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Le foot dans tous ses états

La XVIIIe présentation de la Coupe du monde de football n'aurait jamais dû avoir lieu en Allemagne

Jean Dion   3 juin 2006  Actualités sportives
Photo : Agence France-Presse
L'heure du grand rendez-vous est sur le point de sonner. Les 31 équipes qui ont négocié avec succès le long et tortueux parcours des qualifications, plus le pays hôte, ont emménagé, ou le feront sous peu, dans leurs quartiers généraux de Bavière, de Rhénanie, de Saxe. Mais on l'oublie un peu (ou beaucoup), la XVIIIe présentation de la Coupe du monde de football, qui démarre officiellement vendredi au FIFA WM-Stadion de Munich, n'aurait jamais dû avoir lieu en Allemagne.

Un petit retour en arrière? Zurich, juillet 2000. Les bonzes de la Fédération internationale de football association (FIFA), un organisme qui, dans le domaine du sport mondial, ne cède peut-être en puissance qu'au Comité international olympique, sont réunis en concile pour choisir le pays qui aura l'insigne honneur d'accueillir la Coupe du monde 2006. On sait que le vote sera serré, l'Europe et le reste du monde étant souvent divisés en deux camps distincts sur ce genre de question.

Au troisième tour de scrutin, alors que seules l'Allemagne et l'Afrique du Sud demeurent en lice, coup de théâtre: le Néo-Zélandais Charles Dempsey, délégué de la Confédération océanienne de football qui avait pour mandat d'appuyer l'Afrique du Sud après l'élimination de l'Angleterre, s'abstient de voter, ce qui provoque un score final de 12-11 en faveur de l'Allemagne. Si Dempsey avait agi conformément aux ordres, l'égalité aurait dû être rompue par le président de la FIFA, le Suisse Joseph Sepp Blatter, qui était un partisan avéré de la candidature africaine.

Dans les jours qui suivent, l'histoire s'emmêle. Dempsey prétend qu'il a fait l'objet de menaces et s'est fait offrir des pots-de-vin. Il a été, dit-il, soumis à des pressions insoutenables. Une version que plusieurs ont du mal à croire, d'autant plus qu'un des pots-de-vin en question consistait en un canular orchestré par le journal satirique allemand Titanic, qui avait glissé sous la porte des chambres d'hôtel des délégués un banal papelard promettant à quiconque appuierait l'Allemagne... une horloge coucou et un jambon forêt-noire! De la pression, dites-vous?

Toujours est-il que quelques jours plus tard, Dempsey démissionne. Mais la machine à rumeurs n'arrête pas de s'emballer pour autant. Dempsey aurait voulu se venger de Blatter, qui l'avait engueulé publiquement lors d'une réunion précédente. Franz Beckenbauer, ancienne vedette de la Nationalmannschaft et grand patron d'Allemagne 2006, aurait sérieusement joué du coude en coulisses, à l'encontre de la position de la FIFA. À côté, les accusations sont lourdes: les représentants européens répondraient encore à un vieux réflexe colonialiste, persuadés que l'Afrique est incapable d'organiser correctement un événement de l'ampleur de la Coupe du monde. L'incident reste si grave que la première ministre de la Nouvelle-Zélande, Helen Clark, écrit à son homologue sud-africain pour lui présenter ses excuses.

Six ans après, alors que le monde s'apprête à donner libre cours à sa passion sans mesure pour le ballon rond, la situation est réglée, et elle ne l'est pas en même temps. Soucieuse de faire amende honorable, la FIFA a instauré une rotation officielle des six continents (abandonnée depuis) et attribué à l'Afrique du Sud la présentation de la Coupe du monde de 2010. Des spécialistes prévoient qu'Allemagne 2006 sera le premier événement sportif de l'histoire à dégager des revenus supérieurs à un milliard $US. Mais Sepp Blatter n'a toujours pas digéré l'affront: dans un geste fort peu courtois, il s'est inquiété publiquement de la situation de la billetterie — un problème récurrent dans les Coupes du monde: distribution, marché noir, contrefaçon — pendant le tournoi, et on a laissé circuler l'information voulant que la FIFA cherche à empêcher Beckenbauer de prendre la parole lors des cérémonies d'ouverture.

Et Blatter lui-même continue d'être sur la sellette. Par-delà les allégations de malversations qui ont entouré le vote de 2000, sa propre élection à la tête de la FIFA, deux ans plus tôt, avait donné lieu à de vastes soupçons de corruption. Et voici que le journaliste britannique d'enquête Andrew Jennings, qui avait levé le voile sur la pratique systématique du pot-de-vin au sein du CIO — dans le dossier des Jeux de Salt Lake City, notamment —, a publié début mai une bombe intitulée Foul!, dans laquelle il met au jour de vastes opérations de détournement de fonds et de prévarication au plus haut niveau de la FIFA. Celle-ci a évidemment répliqué, obtenant une interdiction temporaire de publication du bouquin en Suisse et tentant de le faire en Allemagne et en Grande-Bretagne. Jennings n'a pas retiré un iota de ce qu'il a écrit.

Racisme, etc.

Quelqu'un a dit un jour qu'il fallait que le baseball soit un jeu extraordinaire pour avoir survécu à toutes les vilenies dont ses dirigeants l'ont accablé au fil des décennies. Le même constat pourrait s'appliquer au soccer. Le foot reste The Beautiful Game, le sport d'attache des trois quarts de la planète, même si on s'autorise bien des écarts en son nom. Chaque Coupe du monde, et c'est aussi vrai de quantité de matchs internationaux et nationaux, fait ressortir le problème du hooliganisme. Fait de minorités minoritaires, certes. Mais la liste des problèmes s'allonge.

Tenez, lors du congrès de la FIFA, mercredi et jeudi à Munich, le «Task Force for the Good of the Game», un groupe de travail créé en septembre dernier, présentera un premier rapport sur les maux qui gangrènent le foot, nommément «la corruption, l'argent des paris, le dopage, la multipropriété des clubs, les droits des joueurs, le calendrier international surchargé, la perte d'identité des clubs et un fléau toujours d'actualité, le racisme».

Le racisme dans les stades, voilà un autre dommage collatéral, comme ils disent. La situation est devenue à ce point intolérable qu'il y a trois mois, les amendes et l'imposition de disputer des matchs devant des gradins vides étant de toute évidence insuffisantes, la FIFA a adopté de nouvelles règles l'autorisant à enlever des points de classement à un club dont les membres ou les supporters se livraient à des comportements racistes, voire à reléguer celui-ci à une division inférieure. Le problème est particulièrement grave en Italie et en Espagne, mais il se constate aussi aux Pays-Bas, en Allemagne, en Angleterre. Saluts fascistes. Bannières d'insultes fondées sur l'ethnie. Des spectateurs qui poussent des cris de singe dès qu'un joueur à la peau noire touche au ballon. Encore là, des minorités, mais très bruyantes. Et voyantes.

Et comme si cela ne suffisait pas, la Coupe du monde 2006 démarre alors que le plus gros scandale de l'histoire du football italien — certains disent du football tout court — se fait déterrer. Dans l'oeil de la tempête, la prestigieuse Juventus de Turin, club phare du Calcio, et son directeur général démissionnaire Luciano Moggi. Matchs truqués, paris illégaux, trafic d'influence, corruption de l'arbitrage, tout le bataclan. Deux parquets enquêtent. Une quarantaine de personnes suspectées. Trois clubs impliqués en plus de la Juve, Milan AC, Lazio et Fiorentina, qui risquent tous la relégation. Le président de la Fédération italienne de foot a aussi remis sa démission. Non formellement mis en examen, le sélectionneur de la Squadra Azzurra à la Coupe du monde et ancien entraîneur de la Juve, Marcello Lippi (son fils serait aussi mêlé à l'affaire), a été interrogé. Un des gardiens de l'équipe nationale, Gianluigi Buffon, aurait aussi trempé dans l'affaire. L'Italie, sonnée, se demande avec angoisse comment ses porte-couleurs feront pour se relever d'un pareil camouflet dans la compétition la plus relevée au monde.

Mais le merveilleux monde du sportª n'a-t-il pas la faculté de faire oublier toutes ces avanies, et bien d'autres encore, lorsque la balle est mise au jeu?

***

Tous les jours ou presque jusqu'à la grande finale du 9 juillet, la rubrique La Coupe du monde vous parle, comment dire, parlera de la Coupe du monde. Comme ça, il ne sera pas dit que la planète tournera sans nous.

Et pour s'immerger encore plus dans l'atmosphère, si bien sûr s'immerger dans une atmosphère est possible, une suggestion: les Rencontres internationales cinéma et sport de Montréal, qui présentent du 5 au 11 juin au Goethe-Institut et à la Cinémathèque québécoise 16 films ayant pour thème le soccer. J'en ai vu deux, et laissez-moi vous dire qu'il s'agit d'authentique bonbon. En plus, le groupe La Lucarne, qui a mis sur pied l'événement, organise une présentation de la finale sur écran méga-géant au parc Jean-Drapeau le 9 juillet. Tous les détails à www.lalucarne.ca.

De notre côté, la prochaine fois, nous verrons s'il est bien vrai que le Brésil est si fort que ça.

jdion@ledevoir.com
 
 
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