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La Coupe du monde vous parle - S'il n'en reste qu'un, sera-ce celui-là?

Jean Dion   9 juin 2006  Actualités sportives
Le Brésilien Ronaldinho, proclamé meilleur joueur au monde en 2004 et 2005.
Photo : Agence France-Presse
Le Brésilien Ronaldinho, proclamé meilleur joueur au monde en 2004 et 2005.
L'évidence crève les yeux, mais disons-le quand même: une des particularités de la Coupe du monde de football réside dans sa formidable injustice. Des pays éminemment prospères, comme la Suède ou la Suisse, y côtoient les démunis d'entre les démunis, comme le Togo ou le Ghana. Des nations à la tradition de soccer plus que centenaire, telle l'Angleterre, se mesurent à de jeunes prétendants comme les États-Unis ou la Corée du Sud. La paix que connaissent les Pays-Bas et le Costa Rica contraste avec la guerre civile dont se sort à peine l'Angola ou celle dans laquelle est toujours plongée la Côte d'Ivoire. Des géants démographiques ayant pour nom Brésil et Japon arpenteront les mêmes terrains que la Croatie et le Paraguay, moins populeux que le Québec. Des formations bardées mur à mur de professionnels de premier plan comme la France et l'Italie jouent avec le même ballon que l'Arabie Saoudite et Trinité-et-Tobago. Des pays qui n'existaient pas il y a 20 ans, République tchèque, Serbie et Monténégro (qui devrait ne plus exister bientôt non plus), Allemagne réunifiée, Ukraine, trouvent en face d'eux le Portugal et l'Espagne, le Mexique et l'Argentine.

Aussi la disparité des ambitions, à l'aube de cette Coupe du monde 2006 qui démarre aujourd'hui à midi HAE à Munich, est-elle à la mesure de cette injustice. Pour le Brésil, avec son Ronaldinho et son Ronaldo et son Adriano et son Kaka (le «carré magique», dit la clameur populaire qui n'en rate pas une), tellement favori qu'il semble tombé d'une autre planète, tout ce qui se situerait en deçà d'un championnat sera perçu comme une déception, voire une gifle. L'Allemagne sait que sa sélection est encore en rodage, mais comme elle sera chez elle, elle ne peut s'empêcher de voir grand. Pour les puissances habituelles que sont la France, l'Italie, l'Angleterre et l'Argentine, les demi-finales représentent le seuil d'acceptabilité. L'Espagne veut à tout prix faire oublier qu'elle s'écroule toujours aux alentours des quarts de finale. Plusieurs pays seraient heureux de sortir du tour préliminaire et de se faire voir en ronde des 16. D'autres se contenteront d'une victoire, même d'un match nul, peut-être même d'un seul but.

Et on en trouve qui ont déjà gagné leur pari simplement en étant là. Akwa, l'attaquant angolais: «Nous voulons simplement montrer au monde que l'Angola, ce n'est pas que la guerre et du pétrole. Tout ce qui viendra en surplus sera un cadeau pour notre peuple.» Didier Drogba, l'attaquant ivoirien de Chelsea, dont l'équipe compte des membres en provenance du Nord et du Sud de son pays déchiré par un conflit: «Nous voulons prouver à nos politiciens qu'il est possible de s'entendre et de faire de grandes choses.» Le football ne change pas toujours le monde, contrairement à ce que d'indécrottables rêveurs prétendent, mais il est toujours permis de lui laisser sa chance.

Au fil des décennies, la Coupe du monde a d'ailleurs bien montré que les véritables candidats à la rapporter à la maison sont triés sur le volet. Dix-sept présentations depuis 1930, et seulement sept vainqueurs différents, dont parmi ceux-ci l'Uruguay à une tout autre époque. La France et l'Angleterre n'ont décroché l'honneur suprême qu'une fois, et encore était-ce à la faveur d'un tournoi à domicile — comme on l'a vu avec la Corée du Sud en 2002, les pays hôtes semblent souvent transportés. Ne restent donc, comme champions reconfirmés, que le Brésil, l'Argentine, l'Allemagne et l'Italie. Pour les autres, des miettes.

Mais ce sont parfois ces miettes qui font l'intérêt de la compétition. Des équipes sorties de nulle part qui pètent le feu et qui sont encore en action bien après que des puissants furent tombés au combat. Les Coréens de 2002 étaient accompagnés en demi-finales de la Turquie, et personne n'a oublié que le Sénégal avait atteint les quarts. En 1988, la Croatie faisait partie du carré d'as. En 1994, c'étaient la Suède et la Bulgarie.

Qui donc sera-ce cette fois-ci, s'interroge-t-on dans son amphore intérieure?

D'abord, déterminons un facteur déterminant: la mondialisation. Bien oui, encore elle. L'amenuisement des frontières. Sur la planète football, ce mouvement a un effet notable: de plus en plus de joueurs des quatre coins du monde gagnent désormais leur pain dans les grandes ligues d'Europe. Les différences nationales ont donc tendance à s'estomper. Les techniques et les stratégies, complexes mais mobiles, se ressemblent sans cesse davantage, un élément augmenté du fait que plusieurs sélections emploient un entraîneur étranger. Au cours des prochains jours, on verra le Français Roger Lemerre diriger la Tunisie, le Néerlandais Guus Hiddink à la tête de l'Australie, le Suédois Sven Goran Eriksson à la barre de l'Angleterre, le Brésilien Zico aux commandes du Japon, le Croate Branko Ivankovic piloter l'Iran, et ainsi de suite jusqu'à demain matin.

Du reste, le phénomène pourrait encore s'étendre. Cette semaine, l'ancien entraîneur du Brésil répondant au nom sublime de Wanderley Luxemburgo se disait d'avis que la domination des Auriverde était compromise à terme. Motif: les joueurs s'expatrient en Europe de plus en plus jeunes, ce qui rend difficile le maintien d'une cohésion dans l'équipe nationale. En outre, notait Luxemburgo, ces joueurs seront de plus en plus tentés d'acquérir la citoyenneté du pays qui les aura accueillis professionnellement et de le représenter aux compétitions internationales.

Autre facteur rendant la prospective périlleuse: cette majorité de footballeurs jouant en Europe a à composer avec un calendrier épuisant, condition incontournable de salaires faramineux. Plusieurs arriveront donc en Allemagne dans un état de fraîcheur discutable, auquel il faut ajouter les innombrables blessures, petites et grandes. La liste des mal-en-point est d'ailleurs aussi prestigieuse qu'interminable: Michael Ballack, Wayne Rooney, Francisco Totti, Philip Cocu, Ronaldo, Lionel Messi, Pauleta, Djibril Cissé...

La surprise pourrait donc venir de n'importe où, ce qui est généralement le cas d'une surprise. L'Afrique envoie à la Coupe du monde quatre nations qui en seront à la première présence, les piliers traditionnels que sont le Cameroun, le Nigeria et l'Afrique du Nord ayant trébuché en qualifications. La Côte d'Ivoire, menée par Drogba, en inquiète plusieurs, mais elle se retrouve dans le groupe de la mort avec l'Argentine, les Pays-Bas et la Serbie. Le Ghana, conduit par le coéquipier de Drogba à Chelsea, Michael Essien, est aussi capable de s'accrocher. Et les Américains du Nord et centraux, nommément États-Unis et Costa Rica, rêvent de se hisser parmi les grands.

Alors, quoi? Mouillons-nous un peu et nommons deux authentiques sleepers, ces négligés qu'on néglige trop: le Mexique, porté par son attaquant Jared Borgetti, qui a bien des choses à se faire pardonner après sa déconvenue devant les USA en 2002, et l'Ukraine. Ah! l'Ukraine! Première qualifiée en Europe en dépit d'un groupe de la mort (Grèce, Turquie, Danemark). Shevchenko, sans doute le meilleur attaquant européen en ce moment. Tymoschuk pour lui relayer la balle. Shovkovskiy devant la cage. Blokhin le sélectionneur de choc. Un conseil: faites bien attention à l'Ukraine.

Vous riez? Auriez-vous déjà oublié les Grecs de 2004?

Qui gagnera? De toute façon, tout le monde gagne dans ces grands rendez-vous fraternels. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le commanditaire.
 
 
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