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Hors-jeu: Ventre-saint-gris-gris!

Jean Dion   1 juin 2002  Actualités sportives
Ils étaient pas frais. Je vous l'avais dit et je vous le susurre de nouveau dans le corner de l'oreille: ils étaient pas frais.

Alors, vous voulez quoi comme interjection de circonstance? Sacrebleu? Parbleu? Palsambleu? Morbleu? Diable? Non, non, c'est ventre-saint-gris-gris. Les amulettes. Les marabouts. Les marabouts s'étaient d'abord chargés de Zizou, voici qu'ils ont envoûté l'équipe de France au complet, championne d'Europe et du monde tant qu'elle voudra, défaite quand même 1-0 par un Sénégal venu de nulle part.

Ils ont essayé bien des choses, les Français, mais comme disait quelqu'un, quand ça veut pas rentrer, qu'est-ce que tu fais? Tu forces un peu, puis tu finis par t'énerver. Un poteau, une barre transversale, et qui aurait cru que le meilleur gardien de but d'Afrique non pas allait tout arrêter mais s'appelait Tony? Un manque de fini en attaque. Bien du taponnage en défense. Croyez-moi: ils étaient pas frais. Allez combattre les sorciers quand en plus vous êtes pas frais.

Cependant, supporters de l'équipe de France dont je ne suis pas parce qu'observateur neutre détaché de toute chose ayant depuis longtemps saisi la vanité et le caractère durablement éphémère du succès, si cela peut vous rasséréner en ce samedi de désillusion, voici: en 1990, l'Argentine, tenante du titre, avait perdu le match inaugural de la Coupe du monde contre le Cameroun, 1-0. Or, cette année-là, l'Argentine s'est rendue en grande finale.

En revanche, si cela peut vous déprimer encore plus en ce samedi de désillusion, si par accident les Bleus devaient terminer deuxièmes du groupe A (on va attendre un peu avant de parler d'élimination), ils affronteraient dès la ronde des 16 le gagnant du groupe de la mort, le F, soit le dur d'entre les durs, soit probablement l'Argentine. Ou l'Angleterre qui aurait battu l'Argentine. Ou un autre qui aurait battu les deux.

Mais bon. Comme l'a si bien relevé Thierry Rolland, descripteur du match sur TF1, «c'est le football, ça peut arriver». (Rolland a aussi parlé en conclusion, je vous transmets ça uniquement pour la poésie de la chose, de «cette douche d'eau froide qui nous est tombée un petit peu sur la tronche»). S'il m'avait tendu le micro par-delà les méridiens, j'aurais même eu le loisir d'ajouter: tout peut arriver. Y compris un but marqué par un joueur au nom regorgeant de soleil de Papa (certains disent Pape) Bouba Diop — Diop, c'est Dion en wolof — alors que ce dernier était assis par terre.

Quant à la défense française, j'ai appris hier d'une source hexagonale extrêmement bien placée que Frank Leboeuf, qui a passé son temps à envoyer des balles en touche et à se faire déborder par El Hadji Diouf, «c'est notre Brisebois à nous», un peu tête de Turc si vous me passez cette expression davantage propre au groupe C, où Hakan Sükür devrait faire un tabac, du moins sachons l'espérer. On raconte d'ailleurs que Leboeuf bénéficierait grandement d'une chronique de Réjean Tremblay pour le défendre.

On annonce à l'instant que l'un des quotidiens de Dakar a titré «Le jour de gloire est arrivé». Ce qui nous permet, dans un tournoi où les hymnes nationaux jouent un rôle crucial pour la motivation des troupes et le sentiment d'appartenance-fierté des fans, de faire une petite pause musicale en y allant du premier couplet et du refrain de l'hymne sénégalais, qui ne semble pas avoir de titre selon les recherches intensives menées par mon équipe d'enquêteurs chevronnés et très mal payés. C'est une composition de Léopold Sédar Senghor, acad. fr., voyez qu'on a des lettres quand même.

«Pincez tous vos koras, frappez les balafons / Le lion rouge a rugi. Le dompteur de la brousse / D'un bond s'est élancé dissipant les ténèbres / Soleil sur nos terreurs / Soleil sur notre espoir. // Debout frères voici l'Afrique rassemblée / Fibres de mon coeur vert épaule contre épaule / Mes plus que frères. Ô Sénégalais, debout! / Unissons la mer et les sources, unissons / La steppe et la forêt. Salut Afrique mère.»

Par ailleurs, pour vous montrer qu'on a non seulement des lettres mais aussi des chiffres, notons que les actions en Bourse de TF1, qui possède les droits de télédiffusion de cette Coupe du monde et de la prochaine (Allemagne 2006), ont connu hier une baisse prononcée après la défaite de l'équipe de France. Le titre, qui gagnait 1,14 % à 31,93 euros juste avant le début du match, avait perdu 2,49 % au coup de sifflet final. Pour TF1, il s'agit d'une douche d'eau froide qui lui est tombée un petit peu sur la tronche.

Comme quoi toute est dans toute.

Sages comme pas deux, les instances de la FIFA arrangent chaque fois le tirage au sort des affectations à la Coupe du monde de manière à ce que les grosses pointures aient le temps de se faire la main et ne s'affrontent que tard dans le tournoi. Mais chaque fois, c'est forcé, il émerge un groupe archidur, dit «groupe de la mort»: en 2002, le F, disions-nous, Argentine, Angleterre, Nigeria et Suède. Et, chaque fois, on se retrouve avec un quatuor un peu moumoune, en l'occurrence le H: Japon, Russie, Belgique et Tunisie.

Ceci pour dire que si vous n'avez pas de gazon à tondre la nuit prochaine pour emmerder votre voisin, le groupe de la mort se met en branle: Argentine-Nigeria à 1h30 et Angleterre-Suède à 5h30. On aura l'occasion de se reparler d'Argentine-Angleterre, un grand classique riche en histoires historiques, qui aura lieu vendredi.

En attendant, Angleterre-Suède. Intéressant, parce que le sélectionneur qui a ramené l'équipe anglaise au premier plan après un Euro 2000 avec des hauts et des bas mais surtout des bas est Svan-Gören Eriksson, un Suédois. Déjà, un entraîneur-chef (ou même un entraîneur pas chef) étranger au pays qui a inventé le football, c'est largement considéré comme un crime of lèse-majesté. Mais un Suédois, by Jove? Un chroniqueur du quotidien The Guardian, auquel je n'ai jamais regretté d'être abonné — semaine et samedi, le camelot s'appelle Nigel —, a écrit: «Un gars qui vient d'un pays de sept millions de skieurs et de lanceurs de marteau qui vivent dans la noirceur totale six mois par année.»

Et puis, si vous avez la fibre patrio coast to coast, il y a un Canadien dans l'équipe british: Owen Hargreaves, né à Calgary; son père est Anglais. Le Canada, puissance de foot sans bon sens qui regorge de talent à ne pas savoir qu'en faire, a déjà écarté Hargreaves de son équipe nationale en prétextant qu'il n'était pas assez fort physiquement. Ha.

Bonne nuit.
 
 
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