Hors-jeux - Ceci n'est pas un 100 mètres
Dans l'ordre : Sileshi Sihine, Kenenisa Bekele et Hailé Gebreselassie
Rétablissons d'abord les faits. J'ai profité d'un samedi de semi-congé — pas question d'arrêter de regarder les Jeux de la XXIXe olympiade d'été de l'ère moderne de Pékin en Chine 2008, mais rien à produire, en hommage à la formule célèbre d'un collègue, «le journalisme serait un si beau métier si on n'avait pas besoin d'écrire» — pour effectuer de gros calculs atrocement complexes et déterrer quelques vérités.
Par exemple, vous avez certainement entendu dire qu'Usain Bolt était le coureur le plus rapide de l'histoire. C'est même pas vrai. En 1996 à Atlanta, Michael Johnson a bouclé le 200-mètres en 19 sec 32. Or, selon mon boulier au laser à cristaux liquides, 19,32 divisé par deux, ça donne 9,66. Or combien il a fait, Bolt? 9 sec 69. Voilà.
Vous avez probablement aussi entendu que Bolt était le coureur le plus rapide de l'histoire sur 100 mètres. Désolé, mais c'est pas vrai non plus. Parce qu'Usain Bolt ne court pas 100 mètres. Il prend d'abord une éternité à décoller des blocs de départ. Puis, sur 30 mètres, il se déplie. Ensuite, il court 50 mètres, pendant lesquels il dit aux autres: «Excusez les gars, ça me travaille depuis ce matin, faut que j'aille vérifier, je me demande si je n'ai pas laissé un rond de poêle allumé.» Il les distance tous, puis, sur les 20 derniers mètres, il se balade, regarde dans les gradins pour voir s'il ne reconnaîtrait pas quelqu'un, se fait un thé, envoie des messages textes à ses copains, lit À la recherche du temps perdu et franchit le fil à reculons. Usain Bolt court des 50 mètres.
Il avait fait la même chose en séries et en demi-finale. Tellement loin devant la concurrence qu'à un moment donné ça ne semble plus l'intéresser. Il faudrait lui mettre un barreur d'aviron sur le dos pour lui hurler dans les oreilles: «Envoye, galope, Chose», mais même là, pas sûr que ça marcherait.
Ceci de la part d'un gars qui s'est mis au 100-mètres il y a un an à peine, après que son entraîneur lui eut dit qu'il l'autoriserait à le faire s'il passait sous les 19 sec 80 au 200. Quelques mois plus tard, à New York, il a établi le record du monde avec un chrono de 9 sec 72.
Et ça semble se faire tout seul. Samedi, jour de la finale, Bolt s'est levé à 11h, a mangé des croquettes de poulet en regardant la télévision, puis il est retourné se coucher. Au lever, il a de nouveau mangé des croquettes de poulet. «Je l'ai vu les manger», a corroboré Richard Thompson, le Trinidadien-et-Tobagoais qui a terminé au deuxième rang du sprint, 0,2 seconde derrière Bolt. Puis, avant chacune des épreuves, alors que les coureurs de 100-mètres regardent devant eux l'air de vouloir bouffer la piste, «il agissait comme un garçon d'honneur qui s'apprête à livrer un discours croustillant à propos de son copain qui vient de se marier», comme l'écrivait le Miami Herald, le Sacramento Bee et The Oregonian, trois excellentes publications auxquelles je suis abonné avec un enthousiasme débordant.
Et, évidemment, la question qui n'a pas hésité à se faufiler partout n'était pas «À quelle vitesse a-t-il couru?», mais «À quelle vitesse aurait-il pu courir?». Quel chrono extraterrestre était à sa portée? Que serait-il arrivé s'il y avait mis toute la gomme? On a entendu 9 sec 60. D'autres sont allés jusqu'à 9 sec 55. Bolt, lui, dit que les records ne l'intéressent pas, il veut juste gagner des courses. S'il le dit, ça doit être vrai.
Mais, par-delà l'ébahissement des foules, quel plaisir y aurait-il à établir tout de suite une marque inaccessible? Bolt est tellement fort qu'il pourra maintenant s'amuser à égrener sa marque et, ce faisant, à accumuler quelques beaux dollars. Ce n'est pas loin de nous rappeler l'exploit de Bob Beamon, qui avait fait 8,90 mètres au saut en longueur à Mexico, en 1968, abaissant la marque mondiale de 55 cm. Le champion olympique en titre, le Britannique Lynn Davies, s'était approché de l'Américain Beamon et lui avait dit: «Tu viens de tuer cette épreuve.» Le record a tenu pendant 23 ans, et la prestation a donné naissance à un nouveau mot, «Beamonesque», pour décrire ce qui est indescriptible.
Les 19 sec 32 de Johnson sont aussi extraterrestres. Jamais personne d'autre n'a fait mieux que 19 sec 62. Bolt s'attaquera au 200-mètres cette semaine (finale mercredi matin à 10h20 HAE), lui dont le meilleur temps est de 19 sec 67. Il suffirait d'une autre balade pour qu'on parle d'un résultat, tiens, boltien.
***
Dans la série «Petits détails dont on ne se rend pas compte comme ça à première vue et qui ne sont finalement pas si importants que ça, raison pour laquelle il s'agit de petits détails», les demoiselles qui apportent les présentoirs sur lesquels reposent les médailles à être remises aux gagnants de médailles lors des cérémonies de remise de médailles mesurent toutes au moins 5 pieds 4 pouces. Il s'agissait d'un critère de sélection précisé dans le formulaire.
Or, étrangement, selon des sources, 5 pieds 4 pouces est aussi la longueur exacte d'un bras de Michael Phelps qui se déploie en pleine extension pour, dans un élan à la fois gracieux et désespéré qui a été immortalisé pour la postérité, aller peser sur le piton électronique.
Et puisqu'il est question d'immortalité et de natation, j'aimerais vous citer un passage de Camus susceptible d'alimenter vos réflexions existentialistes olympiques. C'est dans L'Étranger, le curé est venu voir Meursault, qui attend dans sa cellule de prison d'être exécuté. Le curé dit à Meursault, qui a tendance à ne rien vouloir savoir, qu'il est persuadé que Meursault a déjà souhaité qu'il y ait une autre vie après celle-ci. Et Meursault dit: «Je lui ai répondu que naturellement, mais cela n'avait pas plus d'importance que de souhaiter d'être riche, de nager très vite ou d'avoir une bouche mieux faite. C'était du même ordre.»
On constate donc ici qu'il ne sert à rien de prendre ses désirs pour des réalités. Seuls les rêves deviennent réalité, et encore faut-il le soutien de Petro-Canada. Du reste, quand Petro-Canada parle de «rêver grand», est-il question du prix de l'essence?
***
Bon, finalement, est-ce que votre Canada vous réjouit? Auriez-vous cru qu'un jour votre fierté retrouvée allait venir de la lutte libre britanno-colombienne? Ou de l'aviron britanno-colombien? Allez-vous lancer une pétition pour qu'ils parlent plus souvent de lutte et de deux de pointe à 110 %? Ou simplement de la Colombie-Britannique?
Sept médailles, le week-end fut tellement faste que, en entrevue téléphonique, Michael Phelps a dit craindre que le Canada ne le dépasse bientôt.
***
La marche olympique est une discipline fascinante. J'ai d'ailleurs décidé de me déplacer toujours de cette manière dorénavant, en ayant toujours un pied en contact avec le sol, y compris pendant mes séances hebdomadaires de saut à la perche. J'ai aussi toujours au moins un oeil fixé sur la télévision, même à la 23e reprise, et au moins un doigt sur le clavier 24 heures sur 24.
Cela dit, à CBC, ils nous ont montré au ralenti les pieds des marcheurs. À un moment donné, tous les marcheurs se trouvaient avec pas de pied au sol. Ç'a été comme si la magie s'envolait. Une chance qu'il reste du BMX.
Par exemple, vous avez certainement entendu dire qu'Usain Bolt était le coureur le plus rapide de l'histoire. C'est même pas vrai. En 1996 à Atlanta, Michael Johnson a bouclé le 200-mètres en 19 sec 32. Or, selon mon boulier au laser à cristaux liquides, 19,32 divisé par deux, ça donne 9,66. Or combien il a fait, Bolt? 9 sec 69. Voilà.
Vous avez probablement aussi entendu que Bolt était le coureur le plus rapide de l'histoire sur 100 mètres. Désolé, mais c'est pas vrai non plus. Parce qu'Usain Bolt ne court pas 100 mètres. Il prend d'abord une éternité à décoller des blocs de départ. Puis, sur 30 mètres, il se déplie. Ensuite, il court 50 mètres, pendant lesquels il dit aux autres: «Excusez les gars, ça me travaille depuis ce matin, faut que j'aille vérifier, je me demande si je n'ai pas laissé un rond de poêle allumé.» Il les distance tous, puis, sur les 20 derniers mètres, il se balade, regarde dans les gradins pour voir s'il ne reconnaîtrait pas quelqu'un, se fait un thé, envoie des messages textes à ses copains, lit À la recherche du temps perdu et franchit le fil à reculons. Usain Bolt court des 50 mètres.
Il avait fait la même chose en séries et en demi-finale. Tellement loin devant la concurrence qu'à un moment donné ça ne semble plus l'intéresser. Il faudrait lui mettre un barreur d'aviron sur le dos pour lui hurler dans les oreilles: «Envoye, galope, Chose», mais même là, pas sûr que ça marcherait.
Ceci de la part d'un gars qui s'est mis au 100-mètres il y a un an à peine, après que son entraîneur lui eut dit qu'il l'autoriserait à le faire s'il passait sous les 19 sec 80 au 200. Quelques mois plus tard, à New York, il a établi le record du monde avec un chrono de 9 sec 72.
Et ça semble se faire tout seul. Samedi, jour de la finale, Bolt s'est levé à 11h, a mangé des croquettes de poulet en regardant la télévision, puis il est retourné se coucher. Au lever, il a de nouveau mangé des croquettes de poulet. «Je l'ai vu les manger», a corroboré Richard Thompson, le Trinidadien-et-Tobagoais qui a terminé au deuxième rang du sprint, 0,2 seconde derrière Bolt. Puis, avant chacune des épreuves, alors que les coureurs de 100-mètres regardent devant eux l'air de vouloir bouffer la piste, «il agissait comme un garçon d'honneur qui s'apprête à livrer un discours croustillant à propos de son copain qui vient de se marier», comme l'écrivait le Miami Herald, le Sacramento Bee et The Oregonian, trois excellentes publications auxquelles je suis abonné avec un enthousiasme débordant.
Et, évidemment, la question qui n'a pas hésité à se faufiler partout n'était pas «À quelle vitesse a-t-il couru?», mais «À quelle vitesse aurait-il pu courir?». Quel chrono extraterrestre était à sa portée? Que serait-il arrivé s'il y avait mis toute la gomme? On a entendu 9 sec 60. D'autres sont allés jusqu'à 9 sec 55. Bolt, lui, dit que les records ne l'intéressent pas, il veut juste gagner des courses. S'il le dit, ça doit être vrai.
Mais, par-delà l'ébahissement des foules, quel plaisir y aurait-il à établir tout de suite une marque inaccessible? Bolt est tellement fort qu'il pourra maintenant s'amuser à égrener sa marque et, ce faisant, à accumuler quelques beaux dollars. Ce n'est pas loin de nous rappeler l'exploit de Bob Beamon, qui avait fait 8,90 mètres au saut en longueur à Mexico, en 1968, abaissant la marque mondiale de 55 cm. Le champion olympique en titre, le Britannique Lynn Davies, s'était approché de l'Américain Beamon et lui avait dit: «Tu viens de tuer cette épreuve.» Le record a tenu pendant 23 ans, et la prestation a donné naissance à un nouveau mot, «Beamonesque», pour décrire ce qui est indescriptible.
Les 19 sec 32 de Johnson sont aussi extraterrestres. Jamais personne d'autre n'a fait mieux que 19 sec 62. Bolt s'attaquera au 200-mètres cette semaine (finale mercredi matin à 10h20 HAE), lui dont le meilleur temps est de 19 sec 67. Il suffirait d'une autre balade pour qu'on parle d'un résultat, tiens, boltien.
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Dans la série «Petits détails dont on ne se rend pas compte comme ça à première vue et qui ne sont finalement pas si importants que ça, raison pour laquelle il s'agit de petits détails», les demoiselles qui apportent les présentoirs sur lesquels reposent les médailles à être remises aux gagnants de médailles lors des cérémonies de remise de médailles mesurent toutes au moins 5 pieds 4 pouces. Il s'agissait d'un critère de sélection précisé dans le formulaire.
Or, étrangement, selon des sources, 5 pieds 4 pouces est aussi la longueur exacte d'un bras de Michael Phelps qui se déploie en pleine extension pour, dans un élan à la fois gracieux et désespéré qui a été immortalisé pour la postérité, aller peser sur le piton électronique.
Et puisqu'il est question d'immortalité et de natation, j'aimerais vous citer un passage de Camus susceptible d'alimenter vos réflexions existentialistes olympiques. C'est dans L'Étranger, le curé est venu voir Meursault, qui attend dans sa cellule de prison d'être exécuté. Le curé dit à Meursault, qui a tendance à ne rien vouloir savoir, qu'il est persuadé que Meursault a déjà souhaité qu'il y ait une autre vie après celle-ci. Et Meursault dit: «Je lui ai répondu que naturellement, mais cela n'avait pas plus d'importance que de souhaiter d'être riche, de nager très vite ou d'avoir une bouche mieux faite. C'était du même ordre.»
On constate donc ici qu'il ne sert à rien de prendre ses désirs pour des réalités. Seuls les rêves deviennent réalité, et encore faut-il le soutien de Petro-Canada. Du reste, quand Petro-Canada parle de «rêver grand», est-il question du prix de l'essence?
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Bon, finalement, est-ce que votre Canada vous réjouit? Auriez-vous cru qu'un jour votre fierté retrouvée allait venir de la lutte libre britanno-colombienne? Ou de l'aviron britanno-colombien? Allez-vous lancer une pétition pour qu'ils parlent plus souvent de lutte et de deux de pointe à 110 %? Ou simplement de la Colombie-Britannique?
Sept médailles, le week-end fut tellement faste que, en entrevue téléphonique, Michael Phelps a dit craindre que le Canada ne le dépasse bientôt.
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La marche olympique est une discipline fascinante. J'ai d'ailleurs décidé de me déplacer toujours de cette manière dorénavant, en ayant toujours un pied en contact avec le sol, y compris pendant mes séances hebdomadaires de saut à la perche. J'ai aussi toujours au moins un oeil fixé sur la télévision, même à la 23e reprise, et au moins un doigt sur le clavier 24 heures sur 24.
Cela dit, à CBC, ils nous ont montré au ralenti les pieds des marcheurs. À un moment donné, tous les marcheurs se trouvaient avec pas de pied au sol. Ç'a été comme si la magie s'envolait. Une chance qu'il reste du BMX.
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