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Quelque chose sur le feu

Jean Dion   18 août 2009  Actualités sportives
Quand on discute voyage dans le temps, ce qui nous arrive à tous régulièrement, on se fait souvent dire que la chose est impossible puisque si elle était possible et que l'on disposait un jour de la technologie idoine, nous aurions reçu la visite de visiteurs en provenance du futur. Bien sûr, l'argument est quelque peu spécieux parce que l'on peut parfaitement imaginer un voyageur temporel trop timide pour évoquer ses origines, ou alors désireux de tenir ça mort parce qu'il a lancé une très lucrative ligne téléphonique de prédiction de l'avenir, ou alors un autre qui aurait vendu la mèche mais que personne n'aurait cru et qui se serait ramassé en institution spécialisée avant longtemps.

Or on a maintenant un indice supplémentaire de la faisabilité du déplacement dans le temps grâce à quelqu'un qui se déplace très vide dans l'espace. Il y a quelques années, on pouvait lire les résultats d'une étude extrêmement poussée réalisée quelque part et qui concluait qu'il était physiquement impossible pour un être humain de notre époque de courir un 100 mètres en moins de 9 sec 60. On note ici un passage fondamental: de notre époque.

Aussi, quand Usain Bolt s'est rappelé qu'il avait oublié quelque chose sur le feu et était en conséquence très pressé de rentrer à la maison, dimanche aux Championnats du monde d'athlétisme à Berlin, a-t-on pu songer que ce gars-là venait d'une autre ère, et peut-être aussi d'une autre planète. 9 sec 58, batèche. Ça doit être à cause des souliers. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Bolt lui-même. Un communiqué a été diffusé hier: «Je me suis entraîné en vue de cette victoire toute l'année. Mes chaussures m'ont permis de tenir l'effort et d'entrer dans la course sereinement.»

En passant, saviez-vous que les chaussures Puma YAAM, que portait Bolt pour l'occasion, «concentrent toute l'énergie à l'origine de sa conception»? Voilà qui n'est pas peu dire, c'est le moins que l'on puisse dire. Et saviez-vous que Puma avait profité des mondiaux de Berlin pour lancer les Bolt Arms? Il s'agit d'un accessoire en mousse que l'on s'appose dans le dos et qui reproduit exactement la pose — le tireur à l'arc — qu'avait prise le coureur l'an dernier après avoir remporté la médaille d'or au 100 m des Jeux olympiques de Pékin (disponible en quantité limitée selon des sources, mais d'un chic dingue). Et saviez-vous que les concepteurs de la chaussure, qui ont mesuré et analysé les enjambées et la forme des pieds de l'athlète, avaient opté pour un orange éclatant afin de créer un effet de contraste sur la piste bleue de l'Olympiastadion? Et saviez-vous que Puma était «l'une des plus grandes entreprises de style de vie active»? C'est fou tout ce qu'on peut apprendre en si peu de temps.

Un chercheur de l'Université Stanford, en Californie, avait établi que le chrono de Bolt à Pékin, 9 sec 69, aurait pu être abaissé à 9 sec 55 si celui-ci n'avait pas fait le fanfaron et levé les bras avant de franchir le fil d'arrivée. Cette fois, il a connu un bon départ et mis toute la gomme jusqu'au bout. Pour les amateurs de statistiques, des analyses ont montré qu'il avait maintenu une vitesse moyenne de 37,58 km/heure et atteint une pointe de 44,72 km/h.

Ce qui signifie que dès que la nouvelle réglementation sera en vigueur, Usain Bolt pourrait se prendre une contravention dans les rues résidentielles de Montréal en carburant à vitesse maximale, et que son rendement moyen lui ferait courir un risque similaire sur le Plateau.

Le Jamaïcain a déjà dit qu'il se croyait capable de descendre jusqu'à 9 sec 40. Évidemment, le rythme stupéfiant auquel il bouscule les marques mondiales fait bien des sceptiques. Avant 2008, le meilleur temps de sa carrière était de 10 sec 03. Puis la Jamaïque a fait main basse sur Pékin en remportant 11 médailles au sprint, et plusieurs de ses athlètes, dont Bolt, ont abaissé de façon stupéfiante leur marque personnelle pendant l'année. Puis, le mois dernier, cinq coureurs jamaïcains ont échoué à un test antidopage. Il suffit d'ajouter que Herb Elliott, le médecin de l'équipe nationale et médecin personnel de Bolt, est également responsable du programme antidopage national, et on se retrouve avec plusieurs points d'interrogation.

Mais ne portons pas d'accusations sans fondement. Il est clair ici que peu importe ce qu'un gars met dans ses Rice Krispies, s'il a de bons souliers, les possibilités sont infinies.

**

La semaine dernière au stade Uniprix — et ne me demandez pas pourquoi la mention de ce nom induit constamment dans mon cogito des images de guerrier gaulois, de braies et de singularis porcus —, Novak Djokovic déclarait qu'il était né à la mauvaise époque. Façon de dire qu'il connaît ses meilleures années alors même que deux supervedettes, Roger Federer et Rafael Nadal, sont indélogeables des sommets du classement mondial.

Tyson Gay doit sûrement penser la même chose. Son chrono de 9 sec 71 dimanche lui aurait permis de remporter toutes les courses de toute l'histoire du 100 m sauf celle-là et la finale de Pékin, mais il s'est retrouvé deuxième et personne ne parle de lui sauf aux États parce qu'il est Américain.

Et pour bien mesurer à quel point l'humain est une belle machine toujours préoccupée par son propre dépassement, mentionnons qu'il y a 12 ans, aux Jeux d'Atlanta, Donovan Bailey remportait le 100 m en 9 sec 84. Dimanche, un autre Jamaïcain, Asafa Powell, a bouclé en 9 sec 84 pour prendre le troisième rang. Et on exagère à peine en disant qu'il avait pratiquement besoin de jumelles pour voir Bolt. À peine.
 
 
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