C'était le bon temps
Ça fait un petit quelque chose, quand même, de voir Harry Sinden s'en aller comme ça. Comme une page bien dense que l'on tourne dans le grand livre de l'aventure-odyssée-épopée du hockey professionnel qui fait battre les coeurs d'émotion, ainsi que le chantait le poète qui avait du mal à se faire publier pour des raisons que lui seul ne comprenait pas, ce qui arrive souvent avec les artistes. D'ailleurs, si vous ne l'aviez pas encore remarqué je vous prie de le faire maintenant, le sport verse avec une formidable aisance dans l'odyssée et l'épopée. Dès qu'un truc existe depuis plus de six mois, quelqu'un écrit un bouquin ou tourne un documentaire et l'intitule La Grande Odyssée du volleyball de plage en zone périurbaine. Ou alors, Les Apollos pee-wee: une épopée.
Ne riez pas, s'il vous plaît. Dans le temps, il y avait tout à fait, aussi vrai que j'y maintins une moyenne au bâton inférieure à la ligne Mendoza*, une équipe de baseball pee-wee nommée les Apollos. Il faut bien sûr se replacer dans le contexte de l'époque, la conquête de la Lune était encore toute récente et suscitait de fols espoirs, tels ceux qu'on pourrait bientôt voir dans Cosmos: 1999 avec la sublime Barbara Bain. Et puis, la navette spatiale n'existait pas encore. De toute manière, si une équipe de balle pee-wee s'était appelée les Navettes, je ne pense pas que les gars auraient voulu jouer pour elle, flairant par anticipation le sarcasme de l'adversaire bien à l'aise dans son uniforme des As ou des Tigres.
(*Attention, il ne s'agit pas de la liaison aéropostale entre Mendoza et Santiago du Chili inaugurée en 1929 par Mermoz et Guillaumet, non non non, qu'allez-vous croire là. Le concept, d'origine plus ou moins certaine car deux joueurs répondant au patronyme de Mendoza ont accédé aux ligues majeures et s'y sont révélés déplorablement inefficaces en attaque, désigne ordinairement une moyenne à plaque de moins de ,200, c'est-à-dire assez poche merci, dans le genre on espère que tu fais dans le prodige défensif parce qu'on pourra pas te garder ben ben longtemps ici à juste swinger dans le beurre. Pour plus d'informations, je vous invite à googler l'expression dans sa forme anglaise, mais faites attention de ne pas confondre avec le groupe musical The Mendoza Line, «the best bummer-country band of this sucky century».)
Donc, disions-nous, Harry Sinden. Si vous ne le connaissez pas, pas grave, c'est parce que vous êtes jeunes. Vous ferez d'ailleurs le test un jour si ça vous tente: parlez à quelqu'un de vieux de quelque chose qui s'est produit il y a longtemps. Pas trop longtemps, choisissez un moment qui correspond grosso modo à la jeunesse de la personne vieille. Elle vous répondra: «Ah oui, oui, je m'en souviens, comment veux-tu que j'aie oublié ça», et cela même si le sujet lui est pour l'essentiel étranger. Personnellement, je connais des gens qui ne connaissent pas le hockey, qui ne s'intéressent pas au hockey, qui ne suivent pas le hockey, mais qui savent parfaitement qui est Harry Sinden, et ce qu'il fit. Juste parce qu'ils sont vieux. Vous verrez, les jeunes, en vieillissant, vous vous fascinerez de votre capacité à vous rappeler ce qui s'est passé 30 ans plus tôt même si vous étiez en boisson alors que la discussion d'avant-hier comporte déjà de sérieux trous. Selon mon psy, cela s'appelle l'élasticité de la demande.
Dans un élan de nostalgie, j'ai donc ressorti ma carte de Harry Sinden — qui a annoncé hier sa démission du poste de meuble chez les Bruins de Boston, c'est pour ça qu'on en parle — de la saison 1966-67. 1966-67, il n'est pas vain de le signaler à l'intention des jeunes, première année de collectionneur pour celui qui vous entretient, c'est l'année des cartes en forme d'écran de télévision et surtout, surtout, la dernière campagne de la Ligue nationale de hockey avec juste six équipes. (C'était bien mieux quand il y avait juste six équipes, je vous raconterai une autre fois.)
Sinden en était alors à sa première saison comme entraîneur-chef des Bruins, quoiqu'à l'époque on disait plutôt: instructeur. Eh oui, à l'époque, il y avait des cartes des instructeurs. Quand Sinden est arrivé, les Bruins étaient poires de toute éternité, et leurs derniers succès remontaient à Eddie Shore ou à peu près, quand ils jouaient non seulement avec pas de casque, mais avec pas de bâton, pas de rondelle, pas de gants, pas de but et pas de patinoire. Parce que c'était la Crise et que tout le monde était pauvre.
Mais qu'est-ce qu'ils allaient renverser la tendance, les Bruins, je ne vous dis que ça. Pendant que vous essayez de construire une formation de supériorité numérique de votre Canadien cuvée 2006-07 avec des bombes comme Samsonov, considérez ceci: Phil Esposito, Johnny Bucyk, Ken Hodge, Bobby Orr et Fred Stanfield ou John McKenzie. Voilà une attaque massive, mesdames messieurs.
Le Boston a donc remporté la coupe Stanley en 1970, la dernière année de Sinden à la barre (on saute ici des étapes, car l'espace disponible commence à rétrécir). Puis, bien que largement favori, il s'est heurté à l'étudiant Dryden en 1971 avant de revenir au sommet en 1972. Et les années fastes des Bruins ont donné lieu à un graffiti qui est demeuré célèbre dans le grand Boston métro: «Jesus saves. Orr scores on the rebound.»
Par la suite, ça s'est un peu gâté. De bonnes équipes pendant 25 ou 30 ans, mais jamais suffisamment d'oumpf pour aller jusqu'au bout. Et Harry Sinden, devenu directeur général de l'équipe après deux ans de sabbatique et une victoire in extremis derrière le banc du Canada dans la Série du siècle, a pris au fil des ans la réputation d'un grincheux un peu pingre qui n'a jamais voulu ouvrir son portefeuille pour permettre aux Bruins de passer par-dessus le dessus, comme chantait encore le poète qui avait beaucoup d'inspiration ce jour-là à défaut d'espoir d'être publié. Et le Boston n'a pas gagné la coupe depuis maintenant 34 ans.
Mais parlez à un vieux de Harry Sinden, il vous dira que c'était le bon temps. S'il vous dit autre chose, c'est qu'il essaie de passer pour plus jeune qu'il ne l'est. Voyez clair dans son jeu, et parlez-lui des Apollos pee-wee, mettons. L'étincelle dans ses yeux le trahira.
jdion@ledevoir.com
Ne riez pas, s'il vous plaît. Dans le temps, il y avait tout à fait, aussi vrai que j'y maintins une moyenne au bâton inférieure à la ligne Mendoza*, une équipe de baseball pee-wee nommée les Apollos. Il faut bien sûr se replacer dans le contexte de l'époque, la conquête de la Lune était encore toute récente et suscitait de fols espoirs, tels ceux qu'on pourrait bientôt voir dans Cosmos: 1999 avec la sublime Barbara Bain. Et puis, la navette spatiale n'existait pas encore. De toute manière, si une équipe de balle pee-wee s'était appelée les Navettes, je ne pense pas que les gars auraient voulu jouer pour elle, flairant par anticipation le sarcasme de l'adversaire bien à l'aise dans son uniforme des As ou des Tigres.
(*Attention, il ne s'agit pas de la liaison aéropostale entre Mendoza et Santiago du Chili inaugurée en 1929 par Mermoz et Guillaumet, non non non, qu'allez-vous croire là. Le concept, d'origine plus ou moins certaine car deux joueurs répondant au patronyme de Mendoza ont accédé aux ligues majeures et s'y sont révélés déplorablement inefficaces en attaque, désigne ordinairement une moyenne à plaque de moins de ,200, c'est-à-dire assez poche merci, dans le genre on espère que tu fais dans le prodige défensif parce qu'on pourra pas te garder ben ben longtemps ici à juste swinger dans le beurre. Pour plus d'informations, je vous invite à googler l'expression dans sa forme anglaise, mais faites attention de ne pas confondre avec le groupe musical The Mendoza Line, «the best bummer-country band of this sucky century».)
Donc, disions-nous, Harry Sinden. Si vous ne le connaissez pas, pas grave, c'est parce que vous êtes jeunes. Vous ferez d'ailleurs le test un jour si ça vous tente: parlez à quelqu'un de vieux de quelque chose qui s'est produit il y a longtemps. Pas trop longtemps, choisissez un moment qui correspond grosso modo à la jeunesse de la personne vieille. Elle vous répondra: «Ah oui, oui, je m'en souviens, comment veux-tu que j'aie oublié ça», et cela même si le sujet lui est pour l'essentiel étranger. Personnellement, je connais des gens qui ne connaissent pas le hockey, qui ne s'intéressent pas au hockey, qui ne suivent pas le hockey, mais qui savent parfaitement qui est Harry Sinden, et ce qu'il fit. Juste parce qu'ils sont vieux. Vous verrez, les jeunes, en vieillissant, vous vous fascinerez de votre capacité à vous rappeler ce qui s'est passé 30 ans plus tôt même si vous étiez en boisson alors que la discussion d'avant-hier comporte déjà de sérieux trous. Selon mon psy, cela s'appelle l'élasticité de la demande.
Dans un élan de nostalgie, j'ai donc ressorti ma carte de Harry Sinden — qui a annoncé hier sa démission du poste de meuble chez les Bruins de Boston, c'est pour ça qu'on en parle — de la saison 1966-67. 1966-67, il n'est pas vain de le signaler à l'intention des jeunes, première année de collectionneur pour celui qui vous entretient, c'est l'année des cartes en forme d'écran de télévision et surtout, surtout, la dernière campagne de la Ligue nationale de hockey avec juste six équipes. (C'était bien mieux quand il y avait juste six équipes, je vous raconterai une autre fois.)
Sinden en était alors à sa première saison comme entraîneur-chef des Bruins, quoiqu'à l'époque on disait plutôt: instructeur. Eh oui, à l'époque, il y avait des cartes des instructeurs. Quand Sinden est arrivé, les Bruins étaient poires de toute éternité, et leurs derniers succès remontaient à Eddie Shore ou à peu près, quand ils jouaient non seulement avec pas de casque, mais avec pas de bâton, pas de rondelle, pas de gants, pas de but et pas de patinoire. Parce que c'était la Crise et que tout le monde était pauvre.
Mais qu'est-ce qu'ils allaient renverser la tendance, les Bruins, je ne vous dis que ça. Pendant que vous essayez de construire une formation de supériorité numérique de votre Canadien cuvée 2006-07 avec des bombes comme Samsonov, considérez ceci: Phil Esposito, Johnny Bucyk, Ken Hodge, Bobby Orr et Fred Stanfield ou John McKenzie. Voilà une attaque massive, mesdames messieurs.
Le Boston a donc remporté la coupe Stanley en 1970, la dernière année de Sinden à la barre (on saute ici des étapes, car l'espace disponible commence à rétrécir). Puis, bien que largement favori, il s'est heurté à l'étudiant Dryden en 1971 avant de revenir au sommet en 1972. Et les années fastes des Bruins ont donné lieu à un graffiti qui est demeuré célèbre dans le grand Boston métro: «Jesus saves. Orr scores on the rebound.»
Par la suite, ça s'est un peu gâté. De bonnes équipes pendant 25 ou 30 ans, mais jamais suffisamment d'oumpf pour aller jusqu'au bout. Et Harry Sinden, devenu directeur général de l'équipe après deux ans de sabbatique et une victoire in extremis derrière le banc du Canada dans la Série du siècle, a pris au fil des ans la réputation d'un grincheux un peu pingre qui n'a jamais voulu ouvrir son portefeuille pour permettre aux Bruins de passer par-dessus le dessus, comme chantait encore le poète qui avait beaucoup d'inspiration ce jour-là à défaut d'espoir d'être publié. Et le Boston n'a pas gagné la coupe depuis maintenant 34 ans.
Mais parlez à un vieux de Harry Sinden, il vous dira que c'était le bon temps. S'il vous dit autre chose, c'est qu'il essaie de passer pour plus jeune qu'il ne l'est. Voyez clair dans son jeu, et parlez-lui des Apollos pee-wee, mettons. L'étincelle dans ses yeux le trahira.
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