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Le sport de la mondialisation

Christian Rioux   15 juin 2002  Sports
Paris — Lorsque la France a été éliminée du Mondial de football, mardi, l'action de TF1, première chaîne de télévision française et commanditaire des Bleus, a aussitôt reculé en Bourse. Les courtiers révisaient à la baisse leur estimation des recettes publicitaires tirées de la Coupe du monde. L'élimination de l'équipe de France devrait se traduire par un manque à gagner de 14 à 32 millions de dollars.

Ceux qui doutaient que le soccer est le sport de la mondialisation ont dû réviser leurs pronostics. Avec deux fois plus de téléspectateurs que les Jeux olympiques d'été, la Coupe du monde bat tous les records internationaux.

«Le football [européen] est le sport de la mondialisation», dit le politologue Pascal Boniface, auteur de La Terre est ronde comme un ballon (Seuil). «C'est même son stade suprême. Sans la mondialisation, il ne pourrait pas être le sport universel qu'il est devenu. Mais on peut dire aussi que le football accélère la mondialisation. Les deux se nourrissent mutuellement.»

Aucun sport n'a jamais eu un tel succès planétaire. D'un phénomène essentiellement européen et latino-américain, la Coupe du monde, depuis une dizaine d'années, est devenue un phénomène vraiment international qui regroupe tous les continents sauf l'Océanie, qui tente désespérément d'y accéder.

Mais le Mondial offre le portrait d'une curieuse mondialisation. Une mondialisation sans l'hyperpuissance américaine. Pire, les États-Unis ne sont jamais parvenus à imposer au monde leurs propres sports nationaux, comme le football (américain) et le baseball.

«Le football est un des rares secteurs de la mondialisation qui échappent aux États-Unis, dit Pascal Boniface. Même s'ils viennent de battre le Portugal, il leur faudra du temps pour former une équipe vraiment compétitive. Les Américains ont inventé leur propre football en réaction au Anglais. Le football, le basketball et le baseball ont occupé tout l'espace national. Lorsque le football européen a été introduit, il est resté longtemps un sport d'immigrés.»

L'organisation du Mondial aux États-Unis en 1994 n'a pas vraiment transformé la situation. Mais on peut imaginer que les États-Unis occuperont une plus grande place dans une décennie ou deux. Le soccer progresse aux États-Unis grâce aux Latino-Américains. «Mais aussi grâce aux femmes et aux enfants, parce qu'il est moins violent et demande de l'équipement moins coûteux», dit Pascal Boniface. C'est l'équipe américaine qui a remporté la Coupe du monde féminine en 1994.

Le sport le plus mondialisé et le plus médiatisé du monde est donc dominé presque sans partage par l'Europe. Seuls le Brésil et l'Argentine résistent à la mainmise européenne.

Mais cette mondialisation du soccer est très loin d'effacer les identités nationales. Au contraire, croit Pascal Boniface.

«Même si l'Union européenne avance, chaque nation conservera toujours son équipe nationale. L'État-nation est plus résistant au football qu'ailleurs. L'attachement au maillot national a même été renforcé. Il y a 20 ans, la défaite française aurait été ressentie de façon beaucoup moins dramatique et surtout moins largement dans la population. Alors que les repères identitaires s'estompent dans certains domaines, l'équipe de football sert pour ainsi dire de substitut.»

Certaines nations non souveraines participent d'ailleurs à des compétitions internationales. C'est le cas de la Palestine, de l'Écosse et du pays de Galles. La Catalogne et le Pays basque essaient de se faire admettre aux compétitions de l'UEFA et de la FIFA. Lors des négociations de paix de 1998, l'ancien président de la FIFA, Joao Havelange, avait souhaité organiser un match entre Israël et la Palestine. Une rencontre informelle avait finalement eu lieu à Rome, le 25 mai 2000. Pour qu'ils ne risquent pas de se rencontrer lors des qualifications, la Palestine joue dans la zone Asie, et Israël, dans la zone Europe.

Deux exemples récents ont montré que le football est toujours un puissant révélateur des rivalités nationales même les plus cachées. Le 5 octobre dernier, quelques centaines de jeunes Algériens ont interrompu le premier match France-Algérie depuis la décolonisation. Plus récemment, en pleine campagne électorale, des Corses ont sifflé La Marseillaise avant un match pour dénoncer la suspension des accords de Matignon qui devaient accorder un statut particulier à l'île.

Le football européen est organisé à l'image de l'Union européenne. L'arrêt Bosman a imposé le principe de la libre circulation des joueurs. Une forme de marché unique du soccer. À l'exception des équipes nationales qui participent au Mondial, les joueurs sont de plus en plus recrutés à l'étranger. «Le football permet d'habituer les gens aux autres. C'est une porte ouverte à l'étranger», dit Pascal Boniface.

Est-ce à dire qu'on verra bientôt en Europe des équipes sans aucun joueur local? Il n'y a déjà plus beaucoup de Marseillais et de Corses dans les équipes de Marseille et de Bastia. C'est un danger réel, selon Pascal Boniface. Seul l'Athletico de Bilbao refuse aujourd'hui par principe de recruter des joueurs hors du Pays basque.

Le football européen s'organise encore, pour l'instant, différemment des sports professionnels américains. Impossible, par exemple, d'acheter le Real Madrid pour le transporter en Pologne ou en Allemagne. «Les critères sportifs l'emportent encore sur les critères financiers, dit Boniface. Mais il y a un danger réel de passer au modèle américain. Si on le faisait, on tuerait le football et les gens s'y intéresseraient beaucoup moins.»

Le politologue n'est pas loin d'être d'accord avec l'ancien joueur Michel Platini, qui avait proposé l'application au soccer d'une forme d'exception culturelle.






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