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La mauvaise réputation

Jean Dion   19 avril 2003  Actualités sportives
Si vous voulez l'avis d'un profane qui ne prétend pas connaître les propriétés du (de la?) phénylpropanolamine pour se rendre intéressant mais qui sait reconnaître de la mosselle rapportée lorsqu'il en aperçoit, il vous dira que ce nombre sorti de la grande boîte de Pandore du sport d'élite, 114 cas de dopage camouflés par le Comité olympique des États-Unis entre 1988 et 2000, ce nombre, s'il appelle au scandale, c'est qu'il est suspicieusement bas.

Non pas qu'ils en aient nécessairement camouflé davantage. La science du test antidopage est toujours en retard sur celle de l'identification des substances magiques et de leur dissimulation. C'est juste qu'il y a des noms étrangement absents de la liste, qui fait grand bruit parce que Carl Lewis s'y trouve en tête. Prenons Florence Griffith-Joyner, par exemple: ça ne la dérangera pas, elle n'est plus. Son chrono de 10 s 49 au 100 mètres de Séoul, duquel aucune coureuse depuis ne s'est approchée à moins de 0,13 s — aussi bien dire une éternité —, était dû, je suppose, à un régime scrupuleusement observé d'eau claire en bouteille et de légumes verts frais.

Le même régime, du reste, qui devait lui permettre de se lisser les moustaches de contentement après une bonne médaille d'or et de mourir d'un arrêt cardiaque à 38 ans. C'est traître, les légumes verts, des fois.

Remarquez, 114, c'est déjà beau. Après tout, le gars qui a rendu le tas de gadoue public, Wade Exum, a été responsable des contrôles antidopage au USOC de 1991 à 2000. C'est dire que pendant près de dix ans, il était au courant de l'odieux et n'a rien fait, même pas démissionné. Il n'a divulgué les documents qu'après avoir été mis à la porte et que son recours judiciaire pour discrimination raciale eut été jugé irrecevable. Plus de 114 cas, mettons 115-120, il aurait risqué de passer pour un incompétent, non? Ou un complice, peut-être?

***

Grand bruit, faut le dire vite. La nouvelle a paru dans le célèbre Orange County Register, auquel je suis le seul abonné hors du comté d'Orange. Fouillez les médias américains, si vous y trouvez quoi que ce soit sur cette histoire, vous me ferez signe. Même Sports Illustrated, qui a reçu les documents d'Exum en co-exclusivité, se contente d'un articulet qui fait les trois quarts de la page 26 de sa dernière livraison.

Pour une pinte de bon sang, on peut d'ailleurs aller sur Google et faire une recherche à partir de «Carl Lewis» et «doping». La première référence qu'on obtient est une entrevue avec Lewis remontant à mars 2000, dans laquelle le grand champion propre déclare que le problème du dopage dans le sport est «pire qu'il l'a jamais été» (NDLR: peut-être faut-il comprendre «dans mon temps, il n'y avait que des rhumes de cerveau à combattre»).

Tenez, j'ai ressorti juste pour vous un vieux numéro du magazine Time, été 1998. Le scandale du dopage au Tour de France venait tout juste d'éclater et on y faisait état de la situation de la maudite drogue sale dans l'ensemble du sport. En encadré, le magazine dressait un «palmarès du déshonneur», auquel figuraient: Tommy Simpson, cycliste britannique; Kornelia Ender et Petra Schneider, nageuses est-allemandes; Heidi Krieger, lanceuse de poids est-allemande*; Ben Johnson; Martin Vinnicombe, cycliste australien; des membres de l'équipe nationale chinoise de natation; Katrin Krabbe, sprinteuse est-allemande; enfin, Michelle Smith de Bruin, nageuse irlandaise.

(*Heidi Krieger avait pris une telle quantité de testostérone pendant sa carrière athlétique que, jugeant le processus irréversible, elle a subi une opération de changement de sexe et s'appelle désormais Andreas.)

Bref, pas l'ombre d'un concurrent représentant les États-Unis d'Amérique. Normal, direz-vous: ils ne se font jamais prendre. C'est bien ce qui écoeure le monde.

À la suite du dévoilement des documents incriminants par Wade Exum, Johann Olav Koss, l'ex-patineur de vitesse norvégien quatre fois médaillé d'or et membre respecté du Comité international olympique, a déclaré: «Sur le plan international, les Américains ont la réputation de ne pas avoir été propres.» Mais hé, si on se met à condamner les gens en fonction de leur réputation...

***

Profane, je vous disais, et indécrottablement sceptique quant à la bonne foi de l'humain lorsqu'il est question de concours, d'argent et de gloire, on ne se refait pas. Voilà un cocktail aussi dangereux qu'un verre de stanozolol avant de souper. Mais ce n'est pas ma faute: on n'a qu'à prendre les résultats des enquêtes que mène Bob Goldman.

Bob Goldman est président de la National Academy of Sports Medicine de Chicago. Tous les deux ans, il mène un sondage informel auprès des athlètes américains de calibre olympique, leur posant notamment deux questions. 1- Si on vous offrait une substance illégale qui vous garantirait de gagner et de ne pas vous faire prendre, la prendriez-vous? 2- Prendriez-vous une substance qui vous permettrait de remporter toutes les compétitions pendant cinq ans mais vous tuerait juste après?

En 1998, à la première question, 195 des 198 athlètes interrogés ont répondu oui. À la seconde, plus de la moitié ont répondu par l'affirmative. À la troisième, on ne connaît pas le taux, mais comme on ne connaît pas la question non plus, ce n'est pas plus grave que ça.

Tout de même, il est proprement sidérant que Ben Johnson ait dû se gaver de cochonneries pendant des années pour arriver à négocier un 100 m en 9 s 79 alors que les plus récents rois de la discipline, Maurice Greene (9 s 79) et Tim Montgomery (9 s 78), ont pu le faire simplement en s'injectant des Muslix arrosés de bon lait de vache du Wisconsin.

Et puis, je n'ai rien contre les héros ni contre les belles histoires de courage, mais ce Tour de France qui a donné lieu à la plus retentissante histoire de drogue et dont on voudrait nous faire croire qu'il est maintenant nettoyé, c'est bien Lance Armstrong qui l'a gagné ces quatre dernières années, et avec des avances plus confortables que votre canapé Louis XVI. Moi, un gars qui passe à deux doigts de mourir du cancer et reprend une vie normale, j'appelle ça un exploit; un gars qui passe à deux doigts de mourir du cancer et gagne quatre fois l'épreuve sportive la plus exigeante au monde, j'appelle ça trop gros pour être honnête.

114 cas. On ne sait rien. On ne sait rien encore.

jdion@ledevoir.com
 
 
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