Offensive de charme de la Corée du Nord

La Corée du Nord mise sur la présence féminine aux Jeux olympiques pour marquer des points sur le plan diplomatique. Ci-dessus, les «cheerleaders» — elles sont 229 habillées à l’identique — à leur arrivée à Pyeongchang.
Photo: Jung Yeon-je Agence France-Presse La Corée du Nord mise sur la présence féminine aux Jeux olympiques pour marquer des points sur le plan diplomatique. Ci-dessus, les «cheerleaders» — elles sont 229 habillées à l’identique — à leur arrivée à Pyeongchang.

Sous prétexte de favoriser une détente dans les relations entre la Corée du Sud et du Nord, les femmes sont plus que jamais instrumentalisées dans ces Jeux olympiques. « Elles sont utilisées pour donner une image radieuse aux Jeux », estime notamment Patrick Clastres, spécialiste de l’histoire des Olympiques et professeur d’histoire à Lausanne. « Elles font l’objet d’un marchandage. »

Selon le politologue Steven Denney, attaché à l’Institut asiatique de la Munk School of Global Affairs de l’Université de Toronto, on n’hésite pas à user de l’image de la femme à des fins politiques discutables. Tandis que les hockeyeuses de l’équipe canadienne tenteront d’obtenir un cinquième titre olympique, l’équipe sud-coréenne se voit par exemple imposer des joueuses de la Corée du Nord pour offrir au monde une image d’union qui ne se traduit pourtant pas dans la réalité. « L’équipe de hockey de la Corée du Sud est utilisée à des fins politiques évidentes », dit-il.

« On ne peut même pas imaginer qu’une chose pareille soit envisagée pour une équipe masculine », s’indigne de son côté Patrick Clastres, en entrevue au Devoir. « C’est comme si les femmes valaient moins. D’ailleurs, les déclarations à l’annonce de cette nouvelle allaient plutôt dans ce sens : on a dit que c’était bien, mais pour des femmes ! » On déconsidère de la sorte la valeur des athlètes féminines et de leur entraînement, estime l’historien du sport. Il est clair, ce faisant, que « le CIO ne s’embarrasse pas de contradictions par rapport à ses propres énoncés en matière d’égalité ».

L’entraîneuse de cette équipe de hockey coréenne est une Canadienne. Elle n’a pas été consultée au préalable et ne s’est pas montrée spécialement heureuse de se voir imposer, à la dernière minute, des joueuses qu’elle n’avait pas préparées. « Lorsqu’on a appris qu’elles allaient se joindre à notre équipe, j’ai imaginé le pire scénario », a expliqué l’entraîneuse Sarah Murray.

Selon le politologue Steven Denney, « la société coréenne n’est pas davantage favorable à un tel geste d’union forcée. Je sais que plusieurs se sentent mal pour ces athlètes. Et ils ne sentent pas du tout qu’un tel geste peut contribuer à une vraie détente entre les deux pays ».

Car elle est bien passée, explique Denney, cette période où, il y a une vingtaine d’années encore, plusieurs Sud-Coréens espéraient ou, à tout le moins, voulaient encore croire une réunion possible entre les deux Corées. Plus rien de tel en général, dit-il. Et l’identité nationale sud-coréenne s’est solidifiée sans qu’une idée de réunification possible se développe.

Dans le contexte actuel, cette manipulation des femmes pour laisser croire qu’une réunion des deux pays est envisageable ne constitue en somme qu’une monnaie de singe dont seul profite le jeu diplomatique, croit le politologue.

Les meneuses

Elles sont 229, habillées à l’identique. On les appelle les cheerleaders nord-coréennes. Les médias se fascinent pour ces jeunes filles présentées comme un aréopage de la beauté.

« Je sais bien qui elles sont, explique Steven Denney au Devoir, mais on ne le rappellera pas à l’occasion de leurs prestations. D’ordinaire, elles divertissent le pouvoir de la famille de Kim Jong-un. Elles chantent des hymnes à la gloire du régime. Elles sont un instrument de l’État. On les utilise ici pour fracturer le sentiment du Sud à l’égard du Nord, pour créer ce qu’on appelle là-bas de la division sud-sud, afin de se donner un levier pour agir sur la population. »

Ce ne sont pas des jeunes filles utilisées à titre d’esclaves sexuelles, comme au temps de la domination coloniale japonaise sur la péninsule coréenne. « Ce n’est pas la même chose, précise Steven Denney. Ces cheerleaders viennent de milieux avantagés. Elles sont considérées et bien placées dans la société nord-coréenne. Elles savent ce à quoi on les emploie. Aux Olympiques, elles ne chanteront pas des hymnes au régime. » Mais tout en chantant autre chose, leur présence en parlera favorablement.

La stratégie de la représentation nord-coréenne est matérialisée autour de signes d’apaisement qui prennent forme dans des figures féminines. C’est Kim Yo-jong, la jeune soeur de Kim Jong-un, qui est envoyée comme représentante officielle du pouvoir. Au nom du protocole diplomatique, le président de l’Assemblée populaire suprême nord-coréenne, Kim Yong-nam, 90 ans, mène en principe la délégation. Mais personne n’est dupe du fait que c’est la soeur du chef suprême qui mène le bal. Et tout ce ballet diplomatique, voué à faire croire à une détente en un temps de forte tension autour du nucléaire, est porté par une délégation composée au plus des deux tiers de femmes.

Cette image féminine est soigneusement lissée par le pouvoir nord-coréen. Il n’est pas anodin de signaler que la mini-délégation envoyée en éclaireur avant les Jeux était conduite par une autre femme, Hyon Song-wol, une chanteuse populaire qui est aussi une ancienne concubine du président. En 2013, elle était disparue de la scène publique. On affirma alors qu’elle avait été exécutée.

Une diversion utile

« Cette focalisation sur les femmes nord-coréennes constitue une aubaine pour le CIO qui permet de faire oublier la question du dopage en Russie », explique Patrick Clastres, ainsi que les cas de corruption allégués de plusieurs membres du Comité olympique.

L’ex-président du Comité olympique du Brésil, Carlos Nuzman, est inculpé de corruption. Il aurait sollicité un homme d’affaires pour le versement de pots-de-vin en vue d’assurer le choix des Jeux de Rio en 2016. Lamine Diack, l’ex-président de la Fédération internationale d’athlétisme, est mis en accusation avec son fils, Papa Massata Diack, par la justice brésilienne. L’ancien coureur Frank Fredericks, médaillé olympique devenu membre du CIO après sa retraite, est accusé d’avoir versé de l’argent pour le compte de Papa Massata Diack via un paradis fiscal. Dans l’embarras eux aussi : l’Irlandais Patrick Hickey, le cheikh Ahmad al-Fahad al-Sabah du Koweït, le Sud-Coréen Lee Kun-hee, président du groupe Samsung, qui n’assiste tout simplement plus aux réunions de l’organisation depuis le temps où il a reconnu avoir mis en place pour sa compagnie un système de détournement de fonds qui aurait permis de détourner 8,9 milliards. Tous des hommes.

Devant ce panier de crabes, l’usage des femmes à titre de distraction olympique constitue une aubaine inespérée pour le CIO, croit Patrick Clastres. « Tout cela détourne l’attention des médias du monde, à l’avantage du CIO. […] Le CIO tient un discours sur l’égalité, au nom des études de genre, de l’égalité des sexes, de tout ça. Mais en pratique, ce n’est pas du tout ce qu’il fait. Les femmes font ici l’objet d’un marchandage. Le CIO ne s’embarrasse pas de ses contradictions. »