Dans la tête
Lors du dernier épisode, nous avons vu qu'il arrive que se produisent des coïncidences proprement extraordinaires, comme lorsqu'un chroniquailleur est en train d'entretenir une pensée se rapportant au sport professionnel et qu'il reçoit au même moment un coucourriel* d'un lecteur portant sur le même sujet. Le genre de situation qu'on retrouve dans les romans ou les films d'aventures, où le personnage principal est assis dans un estaminet miteux sous les tropiques, à siroter une boisson fade à la consistance douteuse sous un ventilateur qui remue en vain — très important, en vain — l'air torride et visqueux, à se demander pourquoi, le sot, il s'est rendu au bout du monde dans l'espoir insensé de trouver fortune et gloire alors que le bonheur se trouvait tout près de lui, dans les yeux de cette femme au teint de pêche qu'il n'avait pas voulu voir, trop occupé par ses propres dérisoires desseins de conquête, et en plein là, pendant qu'il ressasse toute cette vie de merde à gaspiller des occasions par sa trop grande, par son énorme faute de crétin fini, le téléphone sonne.
Évidemment, le lecteur/spectateur, un peu naïf et coincé dans sa suspension momentanée d'incrédulité qui lui permet d'adhérer à l'action, songe aussitôt: «Ah ben cibole, c'est la fille...!» C'est qu'il oublie commodément que le cellulaire du héros raté ne fonctionne pas, puisqu'il se trouve au fin fond de nulle part, là où les ondes ne se rendent pas; de toute manière, le héros n'a même pas de cellulaire, puisque l'histoire se passe en 1912. C'est plutôt le téléphone du bar qui sonne, et il s'agit d'un appel fictif du colonel de la garnison de la maréchaussée, fictif parce que aucun bar colonial sous les tropiques n'a le téléphone en 1912. En fait, il n'y a eu de sonnerie que dans la tête du héros, qui commence à souffrir d'hallucinations dues à la fièvre jaune et qui sue à grosses gouttes, ce qui détrempe le passeport crasseux qu'il porte dans sa poche revolver. À partir de là, il peut soit être rapatrié par avion-ambulance de brousse à la carlingue rongée par la corrosion, soit crever comme un chien.
Remarquez, on voit la même chose dans les films sportifs. Il reste 30 secondes à faire, le score est égal, le héros a des visions parce qu'il a mangé des coups et en est à sa huitième commotion cérébrale, tout à coup le bruit de la foule se mue en tonnerre, le héros cherche la femme de sa vie dans les gradins mais il est aveuglé par les spots, le stade se met à tourner. À partir de là, il peut soit aller compter le but gagnant avec cinq adversaires sur le dos, soit s'écrouler dans un tourbillon de néant.
Voilà ce qu'on appelle la licence du scénariste. Avouons que ce n'est toutefois pas aussi merveilleuxª que le sport lui-même, producteur de dénouements à l'emporte-pièce à répétition, comme cette fabuleuse course au 8e (!) rang dans le hockey professionnel qui nous rappelle à point nommé que ce n'est pas parce que la moitié des autres sont devant nous qu'on ne peut pas s'exciter à propos de notre grandeur.
(*Avant d'oublier, coucourriel, n.m., courriel qu'on a risqué de passer proche de ne pas voir parce qu'il était perdu au milieu d'un océan de spams invitant à se le faire grossir ou à investir au Nigeria par le biais de son numéro de compte de caisse pop, et qu'on découvre tout à coucoup.)
Toujours est-il que, l'autre matin, je réfléchissais à la question des records sportifs en général dans un contexte d'inégalité des époques, et en particulier de cette marque de Bernard Parent, depuis égalée par Martin Brodeur, du plus grand nombre de victoires par un gardien en une saison dans la Nationale Hockey Ligue. Or au même moment, un lecteur, M. Saulnier de Montréal, m'adresse ceci:
«Moi qui amate le sport comme d'autres amatent le jardinage ou la soupe à l'oignon, je suis tombé à la renverse en prenant connaissance, sur l'officiel site de la NHL, de la dernière polémique qui agite les habitants du Monde merveilleux inc. que l'on connaît. En effet, j'ai été tiraillé comme c'est pas permis en me posant la question: avec ou sans astérisque? Pour vous aider à y voir clair, il faut savoir que MM. Luongo et Brodeur, gardiens de cage, ne sont plus qu'à quelques victoires de battre le Record du plus grand nombre de victoires en saison régulière pour un gardien de cage (RPGNVSRPGC) établi par M. Parent dans les années 1970. Toutefois, avant de retirer le RPGNVSRPGC à M. Parent, il faut se demander si MM. Luongo et Brodeur ont vraiment prouvé leur valeur. Or il s'avère qu'ils ont chacun recueilli un certain nombre de victoires grâce à la récente pratique du tir de barrage, sport à l'intérieur d'un sport déjà fascinants en soi (je mets un "s" à fascinants, car je ne peux me résoudre à choisir lequel des deux sports, soit le sport ou le sport à l'intérieur d'un sport, est le plus fascinant) mais qui n'avait pas encore la cote dans les années glorieuses d'évolution de M. Parent. Alors, faut-il transmettre le RPGNVSRPGC aux deux jeunes loups de l'heure? Et si oui, doit-on gratifier leurs noms d'un astérisque pour distinguer leur RPGNVSRPGC de celui de M. Parent, au risque de faire fi de la notion transcendantale d'évolution du sport? Au risque de confuser les amateurs — en effet, il faudra désormais parler de MM. Luongo* et Brodeur*, ce qui risque d'être compliqué à l'oral, "quel arrêt de Brodeur astérisque!"? Je ne puis me décider, d'où le tiraillement évoqué plus haut.»
Si vous saviez, chers amis, comme cette interrogation, toute simple à vue de pif, recèle des éléments fondamentaux, vitaux pour la suite de la marche des choses. Car qu'est le sport professionnel? Certes, une catharsis immédiate conditionnée par une projection du sujet non agissant sur l'espace-jeu, comme disait quelqu'un que je connais mais qui gagne à demeurer sous l'épais couvercle de l'anonymat. Mais aussi, un formidable continuum historique, qui permet à un arrière-grand-père de dire à son arrière-petit-fils qu'il n'a rien vu s'il n'a pas vu jouer Joe Malone, Honus Wagner ou Pudge Heffelfinger; et ça, ça passe par les records et le respect qu'il faut leur vouer et que notre monde irrévérencieux d'aujourd'hui refuse de reconnaître.
La prochaine fois, s'il y en a une, nous verrons donc comment c'était bien mieux avant. En s'égarant un peu moins qu'aujourd'hui, promis.
jdion@ledevoir.com
Évidemment, le lecteur/spectateur, un peu naïf et coincé dans sa suspension momentanée d'incrédulité qui lui permet d'adhérer à l'action, songe aussitôt: «Ah ben cibole, c'est la fille...!» C'est qu'il oublie commodément que le cellulaire du héros raté ne fonctionne pas, puisqu'il se trouve au fin fond de nulle part, là où les ondes ne se rendent pas; de toute manière, le héros n'a même pas de cellulaire, puisque l'histoire se passe en 1912. C'est plutôt le téléphone du bar qui sonne, et il s'agit d'un appel fictif du colonel de la garnison de la maréchaussée, fictif parce que aucun bar colonial sous les tropiques n'a le téléphone en 1912. En fait, il n'y a eu de sonnerie que dans la tête du héros, qui commence à souffrir d'hallucinations dues à la fièvre jaune et qui sue à grosses gouttes, ce qui détrempe le passeport crasseux qu'il porte dans sa poche revolver. À partir de là, il peut soit être rapatrié par avion-ambulance de brousse à la carlingue rongée par la corrosion, soit crever comme un chien.
Remarquez, on voit la même chose dans les films sportifs. Il reste 30 secondes à faire, le score est égal, le héros a des visions parce qu'il a mangé des coups et en est à sa huitième commotion cérébrale, tout à coup le bruit de la foule se mue en tonnerre, le héros cherche la femme de sa vie dans les gradins mais il est aveuglé par les spots, le stade se met à tourner. À partir de là, il peut soit aller compter le but gagnant avec cinq adversaires sur le dos, soit s'écrouler dans un tourbillon de néant.
Voilà ce qu'on appelle la licence du scénariste. Avouons que ce n'est toutefois pas aussi merveilleuxª que le sport lui-même, producteur de dénouements à l'emporte-pièce à répétition, comme cette fabuleuse course au 8e (!) rang dans le hockey professionnel qui nous rappelle à point nommé que ce n'est pas parce que la moitié des autres sont devant nous qu'on ne peut pas s'exciter à propos de notre grandeur.
(*Avant d'oublier, coucourriel, n.m., courriel qu'on a risqué de passer proche de ne pas voir parce qu'il était perdu au milieu d'un océan de spams invitant à se le faire grossir ou à investir au Nigeria par le biais de son numéro de compte de caisse pop, et qu'on découvre tout à coucoup.)
Toujours est-il que, l'autre matin, je réfléchissais à la question des records sportifs en général dans un contexte d'inégalité des époques, et en particulier de cette marque de Bernard Parent, depuis égalée par Martin Brodeur, du plus grand nombre de victoires par un gardien en une saison dans la Nationale Hockey Ligue. Or au même moment, un lecteur, M. Saulnier de Montréal, m'adresse ceci:
«Moi qui amate le sport comme d'autres amatent le jardinage ou la soupe à l'oignon, je suis tombé à la renverse en prenant connaissance, sur l'officiel site de la NHL, de la dernière polémique qui agite les habitants du Monde merveilleux inc. que l'on connaît. En effet, j'ai été tiraillé comme c'est pas permis en me posant la question: avec ou sans astérisque? Pour vous aider à y voir clair, il faut savoir que MM. Luongo et Brodeur, gardiens de cage, ne sont plus qu'à quelques victoires de battre le Record du plus grand nombre de victoires en saison régulière pour un gardien de cage (RPGNVSRPGC) établi par M. Parent dans les années 1970. Toutefois, avant de retirer le RPGNVSRPGC à M. Parent, il faut se demander si MM. Luongo et Brodeur ont vraiment prouvé leur valeur. Or il s'avère qu'ils ont chacun recueilli un certain nombre de victoires grâce à la récente pratique du tir de barrage, sport à l'intérieur d'un sport déjà fascinants en soi (je mets un "s" à fascinants, car je ne peux me résoudre à choisir lequel des deux sports, soit le sport ou le sport à l'intérieur d'un sport, est le plus fascinant) mais qui n'avait pas encore la cote dans les années glorieuses d'évolution de M. Parent. Alors, faut-il transmettre le RPGNVSRPGC aux deux jeunes loups de l'heure? Et si oui, doit-on gratifier leurs noms d'un astérisque pour distinguer leur RPGNVSRPGC de celui de M. Parent, au risque de faire fi de la notion transcendantale d'évolution du sport? Au risque de confuser les amateurs — en effet, il faudra désormais parler de MM. Luongo* et Brodeur*, ce qui risque d'être compliqué à l'oral, "quel arrêt de Brodeur astérisque!"? Je ne puis me décider, d'où le tiraillement évoqué plus haut.»
Si vous saviez, chers amis, comme cette interrogation, toute simple à vue de pif, recèle des éléments fondamentaux, vitaux pour la suite de la marche des choses. Car qu'est le sport professionnel? Certes, une catharsis immédiate conditionnée par une projection du sujet non agissant sur l'espace-jeu, comme disait quelqu'un que je connais mais qui gagne à demeurer sous l'épais couvercle de l'anonymat. Mais aussi, un formidable continuum historique, qui permet à un arrière-grand-père de dire à son arrière-petit-fils qu'il n'a rien vu s'il n'a pas vu jouer Joe Malone, Honus Wagner ou Pudge Heffelfinger; et ça, ça passe par les records et le respect qu'il faut leur vouer et que notre monde irrévérencieux d'aujourd'hui refuse de reconnaître.
La prochaine fois, s'il y en a une, nous verrons donc comment c'était bien mieux avant. En s'égarant un peu moins qu'aujourd'hui, promis.
jdion@ledevoir.com
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