorsqu'on place une pièce de monnaie sur son pouce et l'envoie en l'air, elle passe plus de temps du côté où elle se trouvait à l'origine que de l'autre.
Or comme l'arbitre montre bien la pièce aux représentants des deux équipes sur le terrain, le joueur qui choisit «pile» ou «face» pourrait se donner un avantage simplement en la regardant avec attention jusqu'au dernier instant.
Il va sans dire que ces considérations, cette effervescence inventive dirais-je, ne viennent pas régler le problème de la prolongation au football, ils l'accentuent. Où s'en va notre monde, je vous le demande un peu.
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