La Corée du Nord fait-elle un pas vers la paix?

La Corée du Nord avait boycotté les Jeux de Séoul, en 1988, non sans avoir tenté un an auparavant de déstabiliser son voisin du Sud pour tenter de le conquérir.
Photo: Associated Press La Corée du Nord avait boycotté les Jeux de Séoul, en 1988, non sans avoir tenté un an auparavant de déstabiliser son voisin du Sud pour tenter de le conquérir.

Semer la terreur pour que la Corée fracturée par la guerre se réunisse à nouveau : c’était bien là un projet politique à la veille de la présentation des Jeux olympiques de Séoul en 1988. En d’autres mots, la Corée du Nord se demandait alors comment réunir deux frères ennemis en faisant d’abord tout exploser. L’histoire est tissée de paradoxes semblables, et bien sûr nul n’est à l’abri de la résurgence d’idées aussi éclatées.

La Corée du Nord poursuit « une politique de très longue durée », explique l’historien Patrick Clastre, professeur à Lausanne, spécialiste des Olympiques. Après la guerre, en 1953, le jeu des alliances laisse peu à peu la Corée du Nord isolée. S’installe alors une politique de longue haleine qui vise à désenclaver le Nord, à lui faire regagner de l’influence. « Cet objectif de desserrer un étau géopolitique se maintient. Pour repousser le poids américain, la Corée du Nord souffle le froid et le chaud, quitte à utiliser les Olympiques. »

De cette perspective de fond nord-coréenne surgit, dans les années 1980, un plan de déstabilisation de la région dans l’attente du développement de l’arme nucléaire. « Faire peur est alors le seul moyen envisageable pour faire monter la pression », explique l’historien au Devoir. Les Jeux de Séoul en 1988 en offrent une bonne occasion.

L’explosion

Le plan se révèle le 29 novembre de l’année précédente. Le vol 858 de la Korean Airlines décolle pour faire escale aux Émirats arabes unis. Destination finale : l’aéroport de Kuala Lumpur, en Malaisie. L’avion civil ne se rendra jamais à destination. Une bombe le déchiquette en plein vol. Bilan : 115 morts. Aucun survivant. Sur la carlingue de ce Boeing 707, on pouvait voir les anneaux olympiques et l’annonce des Jeux de Séoul.

Les deux responsables du drame, un homme et une femme, sont repérés. Alors qu’ils sont en attente d’être interrogés, ils demandent à fumer. La cigarette que chacun porte alors à sa bouche contient une capsule mortelle de cyanure. L’homme croque le premier le cachet et meurt. Ses convulsions empêchent sa compagne de faire de même.

Kim Hyon-hui finira par parler. Ils étaient tous deux, explique-t-elle, des agents entraînés à la dure par la Corée du Nord. Aujourd’hui, Kim Hyon-hui vit en Corée du Sud et se demande, rapportait le Washington Post cette semaine, comment elle peut encore espérer être pardonnée de son passé de robot manipulé. « Est-ce que mes péchés peuvent être pardonnés ? » demande-t-elle.

L’attentat faisait partie d’un vaste plan général contre les Olympiques voué en définitive à réunir les deux Corées. S’ils attaquaient les Jeux, le gouvernement sud-coréen tomberait, pensaient les stratèges du Nord. Du coup, les Américains apparaîtraient faibles. Ce qui conduirait, dans un mouvement populaire irréversible, à la réunification des deux pays, au nom de la vérité affirmée par le régime de Pyongyang. « C’est tout à fait délirant », commente Patrick Clastre.

L’illusion olympique

« Aujourd’hui, la donne a changé. La Corée du Nord possède des lanceurs pour son arme nucléaire. […] Trump a voulu faire monter la tension pour les faire reculer, mais c’est un jeu de dupes. Kim Jong-un sait qu’il a affaire à quelqu’un d’imprévisible en la personne de Trump. Alors, la Corée utilise cette fois les Olympiques dans une forme d’apaisement, pour se donner du répit. C’est une aubaine. » L’arme secrète est celle de la douceur apparente.

Peut-on espérer, au milieu des joutes de l’arène olympique, que grandisse une paix fraternelle entre les deux nations ? Beaucoup l’espèrent. Il est tentant de faire du sport un exutoire dans lequel pourrait s’établir un nouvel équilibre international, tel que l’envisageait Pierre de Coubertin, le fondateur des Jeux olympiques. « On dirait que, depuis la chute du mur de Berlin et la fin des tensions Est-Ouest, le sport se cherche un versant politique », explique Laurent Turcot, historien du sport à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Pour Thomas Bach, le président du Comité international olympique (CIO), il s’agit en tout cas d’une aubaine, croit Patrick Clastre. « Thomas Bach obtient un rôle de facilitateur de paix. La paix par les Jeux est une image de marque du CIO. Mais les Jeux ne sont que le reflet du monde...»

Le poids national

Le sport olympique a beau être envisagé comme un langage universel, ce qui le rend si désirable pour toutes les télévisions du globe, le côté plurinational et universel qu’il revendique n’en est pas moins bridé par des intérêts strictement nationaux.

En 1896, pour les premiers Jeux de l’ère moderne, les hommes politiques descendent déjà auprès de leurs athlètes pour se faire voir. Le jeune journaliste Charles Maurras, futur chantre du nationalisme français, écrit en visionnaire : « Cet internationalisme-là ne tuera pas les patries, mais les fortifiera. » Selon l’historien Laurent Turcot, « le sport reste et demeure une métaphore de la société, mais il peut servir aussi de paravent pour cacher les tensions sociales ».

Une nouvelle arme secrète ?

Que Pyongyang organise jeudi, à la veille de l’ouverture des Jeux, un immense défilé militaire alors que les projecteurs du monde entier sont pointés sur la péninsule n’est pas un détail. En célébrant ainsi le 70e anniversaire de son armée, la Corée du Nord indique qu’elle croit encore, mais d’une autre façon qu’en 1988, en un jeu politique qui pourrait être médiatisé fortement par les Olympiques. Ce n’est donc plus du haut des airs mais grâce à l’affirmation de sa puissance nucléaire sur terre que cette Corée tente d’imposer son vieux programme de désenclavement tandis que, pour faire bonne mesure, Washington la menace de nouvelles sanctions sans précédent.

De quelle arme secrète les Jeux de Pyeongchang pourraient-ils faire les frais ? Nul ne le sait. « Face à des dictatures, le CIO est totalement impuissant, en vérité, explique l’historien Patrick Clastre. Il est à la remorque de ce que les dictateurs font des Jeux. Le CIO est un édifice extrêmement fragile. »