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La coupe du monde vous parle - La fois où l'humain a pris son pied

Jean Dion   6 juin 2006  Actualités sportives
À l'aube d'un événement aussi porteur (voilà un joli mot à la mode qui ne veut absolument rien dire) que la Coupe du monde, il est compréhensible que le côté droit du cerveau s'émeuve tout plein devant la perspective d'un passage de Trinité-et-Tobago au deuxième tour pendant que l'aile gauche, elle, se morfond en questionnements. Celui-ci, par exemple, évoqué dans une multitude de courriels: «Hé, mon joli Rogatien d'amour en sucre, toi l'employé du mois au rayon de la connaissance, raconte-moi, lorsque l'on jase ballon rond dans un cocktail collationnatoire mondain ou ailleurs, faut-il dire "football" ou "soccer"? À l'aide, je suis tout-e mélangé-e.»

D'abord, une chose: vous dites ce que vous voulez. Tant que le flux communicationnel est fluide, tant que le locuteur et le locuté partagent un diapason harmonieux, tout baigne. C'est quand les gens ne se comprennent pas que les guerres éclatent. Cela étant, voici de quoi il en retourne approximativement.

Depuis la fin de soirée des temps — imaginez si ça fait longtemps, c'était avant la nuit des temps —, l'humain se divertit en mouvant un objet sphérique quelconque, vessie de bouc rembourrée, pelote de Phentex, crâne de vaincu, à l'aide du pied. Bien sûr, il serait plus naturel de le faire de la main, mais un mais intervient ici: la main a toujours eu une connotation peccamineuse du fait qu'elle sert aux attouchements scabreux, réprouvés par la morale et par le boss d'en haut, qu'il s'agisse de Dieu, d'Allah, de Brahma, de Quetzalcoatl ou des Élohim (quoique ces derniers auraient, selon des sources, la dextre relativement baladeuse). Aussi l'humain, en pure perte car le boss est omniscient, a-t-il depuis la brunante des temps tenté de faire son smatte.

Tenez, voici une anecdote à ce sujet, qui remonte à plusieurs millénaires: à un moment donné, un gars, appelons-le Maurice, était affairé au plumard à négocier le tour préliminaire en compagnie de sa conjointe de fait. Dieu intervint alors et interpella Maurice en songe. «Kaka fait là, Maurice?», interrogea Dieu, qui s'y connaît en esthétique et était donc un fan du onze brésilien. «Ben, euh, je prends mon pied», balbutia Maurice à l'encontre de toute logique, car il était évident qu'il se servait de sa main, hé patate. Dieu ne le crut pas, et il condamna dès lors l'humain à se servir pour l'éternité de ses pieds pour faire avancer la balle, la tête étant aussi autorisée mais source de commotions cérébrales. Par ailleurs, lorsqu'il oserait utiliser les mains, l'adversaire aurait le droit de le visser d'aplomb dans la tourbe fangeuse.

Faisons maintenant un saut dans le calendrier et retrouvons-nous en 1823, au collège de Rugby, en Angleterre. (Rugby, c'est dans le Warwickshire, puisque vous voulez tout savoir.) Ce jour-là, à Rugby, se déroule un match de football comme il s'en joue depuis plusieurs décennies au pays du poisson-frites à l'anglaise. Parmi les joueurs, on retrouve William Webb Ellis, qui possède un jeu de jambes déplorable — l'histoire ne dit pas si c'est en raison d'un métatarsien bot, de chaussures exiguës ou d'un excès de boisson —, à tel point qu'arrive le moment où il en a plein la marmite de sauce à la menthe, prend le ballon dans ses mains et se met à courir avec.

Dans le jargon, messieurs dames, on appelle cela une révolution. Car dès lors, deux types de jeux se développent dans la verdoyante Britannia, un avec les mains et un avec pas de mains. Concurrence folle dans un contexte de marché oligopolistique, ou quelque chose du genre. Le problème, c'est qu'on en arrive tôt ou tard à une situation où chaque école, chaque ville, chaque village pratique un jeu qui lui est propre (et sale, parce que les terrains ne sont pas très bien entretenus, contrairement au croquet). Avant chaque match, il faut s'asseoir pour convenir de règlements communs, et ça finit par coûter cher de thé, car il provient du Sri Lanka et le transport n'est pas donné.

En 1863, des esprits éclairés décident que ça va faire. Les dirigeants des grandes écoles se réunissent dans un pub de Londres, le Freemason's Tavern, et rendus au digestif, ils conviennent d'établir 17 règles fondamentales et de créer la Football Association. Les dissidents, paquetés (c'est une image) autour du délégué de Rugby, résolvent de continuer à jouer avec les mains et à se rentrer dedans avec abandon et avec Schadenfreude. En 1871, ils créeront la Rugby Football Union.

Si vous connaissez un peu la tendance de l'humain à tout abréger sauf ses conversations sur cellulaire, vous n'aurez aucun mal à croire que le jeu «association football» est rapidement devenu «assoc», puis «soc», puis, par effet inverse car en Angleterre on chauffe à gauche, «soccer», tout en continuant à s'appeler «football». Il ne s'agit donc pas d'une invention nord-américaine, quoique le mot se soit davantage imposé ici pour des raisons générales de football américain et canadien et de souci d'éviter la confusion avec iceux. D'ailleurs, si d'aventure vous allez faire une virée du côté du Royaume-Uni (où est publié l'un des plus grands magazines de foot de l'univers, World Soccer), les chances que l'on vous comprenne lorsque vous parlez de soccer sont cotées à 4 contre 5. C'est aussi vrai dans quelques anciennes colonies britanniques, et ce n'est certainement pas un hasard dû à une coïncidence stochastique fortuite si l'équipe nationale d'Australie a pour surnom «Socceroos» et que celle de Trinité-et-Tobago a été amicalement baptisée «Soca Warriors».

Donc, si on se résume, «soccer» et «football» sont tous deux acceptables, mais pas partout. Ça dépend, voyez-vous. Mais ils ont un point en commun: onze joueurs de chaque côté, et l'Allemagne qui gagne à la fin.

jdion@ledevoir.com
 
 
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