Et puis euh - L'odeur du cigare
Mai 68. Si vous prêtez l'oreille à la rumeur ambiante, vous conclurez que c'était le moment de tous les espoirs, le bouleversement social annoncé, la mise au rancart des vieilles affaires, bref, comme disait le poète qui n'a pas son pareil pour résumer en six mots le foisonnement de l'enthousiasme collectif, le début d'un temps nouveau. Bof, peut-être, à la rigueur, si on se limite à la superficie des choses. Mais il s'est produit beaucoup plus important en mai 1968, le 27 pour être précis: la création de nos Expos. C'était il y a 40 ans avant-hier, et franchement, si la rubrique Et puis euh n'a pas abordé le sujet ce jour-là, c'est qu'elle était bien trop émue, en plus de soigner des troubles diffus dans la région de la coiffe du rotateur.
Quarante ans... À la surprise générale, le président de la Ligue nationale de baseball, Warren Giles, avait annoncé que Montréal allait être, avec San Diego, la prochaine ville à recevoir une équipe. D'autant plus étonnant qu'il n'y avait même pas de stade convenable. Comme aujourd'hui, tiens, pas de place pour loger un club d'une ligue mineure indépendante comme la Can-Am. C'est le Stade olympique, avec ses 50 000 places vides qui ont trop fait d'écho pendant que nos Expos qui n'étaient plus les nôtres se faisaient moribonds, ou alors le parc Ahuntsic.
Quarante ans... Ils sont morts à 36. Non, en fait, à 35 et des poussières. On leur a enlevé deux mois de vie en 1981 pour des raisons générales de grève, et si ç'a fait en sorte qu'ils ont pu se faufiler jusqu'à un championnat de demi-saison, puis de division, grâce à un calendrier bâtard, cette conquête n'en sera toujours qu'une portion d'une. Et en 1994, bien sûr, la meilleure équipe des ligues majeures s'est fait couper les jambes en plein dans l'entrée du dernier droit, c'était le 12 août, je m'en souviens comme si c'était avant-hier, et le 14 septembre on fermait les livres, Série mondiale annulée et tout le bataclan. Cela doit s'appeler ne pas être dû, et de fait on amorçait peu après la grande liquidation qui ferait en sorte que jamais, jamais, ils n'allaient plus faire une promesse sérieuse d'aller jusqu'au bout, juste une fois pour que nous puissions nous-mêmes mourir en paix par la suite.
Ils sont donc morts à 36 parce que les mois dans le coma comptent aussi. Morts étouffés par la cupidité, par l'incompétence, par l'ennui qu'ils avaient eux-mêmes pris tous les moyens pour susciter.
***
Les non initiés éprouvent beaucoup de mal à saisir ce qui peut bien transporter les fans de balle. Et le fossé est infranchissable. Toutes les allusions au parc Jarry et à Jonesville, à Ron LeFlore et à Rodney Scott, à la sensation induite par le triple au champ opposé ne suffisent pas.
En 1970, un livre avait justement été publié à l'intention des néophytes. Baseball Montréal, signé Bertrand-B. Leblanc, aux Éditions du Jour. À l'instar de l'album Les Grands du Hockey, j'avais classé le document dans la section des irremplaçables, tout comme Baseball La Presse, qui offrait les formations de toutes les équipes et des cartes de pointage pour les matchs que j'écoutais d'un bout à l'autre à la radio. (Si le fossé du baseball est infranchissable, on cherchera en vain un terme pour qualifier celui du baseball à la radio. Mais il faut ne jamais s'être assis sur le balcon avec la voix de Jacques Doucet sortant d'un vieux transistor pour y échapper.)
J'ai encore cet exemplaire, dans un état étonnamment excellent, de Baseball Montréal. La couverture, plutôt 1970, est vert lime. À la une, Claude Raymond en train d'effectuer un lancer; au dos, Rusty Staub s'élançant devant des gradins bondés. À l'intérieur, Gene Mauch, Coco Laboy, Steve Renko, Gary Sutherland.
Dans le dernier chapitre, l'auteur relate qu'il s'en va voir le premier match d'une Série mondiale entre nos Expos et les Orioles de Baltimore. La foule est en liesse, et il aperçoit des célébrités: Nancy Greene, Harry Jerome, Maurice Richard et Geneviève Bujold. Maureen Forrester chante les hymnes nationaux. Pour les Expos, le voltigeur de centre s'appelle Dupont, Beaulieu joue à l'arrêt-court et le lanceur partant, Caron, sort tout juste d'une campagne de 22 victoires.
Le premier frappeur du match, la gazelle des Orioles Paul Blair, est retiré sur des prises et l'auteur s'époumone lorsque son voisin lui assène un coup dans les côtes.
«Mais est-ce bien mon voisin et suis-je bien...? Vaguement, lentement, confusément, je commence à entendre la voix de mon épouse qui me répète en me secouant: «Tu rêves, réveille-toi, tu criais... Allons, réveille-toi....!"»
«Maintenant, trop bien éveillé sous le choc de la déception, je passe le reste de la nuit à revivre mon rêve. Et à la fin, je me mets à dire que dans dix ans, que dans cinq ans peut-être, il sera réalité.»
«Les Expos joueront dans une Série mondiale et arracheront aux États-Unis un championnat du monde!»
«Pourvu que j'y sois!»
Chnoute.
***
Au début des années 1970, le baseball fleurissait au Québec. En plus de nos Expos, on trouvait trois clubs de calibre AA, les Carnavals de Québec, filiale de nos Expos, les Aigles de Trois-Rivières (Reds de Cincinnati) et les Pirates de Sherbrooke (Pittsburgh).
Mon père m'emmenait souvent aux matchs des Pirates. Nous occupions toujours les mêmes places, et derrière nous un monsieur fumait le cigare. Or on dira ce qu'on voudra de la boucane, aujourd'hui encore dès que me vient aux narines une effluve de cigare, je retourne 35 ans en arrière et je suis au baseball. Et ça sent bon.
Ainsi les souvenirs, les meilleurs, sont-ils toujours vivants même lorsqu'ils partent en fumée.
***
jdion@ledevoir.com
Quarante ans... À la surprise générale, le président de la Ligue nationale de baseball, Warren Giles, avait annoncé que Montréal allait être, avec San Diego, la prochaine ville à recevoir une équipe. D'autant plus étonnant qu'il n'y avait même pas de stade convenable. Comme aujourd'hui, tiens, pas de place pour loger un club d'une ligue mineure indépendante comme la Can-Am. C'est le Stade olympique, avec ses 50 000 places vides qui ont trop fait d'écho pendant que nos Expos qui n'étaient plus les nôtres se faisaient moribonds, ou alors le parc Ahuntsic.
Quarante ans... Ils sont morts à 36. Non, en fait, à 35 et des poussières. On leur a enlevé deux mois de vie en 1981 pour des raisons générales de grève, et si ç'a fait en sorte qu'ils ont pu se faufiler jusqu'à un championnat de demi-saison, puis de division, grâce à un calendrier bâtard, cette conquête n'en sera toujours qu'une portion d'une. Et en 1994, bien sûr, la meilleure équipe des ligues majeures s'est fait couper les jambes en plein dans l'entrée du dernier droit, c'était le 12 août, je m'en souviens comme si c'était avant-hier, et le 14 septembre on fermait les livres, Série mondiale annulée et tout le bataclan. Cela doit s'appeler ne pas être dû, et de fait on amorçait peu après la grande liquidation qui ferait en sorte que jamais, jamais, ils n'allaient plus faire une promesse sérieuse d'aller jusqu'au bout, juste une fois pour que nous puissions nous-mêmes mourir en paix par la suite.
Ils sont donc morts à 36 parce que les mois dans le coma comptent aussi. Morts étouffés par la cupidité, par l'incompétence, par l'ennui qu'ils avaient eux-mêmes pris tous les moyens pour susciter.
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Les non initiés éprouvent beaucoup de mal à saisir ce qui peut bien transporter les fans de balle. Et le fossé est infranchissable. Toutes les allusions au parc Jarry et à Jonesville, à Ron LeFlore et à Rodney Scott, à la sensation induite par le triple au champ opposé ne suffisent pas.
En 1970, un livre avait justement été publié à l'intention des néophytes. Baseball Montréal, signé Bertrand-B. Leblanc, aux Éditions du Jour. À l'instar de l'album Les Grands du Hockey, j'avais classé le document dans la section des irremplaçables, tout comme Baseball La Presse, qui offrait les formations de toutes les équipes et des cartes de pointage pour les matchs que j'écoutais d'un bout à l'autre à la radio. (Si le fossé du baseball est infranchissable, on cherchera en vain un terme pour qualifier celui du baseball à la radio. Mais il faut ne jamais s'être assis sur le balcon avec la voix de Jacques Doucet sortant d'un vieux transistor pour y échapper.)
J'ai encore cet exemplaire, dans un état étonnamment excellent, de Baseball Montréal. La couverture, plutôt 1970, est vert lime. À la une, Claude Raymond en train d'effectuer un lancer; au dos, Rusty Staub s'élançant devant des gradins bondés. À l'intérieur, Gene Mauch, Coco Laboy, Steve Renko, Gary Sutherland.
Dans le dernier chapitre, l'auteur relate qu'il s'en va voir le premier match d'une Série mondiale entre nos Expos et les Orioles de Baltimore. La foule est en liesse, et il aperçoit des célébrités: Nancy Greene, Harry Jerome, Maurice Richard et Geneviève Bujold. Maureen Forrester chante les hymnes nationaux. Pour les Expos, le voltigeur de centre s'appelle Dupont, Beaulieu joue à l'arrêt-court et le lanceur partant, Caron, sort tout juste d'une campagne de 22 victoires.
Le premier frappeur du match, la gazelle des Orioles Paul Blair, est retiré sur des prises et l'auteur s'époumone lorsque son voisin lui assène un coup dans les côtes.
«Mais est-ce bien mon voisin et suis-je bien...? Vaguement, lentement, confusément, je commence à entendre la voix de mon épouse qui me répète en me secouant: «Tu rêves, réveille-toi, tu criais... Allons, réveille-toi....!"»
«Maintenant, trop bien éveillé sous le choc de la déception, je passe le reste de la nuit à revivre mon rêve. Et à la fin, je me mets à dire que dans dix ans, que dans cinq ans peut-être, il sera réalité.»
«Les Expos joueront dans une Série mondiale et arracheront aux États-Unis un championnat du monde!»
«Pourvu que j'y sois!»
Chnoute.
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Au début des années 1970, le baseball fleurissait au Québec. En plus de nos Expos, on trouvait trois clubs de calibre AA, les Carnavals de Québec, filiale de nos Expos, les Aigles de Trois-Rivières (Reds de Cincinnati) et les Pirates de Sherbrooke (Pittsburgh).
Mon père m'emmenait souvent aux matchs des Pirates. Nous occupions toujours les mêmes places, et derrière nous un monsieur fumait le cigare. Or on dira ce qu'on voudra de la boucane, aujourd'hui encore dès que me vient aux narines une effluve de cigare, je retourne 35 ans en arrière et je suis au baseball. Et ça sent bon.
Ainsi les souvenirs, les meilleurs, sont-ils toujours vivants même lorsqu'ils partent en fumée.
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