Et puis euh - L'air fou
C'est aujourd'hui, messieurs dames. C'est aujourd'hui qu'il y a 25 ans que. Un quart de siècle, envolé comme ça sans crier gare, ce sont toujours les meilleurs qui partent en premier. Dix-neuf octobre mil neuf cent quatre-vingt-un. On était jeunes, on était fous, et surtout, on avait l'air fou, mais on ne le savait pas parce qu'Internet n'existait pas et parce que notre principale base de comparaison était les années 70, où c'était encore pire. On ne savait donc pas que 25 ans plus tard, on allait se trouver rétroactivement pas mal niaiseux, car chaque époque est ainsi: elle se croit l'aboutissement de l'évolution, le boutte de toute, la plus grande invention depuis le fil à couper le beurre et la teinture à margarine. Par exemple, nous sommes ici, maintenant, et nous ne nous prenons pas pour des résidus de cochonneries, mais attendez de voir en 2031, ils diront non mais fallait tu être assez mongol. (Parmi les objets de raillerie, on peut déjà anticiper qu'on retrouvera les partys rave, les coiffures des chefs de parti politique, Da Vinci Code, la télé-réalité et les fonds de culotte à la hauteur des genoux.)
Le 19 octobre 1981, nos Expos de Montréal ont perdu le cinquième et décisif match de la série de championnat de la Ligue nationale de baseball contre les Dodgers de Los Angeles, 2-1, sur un circuit in extremis de Rick Monday. Si vous saviez ce que ça m'a coûté en psys depuis ce jour fatidique.
Point n'est besoin de ressasser les circonstances archiconnues de cette tragédie. Je tiens cependant à livrer un témoignage bouleversant: votre ami Rogatien était là ce lundi après-midi-là, il avait d'ailleurs foxé pour la première fois un cours universitaire — soucieux de se libérer d'un poids considérable, il en a informé son prof 20 ans plus tard —, et il était prêt, si nos Expos avaient gagné, à se rendre immédiatement après le match faire le pied de grue au guichet du Stade olympique pour se procurer des billets de la Série mondiale, qui allaient être mis en vente le lendemain matin.
C'est pas de la foi, ça, de l'engagement, de la résilience, de l'impavidité financière que ne parvient même pas à ébranler un revenu d'étudiant?
Depuis, il m'arrive d'ailleurs de faire un rêve récurrent, dans lequel nos Expos existent toujours et s'apprêtent à participer aux séries éliminatoires. Je m'éveille alors inévitablement en proie à une exsudation déraisonnable et à une variété de spasmes, profondément déçu par le retour à la réalité. (Il m'arrive aussi parfois de rêver que je n'ai pas terminé mon cégep, qu'il me manque un cours dont l'examen final est imminent et auquel je n'ai jamais assisté. Mon psy dit que de deux choses l'une: ou bien je vis un sentiment d'inachèvement et d'incomplétude imputable à la défaite de nos Expos transmué en désir inassouvi d'éternité sur lequel vient se télescoper la perspective de la mort, ou bien je suis un maudit malade mental.)
Remarquez, lorsque l'épouvantable événement s'est produit, il était paradoxalement moins dramatique qu'il ne l'est devenu. C'est qu'à l'époque, non seulement nous étions jeunes et fous et toujours plus ou moins en état d'exposition à de la fumée secondaire d'une quelconque composition, mais nous n'avions qu'à consulter la formation de nos Expos, Carter, Dawson, Raines, Valentine, Cromartie, Parrish, Rogers, pour nous convaincre que ce n'était qu'une question de temps avant que ce club-là n'ascensionne jusqu'aux ultimes honneurs, comme chantait le poète. Nous ne pouvions pas savoir que jamais telle chose ne se reproduirait, que la meilleure occasion serait annihilée 13 ans plus tard par une foutue grève, que des épiciers puis un marchand de faux prendraient le contrôle de l'équipe, qu'on serait éternellement condamné à se contenter d'avoir passé proche, ni que notre flirt d'été* finirait par faire ses valises dans l'indifférence totale. Heureusement du reste que nous ne le savions pas, car qui sait ce qu'il aurait pu advenir: les gens étaient plutôt révolutionnaires dans ce temps-là. Si si, je vous le dis, ils étaient rebelles et tout, ils fumaient, buvaient, mangeaient gras et ne portaient ni ceinture de sécurité en voiture ni casque à vélo ni prophylactique à l'occasion des relations humaines.
(* En 1979, première saison où nos Expos ont fait montre d'un semblant d'allure, j'avais acheté des billets pour un match en septembre contre les Pirates de Pittsburgh. Je les avais achetés deux mois d'avance, et le mieux que j'avais obtenu était des places au niveau 700, derrière la clôture du champ droit. 57 000 spectateurs ce soir-là.)
Quel gâchis, quand même.
***
jdion@ledevoir.com
Le 19 octobre 1981, nos Expos de Montréal ont perdu le cinquième et décisif match de la série de championnat de la Ligue nationale de baseball contre les Dodgers de Los Angeles, 2-1, sur un circuit in extremis de Rick Monday. Si vous saviez ce que ça m'a coûté en psys depuis ce jour fatidique.
Point n'est besoin de ressasser les circonstances archiconnues de cette tragédie. Je tiens cependant à livrer un témoignage bouleversant: votre ami Rogatien était là ce lundi après-midi-là, il avait d'ailleurs foxé pour la première fois un cours universitaire — soucieux de se libérer d'un poids considérable, il en a informé son prof 20 ans plus tard —, et il était prêt, si nos Expos avaient gagné, à se rendre immédiatement après le match faire le pied de grue au guichet du Stade olympique pour se procurer des billets de la Série mondiale, qui allaient être mis en vente le lendemain matin.
C'est pas de la foi, ça, de l'engagement, de la résilience, de l'impavidité financière que ne parvient même pas à ébranler un revenu d'étudiant?
Depuis, il m'arrive d'ailleurs de faire un rêve récurrent, dans lequel nos Expos existent toujours et s'apprêtent à participer aux séries éliminatoires. Je m'éveille alors inévitablement en proie à une exsudation déraisonnable et à une variété de spasmes, profondément déçu par le retour à la réalité. (Il m'arrive aussi parfois de rêver que je n'ai pas terminé mon cégep, qu'il me manque un cours dont l'examen final est imminent et auquel je n'ai jamais assisté. Mon psy dit que de deux choses l'une: ou bien je vis un sentiment d'inachèvement et d'incomplétude imputable à la défaite de nos Expos transmué en désir inassouvi d'éternité sur lequel vient se télescoper la perspective de la mort, ou bien je suis un maudit malade mental.)
Remarquez, lorsque l'épouvantable événement s'est produit, il était paradoxalement moins dramatique qu'il ne l'est devenu. C'est qu'à l'époque, non seulement nous étions jeunes et fous et toujours plus ou moins en état d'exposition à de la fumée secondaire d'une quelconque composition, mais nous n'avions qu'à consulter la formation de nos Expos, Carter, Dawson, Raines, Valentine, Cromartie, Parrish, Rogers, pour nous convaincre que ce n'était qu'une question de temps avant que ce club-là n'ascensionne jusqu'aux ultimes honneurs, comme chantait le poète. Nous ne pouvions pas savoir que jamais telle chose ne se reproduirait, que la meilleure occasion serait annihilée 13 ans plus tard par une foutue grève, que des épiciers puis un marchand de faux prendraient le contrôle de l'équipe, qu'on serait éternellement condamné à se contenter d'avoir passé proche, ni que notre flirt d'été* finirait par faire ses valises dans l'indifférence totale. Heureusement du reste que nous ne le savions pas, car qui sait ce qu'il aurait pu advenir: les gens étaient plutôt révolutionnaires dans ce temps-là. Si si, je vous le dis, ils étaient rebelles et tout, ils fumaient, buvaient, mangeaient gras et ne portaient ni ceinture de sécurité en voiture ni casque à vélo ni prophylactique à l'occasion des relations humaines.
(* En 1979, première saison où nos Expos ont fait montre d'un semblant d'allure, j'avais acheté des billets pour un match en septembre contre les Pirates de Pittsburgh. Je les avais achetés deux mois d'avance, et le mieux que j'avais obtenu était des places au niveau 700, derrière la clôture du champ droit. 57 000 spectateurs ce soir-là.)
Quel gâchis, quand même.
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