Jeux olympiques - Abdou Diouf est déçu de la place réservée au français

«Les officiels, les experts et les politiciens sont rarement des alliés» dans le combat pour la protection du français, dénonce le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir «Les officiels, les experts et les politiciens sont rarement des alliés» dans le combat pour la protection du français, dénonce le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf.

Alors que le rideau s’ouvre sur les XXIes Jeux olympiques d’hiver à Vancouver, le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf, se dit toujours inquiet de l’état du français dans l’organisation des Jeux.

Si la Chine avait remporté une médaille pour ses progrès dans la reconnaissance du français lors de ses Jeux d’été, Vancouver risque de ne même pas monter sur le podium. «Avec les Jeux au Canada, dans un pays officiellement bilingue, je me suis dit que ça allait être les feux d’artifice, que le pays allait avoir 20 sur 20. Mais je me trompais. J’étais dans un milieu où ce n’était pas naturel, car avec le fédéralisme français, nous étions dans une province où le français ne se parlait pas facilement, a dit M. Diouf, de passage hier dans les hier dans les bureaux du Devoir. Nous [sommes] dans cette province où la langue française est loin derrière l’anglais et le chinois. Ce n’est pas évident.»

Depuis le début de sa préparation, le Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de Vancouver (COVAN) a essuyé quelques critiques. On a notamment dénoncé le fait que la télédiffusion des jeux en français ne serait pas accessible sur tout le territoire canadien, tout comme l’absence de version française du site Internet touristique de la Colombie-Britannique. Jusqu’à tout récemment, l’anneau de glace de 178 millions, où se tiendront les épreuves de patinage de vitesse à Richmond, portait une inscription unilingue anglaise.
 
Dépêché sur place, le grand témoin de la Francophonie des Jeux, Pascal Couchepin, ancien président de la Confédération suisse, est tout de même parvenu à signer une convention entre l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et le COVAN. Cet accord comprend diverses mesures pour que le français soit respecté sur le plan de la signalétique, des annonces, de la documentation, du site Internet, etc. «Notre objectif est non seulement de rendre le français visible, mais également de partir de ces Jeux avec un legs linguistique à transmettre aux Jeux futurs», a insisté celui qui a été premier ministre et président du Sénégal.
 
Invitation à la délinquance

S’exprimant avec éloquence et finesse, M. Diouf, qui n’a pas la langue de bois, ne se gêne pas non plus pour déplorer que le français soit relégué au second plan dans des grandes institutions internationales, comme l’ONU, qui a pourtant adopté le français, aux côtés de l’anglais, comme langue de travail. «De plus en plus de documents sont faits en anglais. Les fonctionnaires internationaux s’expriment aussi de plus en plus dans cette langue», a souligné le secrétaire général de l’OIF, qui constate que «les officiels, les experts et les politiciens sont rarement des alliés» dans le combat.
 
Prétendant avoir éliminé le mot «découragement» de son vocabulaire, le secrétaire général continue d’écrire régulièrement des lettres pour rappeler à l’ordre les pays récalcitrants. «J’écrirai jusqu’à l’agacement parce que c’est mon devoir, sinon à quoi je sers?» Il invite même certains dirigeants ou personnalités de pouvoir à faire des coups d’éclat, comme lorsque Jacques Chirac avait boycotté l’intervention en anglais du patron du MEDEF au sommet de l’Union européenne en mars 2006. «J’approuve ce genre de délinquance, cette intransigeance. C’est tolérance zéro.»
 
«Haïti fait partie de mon jardin francophone»

Reconnaissant que le combat n’est jamais facile, M. Diouf déplore le fait que son organisation n’ait pas été invitée à Montréal pour participer à la conférence sur la reconstruction d’Haïti malgré qu’il en ait fait la demande. «Nous pouvons apporter une voix, une expertise [...] et aider à la reconstruction, surtout culturelle, a souligné M. Diouf. Je n’ai rien contre les États-Unis, mais chacun doit cultiver son jardin. Haïti fait partie de mon jardin francophone. [... ] Beaucoup de moyens vont venir de partout, mais on veut que l’âme haïtienne, dans sa créolité, sa francophonie, demeure.» 
 
Lors du prochain sommet de l’OIF à Montreux, en Suisse, l’heure sera au bilan pour l’organisme qui célébrera ses 40 ans de création. Comment cette organisation, regroupant 56 membres et 14 observateurs, aura su gérer la francophonie? Le rapport de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, sous la responsabilité de l’Université Laval, aidera également à faire le point sur l’état de cette «langue d’élégance, de précision et de clarté», conclut M. Diouf.
18 commentaires
  • garabru - Inscrit 12 février 2010 06 h 42

    Le latin et le grec

    La situation linguistique internationale actuelle est très comparable à celle du monde antique , l'anglais occupant la place du latin (lingua franca du commerce , des voyages ,etc.) et le français tenant la place du grec , langue d'élite difficile appuyée sur le pouvoir de l'esprit et non celui de l'argent.

    La Grèce conquise sut conquérir son farouche vainqueur , la même chose est possible aujourd'hui pour les raisons "d'élégance, précision et clarté" que mentionne fort justement Monsieur Diouf . Dans mes nombreux voyages , je suis toujours étonné de découvrir souvent une étonnante maîtrise du français dans des pays fort reculés sans même parler du cas évident de l'Europe de l'Est (où l'utilité pratique du français se range loin derrière celle de l'anglais et de l'allemand).
    La Francophonie est un bon combat . Etant moi-même de langue maternelle anglaise , j'envie même un peu le sort du français , qui a gardé sa pureté et sa dignité.

    L'anglais étant devenu un produit de masse international , je souffre tous les jours de voir ma langue vilifiée (butchered) en une infinité de pidgins bas de gamme à peine mutuellement intelligibles . Il me faut bien de la patience pour supporter , comme récemment , un dialogue en "anglais" entre un Russe et un Espagnol.

    L'article me eemble donc excellent et bien venu.

  • Marie Mance Vallée - Inscrite 12 février 2010 07 h 29

    Une illusion...

    Faut-il se surprendre de cette situation?...

    Rien ne change vraiment au Kénéda...

    Le bilinguisme canadien est une illusion. Qu'on se le dise!

    L'Alouette en colère

  • Bernard Gervais - Inscrit 12 février 2010 08 h 02

    Négligence inacceptable

    Je veux bien croire qu'on parle surtout anglais et chinois à Vancouver, mais ce n'est pas une raison pour négliger, comme semblent l'avoir fait jusqu'ici les organisateurs des Jeux d'hiver présentés par cette ville, le français qui - on dirait qu'ils l'ont oublié - est à la fois l'une des deux langues officielles du Canada et des Jeux olympiques !

    Incroyable à dire, mais les Américains ont fait mieux lors de la présentation des Jeux de Salt Lake City en 2002.

    En passant, pourquoi le premier ministre du Québec et chef du seul parlement d'Amérique du Nord où la majorité des élus sont de langue française, Jean Charest, n'a-t-il pas protesté jusqu'ici à ce sujet ? Parce qu'il préfère parler d'environnement ?

    NOTE : lors des Jeux olympiques de Barcelone en 1992 - je m'en rappelle encore - la présentation se faisait toujours en 4 langues, soit l'espagnol, le catalan, le français et l'anglais. Pour le respect des langues, on a jamais fait mieux ailleurs !

  • Michel Gaudette - Inscrit 12 février 2010 09 h 20

    Signe du déclin de la francophonie

    Avec la montée des pays émergeants (Chine, Inde), le français prendra de moins en moins de place sur la scène mondiale.

    Le pilier de la francophonie, la France, est un pays en déclin incapable de relever les défis de la mondialisation.
    Alors...

  • Roland Berger - Inscrit 12 février 2010 09 h 29

    Une occasion à ne pas rater

    La présentation des Jeux olympiques au Canada, dans l'ouest du Canada, offrait aux anglos l'occasion de faire savoir aux Québécois et aux Canadiens français que leur langue n'avait pas le statut que la loi sur le bilinguisme lui attribue. Aussi de contribuer à mettre fin à la tradition qui veut que la langue officielle les jeux olympiques soit le français. Pierre de Coubertin ? Connais pas ?
    Roland Berger
    St Thomas, Ontario