Et puis euh - Les vrais durs ne dansent pas
Norman Mailer
Une gueule, qu'il avait. Et un de ces souffles. Un horrible cliché consiste, dès qu'un écrivain sort de la prose gentillette et énonce quelques réalités socialement incorrectes, à l'étiqueter «enfant terrible». Mais les clichés ont la particularité d'être la plupart du temps vrais, et si Norman Mailer, fauché dans son innocence par le casse-pipe où on l'a balancé et qu'il racontera avec une verve désespérée dans Les Nus et les morts, a cessé très tôt d'être un enfant, toute sa vie il est demeuré terrible. Mailer est mort samedi à 84 ans, et s'il s'est vu passer l'arme à gauche, le vieux malcommode a sûrement trouvé juteux que sa propre disparition survienne alors que la controverse éclaboussait encore son nom à cause d'un ultime livre sur... Adolf Hitler, à un âge où il est plus fréquent de crever dans l'oubli au centre d'accueil.
Le nazisme? Pour Norman Mailer, il y avait des signes bien plus insidieux, et en apparence inoffensifs, de la course à sa perte de l'Occident industrialisé. Dans une entrevue accordée à la télévision il y a quelques années, il effectuait une descente en règle contre... le plastique, cette substance ubiquiste incolore, inodore et sans saveur, aux procédés de fabrication extraordinairement polluants, réfractaire au recyclage, qui, disait-il, illustre à merveille le consumérisme galopant, voire le renoncement au sens au profit de l'aspect strictement utilitaire des choses.
«Il boxait l'Amérique», notait en fin de semaine un compte rendu nécrologique. De fait, on raconte que Mailer, après avoir appris l'existence d'une théorie prétendant que la colère refoulée occasionne le cancer, se serait convaincu de donner libre cours à son besoin de tabasser, ce dont l'obsessif ne se priva pas (l'une de ses victimes fut l'une de ses femmes). Mais il flanquait avant tout des taloches avec des mots. Et ne l'oublions pas, il a pondu parmi les plus belles pages de toute l'histoire de la littérature sportive au moment où, ayant «cinq femmes, sept enfants et des problèmes de finance par-dessus la tête», il s'était vu offrir un million de dollars pour faire le récit des préparatifs entourant le combat de championnat mondial de boxe des poids lourds entre Muhammad Ali et George Foreman, l'historique Rumble in the Jungle qui eut lieu le 30 octobre 1974 au Zaïre.
Sa description des événements, devenue Le Combat du siècle (Denoël) — en version originale, The Fight — et qu'il faut lire parallèlement au visionnement du film When We Were Kings, peut-être le meilleur documentaire sportif jamais réalisé, est saisissante. Bien que fil conducteur du récit, la boxe y sert surtout de prétexte à un portrait des États-Unis à travers la question noire, à travers des personnages pittoresques comme Ali, Don King, George Plimpton ou Hunter S. Thompson, et à travers Mailer lui-même, singulier raconteur découvrant une Afrique à laquelle il s'attendait trop pour ne pas s'en retrouver décontenancé, fébrile en même temps qu'à côté de ses pompes. La narration du combat proprement dit, qui survient au bout de 250 pages, est une pièce d'anthologie; on se demande comment il a pu écrire ça sans avoir revu l'affrontement vingt fois sur film.
Une phrase, une seule: «Il roulait des yeux blancs d'une panique qu'il n'éprouvait pas et à cause d'eux Foreman était tenté de se pencher en avant quand il ne l'aurait pas fallu, il lançait un regard trompeur dans un sens tout en basculant la tête dans l'autre, et soudain il le fixait face à face, les yeux dans les yeux, volonté contre volonté, muntu contre muntu, il lui serrait la tête en l'observant entre ses gants, fourrait son poing dans l'aisselle de Foreman, venait le défier au bout des cordes et repartait en arrière quand Foreman se jetait en avant, le provoquait, l'enrageait, aussi à l'aise visiblement que s'il était en train de s'entraîner en peignoir de bain, repoussait la tête de Foreman avec le geste du torero qui s'écarte du taureau après avoir exécuté cinq belles passes sur lui, mais à un moment il a paru hésiter une fraction de seconde de trop, narguer Foreman un tout petit peu trop longtemps car George s'est tendu soudain, tel le taureau qui de l'autre bout de l'arène vient de comprendre qu'il est enfin prêt à massacrer l'homme et non la cape, et comme quelqu'un de la cuadrilla un des proches d'Ali a hurlé "Attention, attention, attention!" Ali s'est rejeté dans les cordes et juste au moment où il revenait Foreman lui a envoyé six crochets du gauche d'affilée, les plus énergiques de son combat, puis une droite, c'était le point culminant de sa rencontre et l'épicentre de sa meilleure attaque, un gauche au ventre, un à la tête, un au ventre, un à la tête, un autre au ventre, un autre à la tête, mais Ali les a tous parés, tous, du coude pour protéger le ventre, du gant pour protéger la tête, et les cordes sifflaient comme des serpents.»
Une phrase, une seule: «Il roulait des yeux blancs d'une panique qu'il n'éprouvait pas et à cause d'eux Foreman était tenté de se pencher en avant quand il ne l'aurait pas fallu, il lançait un regard trompeur dans un sens tout en basculant la tête dans l'autre, et soudain il le fixait face à face, les yeux dans les yeux, volonté contre volonté, muntu contre muntu, il lui serrait la tête en l'observant entre ses gants, fourrait son poing dans l'aisselle de Foreman, venait le défier au bout des cordes et repartait en arrière quand Foreman se jetait en avant, le provoquait, l'enrageait, aussi à l'aise visiblement que s'il était en train de s'entraîner en peignoir de bain, repoussait la tête de Foreman avec le geste du torero qui s'écarte du taureau après avoir exécuté cinq belles passes sur lui, mais à un moment il a paru hésiter une fraction de seconde de trop, narguer Foreman un tout petit peu trop longtemps car George s'est tendu soudain, tel le taureau qui de l'autre bout de l'arène vient de comprendre qu'il est enfin prêt à massacrer l'homme et non la cape, et comme quelqu'un de la cuadrilla un des proches d'Ali a hurlé "Attention, attention, attention!" Ali s'est rejeté dans les cordes et juste au moment où il revenait Foreman lui a envoyé six crochets du gauche d'affilée, les plus énergiques de son combat, puis une droite, c'était le point culminant de sa rencontre et l'épicentre de sa meilleure attaque, un gauche au ventre, un à la tête, un au ventre, un à la tête, un autre au ventre, un autre à la tête, mais Ali les a tous parés, tous, du coude pour protéger le ventre, du gant pour protéger la tête, et les cordes sifflaient comme des serpents.»
Comme Thompson, Tom Wolfe et Truman Capote, Mailer fut l'un des pionniers du New Journalism, ce genre littéraire où le «reporter» — l'écrivain — prend le pari de la subjectivité en ne s'effaçant pas derrière son sujet et projette des scènes plutôt que de livrer une narration linéaire. L'un des chapitres du Combat du siècle, qui décrit la victoire inattendue d'Ali (tellement inattendue que plusieurs ont crié au combat truqué), s'intitule d'ailleurs Le Chant du bourreau. Le Chant du bourreau s'adonne aussi à être une brique de 1500 pages de Mailer, son chef-d'oeuvre de l'avis de l'auteur de ces lignes et un monument incontournable du New Journalism, dans laquelle il évoque le parcours de Gary Gilmore, un meurtrier de l'Utah condamné à mort et qui réclamait non seulement d'être exécuté le plus tôt possible, mais d'être fusillé.
Norman Mailer a aussi écrit que Les vrais durs ne dansent pas, un titre de roman génial, à la mesure de son auteur, qui avait parfaitement raison. Sauf dans un cas: un seul vrai dur a dansé. Il s'appelait Muhammad Ali. Et comme Mailer, personne ne lui succédera.
Le nazisme? Pour Norman Mailer, il y avait des signes bien plus insidieux, et en apparence inoffensifs, de la course à sa perte de l'Occident industrialisé. Dans une entrevue accordée à la télévision il y a quelques années, il effectuait une descente en règle contre... le plastique, cette substance ubiquiste incolore, inodore et sans saveur, aux procédés de fabrication extraordinairement polluants, réfractaire au recyclage, qui, disait-il, illustre à merveille le consumérisme galopant, voire le renoncement au sens au profit de l'aspect strictement utilitaire des choses.
«Il boxait l'Amérique», notait en fin de semaine un compte rendu nécrologique. De fait, on raconte que Mailer, après avoir appris l'existence d'une théorie prétendant que la colère refoulée occasionne le cancer, se serait convaincu de donner libre cours à son besoin de tabasser, ce dont l'obsessif ne se priva pas (l'une de ses victimes fut l'une de ses femmes). Mais il flanquait avant tout des taloches avec des mots. Et ne l'oublions pas, il a pondu parmi les plus belles pages de toute l'histoire de la littérature sportive au moment où, ayant «cinq femmes, sept enfants et des problèmes de finance par-dessus la tête», il s'était vu offrir un million de dollars pour faire le récit des préparatifs entourant le combat de championnat mondial de boxe des poids lourds entre Muhammad Ali et George Foreman, l'historique Rumble in the Jungle qui eut lieu le 30 octobre 1974 au Zaïre.
Sa description des événements, devenue Le Combat du siècle (Denoël) — en version originale, The Fight — et qu'il faut lire parallèlement au visionnement du film When We Were Kings, peut-être le meilleur documentaire sportif jamais réalisé, est saisissante. Bien que fil conducteur du récit, la boxe y sert surtout de prétexte à un portrait des États-Unis à travers la question noire, à travers des personnages pittoresques comme Ali, Don King, George Plimpton ou Hunter S. Thompson, et à travers Mailer lui-même, singulier raconteur découvrant une Afrique à laquelle il s'attendait trop pour ne pas s'en retrouver décontenancé, fébrile en même temps qu'à côté de ses pompes. La narration du combat proprement dit, qui survient au bout de 250 pages, est une pièce d'anthologie; on se demande comment il a pu écrire ça sans avoir revu l'affrontement vingt fois sur film.
Une phrase, une seule: «Il roulait des yeux blancs d'une panique qu'il n'éprouvait pas et à cause d'eux Foreman était tenté de se pencher en avant quand il ne l'aurait pas fallu, il lançait un regard trompeur dans un sens tout en basculant la tête dans l'autre, et soudain il le fixait face à face, les yeux dans les yeux, volonté contre volonté, muntu contre muntu, il lui serrait la tête en l'observant entre ses gants, fourrait son poing dans l'aisselle de Foreman, venait le défier au bout des cordes et repartait en arrière quand Foreman se jetait en avant, le provoquait, l'enrageait, aussi à l'aise visiblement que s'il était en train de s'entraîner en peignoir de bain, repoussait la tête de Foreman avec le geste du torero qui s'écarte du taureau après avoir exécuté cinq belles passes sur lui, mais à un moment il a paru hésiter une fraction de seconde de trop, narguer Foreman un tout petit peu trop longtemps car George s'est tendu soudain, tel le taureau qui de l'autre bout de l'arène vient de comprendre qu'il est enfin prêt à massacrer l'homme et non la cape, et comme quelqu'un de la cuadrilla un des proches d'Ali a hurlé "Attention, attention, attention!" Ali s'est rejeté dans les cordes et juste au moment où il revenait Foreman lui a envoyé six crochets du gauche d'affilée, les plus énergiques de son combat, puis une droite, c'était le point culminant de sa rencontre et l'épicentre de sa meilleure attaque, un gauche au ventre, un à la tête, un au ventre, un à la tête, un autre au ventre, un autre à la tête, mais Ali les a tous parés, tous, du coude pour protéger le ventre, du gant pour protéger la tête, et les cordes sifflaient comme des serpents.»
Une phrase, une seule: «Il roulait des yeux blancs d'une panique qu'il n'éprouvait pas et à cause d'eux Foreman était tenté de se pencher en avant quand il ne l'aurait pas fallu, il lançait un regard trompeur dans un sens tout en basculant la tête dans l'autre, et soudain il le fixait face à face, les yeux dans les yeux, volonté contre volonté, muntu contre muntu, il lui serrait la tête en l'observant entre ses gants, fourrait son poing dans l'aisselle de Foreman, venait le défier au bout des cordes et repartait en arrière quand Foreman se jetait en avant, le provoquait, l'enrageait, aussi à l'aise visiblement que s'il était en train de s'entraîner en peignoir de bain, repoussait la tête de Foreman avec le geste du torero qui s'écarte du taureau après avoir exécuté cinq belles passes sur lui, mais à un moment il a paru hésiter une fraction de seconde de trop, narguer Foreman un tout petit peu trop longtemps car George s'est tendu soudain, tel le taureau qui de l'autre bout de l'arène vient de comprendre qu'il est enfin prêt à massacrer l'homme et non la cape, et comme quelqu'un de la cuadrilla un des proches d'Ali a hurlé "Attention, attention, attention!" Ali s'est rejeté dans les cordes et juste au moment où il revenait Foreman lui a envoyé six crochets du gauche d'affilée, les plus énergiques de son combat, puis une droite, c'était le point culminant de sa rencontre et l'épicentre de sa meilleure attaque, un gauche au ventre, un à la tête, un au ventre, un à la tête, un autre au ventre, un autre à la tête, mais Ali les a tous parés, tous, du coude pour protéger le ventre, du gant pour protéger la tête, et les cordes sifflaient comme des serpents.»
Comme Thompson, Tom Wolfe et Truman Capote, Mailer fut l'un des pionniers du New Journalism, ce genre littéraire où le «reporter» — l'écrivain — prend le pari de la subjectivité en ne s'effaçant pas derrière son sujet et projette des scènes plutôt que de livrer une narration linéaire. L'un des chapitres du Combat du siècle, qui décrit la victoire inattendue d'Ali (tellement inattendue que plusieurs ont crié au combat truqué), s'intitule d'ailleurs Le Chant du bourreau. Le Chant du bourreau s'adonne aussi à être une brique de 1500 pages de Mailer, son chef-d'oeuvre de l'avis de l'auteur de ces lignes et un monument incontournable du New Journalism, dans laquelle il évoque le parcours de Gary Gilmore, un meurtrier de l'Utah condamné à mort et qui réclamait non seulement d'être exécuté le plus tôt possible, mais d'être fusillé.
Norman Mailer a aussi écrit que Les vrais durs ne dansent pas, un titre de roman génial, à la mesure de son auteur, qui avait parfaitement raison. Sauf dans un cas: un seul vrai dur a dansé. Il s'appelait Muhammad Ali. Et comme Mailer, personne ne lui succédera.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

