La qualité de l'ère
Des Jeux olympiques verts? Avec toute cette boucane? Elles ne nous prendraient pas un peu pour des mallettes, les autorités? On veut bien convenir que la poudre a été inventée en Chine et apprendre qu'elle est constituée d'un judicieux mélange de nitrate de potassium, de soufre et de charbon, cela donne-t-il le droit de rajouter à la purée de poix ambiante en lançant un milliard de feux d'artifice?
Allez, on blague. Elle était somptueuse, cette cérémonie d'ouverture des Jeux de la XXIXe olympiade d'été de l'ère moderne. (Soit dit en passant, les JO ne sont pas encore entrés dans la postmodernité, contrairement à bien d'autres choses qu'il serait fastidieux d'énumérer, mais ça ne saurait tarder. Le commentaire officiel de la cérémonie mentionne que, lorsque le pianiste et l'enfant sont montés sur l'estrade, c'était dans le but d'«exécuter des mélodies nouvelles pour accueillir une ère nouvelle». Une ère de quoi? Il appert qu'il faudra rester à l'écoute pour le savoir. Personnellement, toutefois, je demeure dubitatif quant à la qualité de l'ère.) Qu'a-t-on pu aussi recenser comme qualificatifs? Spectaculaire. Grandiose. Monumentale. Renversante.
Et j'ajouterais: longue. Quatre heures dix minutes. Voilà un indice de ce qu'il y a trop de pays dans le monde: le défilé n'en finit plus. Il faudrait consolider un peu tout cela. Genre: et voici la délégation des nations démocratiques. Comme la planète entière se dit démocratique — hé, il a même été fait allusion à une certaine «assemblée plénière de la conférence consultative du peuple chinois» à un moment donné, ça sonne démocratique en diable —, ça accélérerait le processus. Ou alors: voici les peuples fiers, pacifiques, hospitaliers et possédant une culture originale; tout le monde entre en même temps, on fait une grosse flamme olympique avec les drapeaux et on passe aux épreuves de tir.
Mais non. Trop compliqué, sans doute. La fraternité universelle a des limites, raison pour laquelle ça prend un passeport. Aussi, pour éviter d'allonger encore plus le programme, on préfère ne pas inviter le Tibet.
Donc, qu'a-t-on aussi appris sur ce pont entre le déjeuner et le dîner? Tenez: que le cerf-volant a été inventé par un philosophe. C'est drôle, n'est-ce pas, vous qui croyiez que la philosophie ne servait à rien. Pourtant, quand l'esprit part à voler, sans cordes contrairement à ce gymnaste qui a couru dans les airs pour aller allumer la vasque (c'était arrangé), admirez ce qu'il peut faire. En pareilles circonstances, il arrive, pour reprendre l'expression de M. Goldberg qui parlait d'autre chose, que «le beau le dispute au sublime».
Que la Chine a également inventé le papier. Et que ferait-on sans papier, je vous le demande un peu? «On serait très, très malheureux», a-t-on déclaré à la télévision d'État. À l'inverse de tous ces Chinois que, eux, «on sent libres et heureux». Que la Chine antique était
Voir page A 8: Pékin
«un pays musical fait de rituels». Et ils ne l'ont pas dit, mais moi je vais vous le dire: le Nid d'oiseau, nom donné au grand stade où s'est déroulée la cérémonie, fait 258 000 mètres carrés et est le plus vaste espace clos au monde. Il avait d'ailleurs l'air d'y faire pas mal chaud.
Et si on se trouvait d'humeur badine, on pouvait se livrer à un petit jeu: quel sera le prochain pays à faire son entrée? Habitué des compétitions olympiques et des délibérations de l'assemblée générale des Nations unies, je me disais bof, la routine, mon Canada va se situer entre le Cameroun et le Cap-Vert, comme à l'accoutumée. C'était sans compter le désordre alphabétique: les pays étaient classés conformément au nombre de traits contenus dans leur nom en écriture chinoise simplifiée. Ainsi, par exemple, l'Érythrée précédait la Jamaïque, qui précédait la Belgique, qui précédait le Vanuatu, qui précédait Israël. J'ai fait une seule prédiction exacte — et encore, rétroactive — sur 204, la Grèce, qui défile toujours la première envers et contre tous les alphabets du monde en raison de son statut de berceau, mais ce n'est pas grave, je jouais tout seul.
De toute manière, l'important était que mon Canada apparaisse. Sur les ondes de CBC, il est d'ailleurs apparu longtemps. On a en effet eu droit à l'écran divisé quand a surgi la délégation suivante, question de bien voir nos Canadiens de dos s'éloignant dans la nuit pékinoise et question de ne pas dire un traître mot de Sainte-Lucie, de Saint-Kitts-et-Nevis, de Djibouti et du Kirghizistan dont mon Canada se fout royalement de toute manière.
***
J'oubliais. Aussi appris: un mot. À propos de Liu Huan, qui se produisait hier en compagnie de Sarah Brightman, le site des Jeux dit: «Ses chansons n'ont cessé d'être gringottées par le peuple chinois durant ces vingt dernières années.» Je crus d'abord à une coquille doublée d'un «t» de trop, mais songeai aussitôt par-devers mon moi-même: fort bien, mais on ne grignote pas une chanson. Pendant les Jeux olympiques, on grignote des crottes au fromage, des croustilles au ketchup, des bretzels, des cacahuètes, des Whippet, des restants de medium toute garnie qu'on s'est offerte à trois heures du matin en regardant de la lutte libre, mais une chanson, même s'il s'agit d'un pur délice pour l'oreille?
Ben voilà, merci le dictionnaire en ligne. Gringotter: chanter, chantonner, fredonner, gazouiller. Même que Pierre-François Guyot Desfontaines a écrit: «Vous ordonnez que je gringotte Quelques vers sur la ravigotte; Je ne sais bonnement comment parer la botte; On tirera sur ma calotte», ce qui veut dire peu et beaucoup en même temps. Encore un soir à ne pas se coucher moins niaiseux parce qu'il y a du tennis de table aux petites heures.
***
Porte-drapeau du pays hôte hier, Yao Ming mesure 7 pieds 6 pouces et joue au poste de centre pour les Rockets de Houston de l'Association nationale de basketball. Il est la plus grande vedette sportive de Chine. (On pourrait aussi dire qu'un porte-drapeau de 2,29 mètres, ça s'appelle un mât.) Selon des sources, il n'est pas affecté par le smog parce que sa tête se situe au-dessus.
Aussi 1,3 milliard de ses concitoyens ont-ils retenu leur souffle lorsque, en février dernier, Yao a subi une fracture au pied gauche. Allait-il être prêt pour les Jeux? Il était inconcevable qu'il n'y soit pas. Or il y participera, mais dans quel état? Plusieurs spécialistes ont estimé qu'en hâtant son retour au jeu, il s'exposait à une blessure plus grave encore. Et il dispose d'un contrat de 75 millions $US sur cinq ans avec les Rockets, qui éprouvent eux aussi de petites suées.
Ce qui soulève une question d'intérêt: on s'est déjà demandé si 1,3 milliard de Chinois qui sauteraient en même temps pourraient faire dévier la Terre de son axe, mais quel est l'impact de 1,3 milliard de Chinois qui retiennent leur souffle sur la qualité de l'air?
***
Ainsi redémarre, chers amis, l'immensément populaire rubrique Hors-Jeux, récipient d'air (d'assez piètre qualité lui aussi) d'aucun prix en particulier, mais toujours prête à se défoncer pour la cause. Tous les jours pendant la trêve sacrée, les Jeux de Pékin comme si vous n'y étiez pas parce que je n'y suis pas non plus. Septièmes Jeux olympiques couverts sans jamais y être allé, cela confine au record du monde toutes catégories.
Cependant, afin de baigner dans l'atmosphère par procuration, j'ai disposé deux vases dynastie Ming — aucun lien de parenté avec Yao — de part et d'autre du téléviseur, censuré mon accès Internet et fait procéder à une fumigation intensive de mon salon. Il va y avoir du sport.
Allez, on blague. Elle était somptueuse, cette cérémonie d'ouverture des Jeux de la XXIXe olympiade d'été de l'ère moderne. (Soit dit en passant, les JO ne sont pas encore entrés dans la postmodernité, contrairement à bien d'autres choses qu'il serait fastidieux d'énumérer, mais ça ne saurait tarder. Le commentaire officiel de la cérémonie mentionne que, lorsque le pianiste et l'enfant sont montés sur l'estrade, c'était dans le but d'«exécuter des mélodies nouvelles pour accueillir une ère nouvelle». Une ère de quoi? Il appert qu'il faudra rester à l'écoute pour le savoir. Personnellement, toutefois, je demeure dubitatif quant à la qualité de l'ère.) Qu'a-t-on pu aussi recenser comme qualificatifs? Spectaculaire. Grandiose. Monumentale. Renversante.
Et j'ajouterais: longue. Quatre heures dix minutes. Voilà un indice de ce qu'il y a trop de pays dans le monde: le défilé n'en finit plus. Il faudrait consolider un peu tout cela. Genre: et voici la délégation des nations démocratiques. Comme la planète entière se dit démocratique — hé, il a même été fait allusion à une certaine «assemblée plénière de la conférence consultative du peuple chinois» à un moment donné, ça sonne démocratique en diable —, ça accélérerait le processus. Ou alors: voici les peuples fiers, pacifiques, hospitaliers et possédant une culture originale; tout le monde entre en même temps, on fait une grosse flamme olympique avec les drapeaux et on passe aux épreuves de tir.
Mais non. Trop compliqué, sans doute. La fraternité universelle a des limites, raison pour laquelle ça prend un passeport. Aussi, pour éviter d'allonger encore plus le programme, on préfère ne pas inviter le Tibet.
Donc, qu'a-t-on aussi appris sur ce pont entre le déjeuner et le dîner? Tenez: que le cerf-volant a été inventé par un philosophe. C'est drôle, n'est-ce pas, vous qui croyiez que la philosophie ne servait à rien. Pourtant, quand l'esprit part à voler, sans cordes contrairement à ce gymnaste qui a couru dans les airs pour aller allumer la vasque (c'était arrangé), admirez ce qu'il peut faire. En pareilles circonstances, il arrive, pour reprendre l'expression de M. Goldberg qui parlait d'autre chose, que «le beau le dispute au sublime».
Que la Chine a également inventé le papier. Et que ferait-on sans papier, je vous le demande un peu? «On serait très, très malheureux», a-t-on déclaré à la télévision d'État. À l'inverse de tous ces Chinois que, eux, «on sent libres et heureux». Que la Chine antique était
Voir page A 8: Pékin
«un pays musical fait de rituels». Et ils ne l'ont pas dit, mais moi je vais vous le dire: le Nid d'oiseau, nom donné au grand stade où s'est déroulée la cérémonie, fait 258 000 mètres carrés et est le plus vaste espace clos au monde. Il avait d'ailleurs l'air d'y faire pas mal chaud.
Et si on se trouvait d'humeur badine, on pouvait se livrer à un petit jeu: quel sera le prochain pays à faire son entrée? Habitué des compétitions olympiques et des délibérations de l'assemblée générale des Nations unies, je me disais bof, la routine, mon Canada va se situer entre le Cameroun et le Cap-Vert, comme à l'accoutumée. C'était sans compter le désordre alphabétique: les pays étaient classés conformément au nombre de traits contenus dans leur nom en écriture chinoise simplifiée. Ainsi, par exemple, l'Érythrée précédait la Jamaïque, qui précédait la Belgique, qui précédait le Vanuatu, qui précédait Israël. J'ai fait une seule prédiction exacte — et encore, rétroactive — sur 204, la Grèce, qui défile toujours la première envers et contre tous les alphabets du monde en raison de son statut de berceau, mais ce n'est pas grave, je jouais tout seul.
De toute manière, l'important était que mon Canada apparaisse. Sur les ondes de CBC, il est d'ailleurs apparu longtemps. On a en effet eu droit à l'écran divisé quand a surgi la délégation suivante, question de bien voir nos Canadiens de dos s'éloignant dans la nuit pékinoise et question de ne pas dire un traître mot de Sainte-Lucie, de Saint-Kitts-et-Nevis, de Djibouti et du Kirghizistan dont mon Canada se fout royalement de toute manière.
***
J'oubliais. Aussi appris: un mot. À propos de Liu Huan, qui se produisait hier en compagnie de Sarah Brightman, le site des Jeux dit: «Ses chansons n'ont cessé d'être gringottées par le peuple chinois durant ces vingt dernières années.» Je crus d'abord à une coquille doublée d'un «t» de trop, mais songeai aussitôt par-devers mon moi-même: fort bien, mais on ne grignote pas une chanson. Pendant les Jeux olympiques, on grignote des crottes au fromage, des croustilles au ketchup, des bretzels, des cacahuètes, des Whippet, des restants de medium toute garnie qu'on s'est offerte à trois heures du matin en regardant de la lutte libre, mais une chanson, même s'il s'agit d'un pur délice pour l'oreille?
Ben voilà, merci le dictionnaire en ligne. Gringotter: chanter, chantonner, fredonner, gazouiller. Même que Pierre-François Guyot Desfontaines a écrit: «Vous ordonnez que je gringotte Quelques vers sur la ravigotte; Je ne sais bonnement comment parer la botte; On tirera sur ma calotte», ce qui veut dire peu et beaucoup en même temps. Encore un soir à ne pas se coucher moins niaiseux parce qu'il y a du tennis de table aux petites heures.
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Porte-drapeau du pays hôte hier, Yao Ming mesure 7 pieds 6 pouces et joue au poste de centre pour les Rockets de Houston de l'Association nationale de basketball. Il est la plus grande vedette sportive de Chine. (On pourrait aussi dire qu'un porte-drapeau de 2,29 mètres, ça s'appelle un mât.) Selon des sources, il n'est pas affecté par le smog parce que sa tête se situe au-dessus.
Aussi 1,3 milliard de ses concitoyens ont-ils retenu leur souffle lorsque, en février dernier, Yao a subi une fracture au pied gauche. Allait-il être prêt pour les Jeux? Il était inconcevable qu'il n'y soit pas. Or il y participera, mais dans quel état? Plusieurs spécialistes ont estimé qu'en hâtant son retour au jeu, il s'exposait à une blessure plus grave encore. Et il dispose d'un contrat de 75 millions $US sur cinq ans avec les Rockets, qui éprouvent eux aussi de petites suées.
Ce qui soulève une question d'intérêt: on s'est déjà demandé si 1,3 milliard de Chinois qui sauteraient en même temps pourraient faire dévier la Terre de son axe, mais quel est l'impact de 1,3 milliard de Chinois qui retiennent leur souffle sur la qualité de l'air?
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Ainsi redémarre, chers amis, l'immensément populaire rubrique Hors-Jeux, récipient d'air (d'assez piètre qualité lui aussi) d'aucun prix en particulier, mais toujours prête à se défoncer pour la cause. Tous les jours pendant la trêve sacrée, les Jeux de Pékin comme si vous n'y étiez pas parce que je n'y suis pas non plus. Septièmes Jeux olympiques couverts sans jamais y être allé, cela confine au record du monde toutes catégories.
Cependant, afin de baigner dans l'atmosphère par procuration, j'ai disposé deux vases dynastie Ming — aucun lien de parenté avec Yao — de part et d'autre du téléviseur, censuré mon accès Internet et fait procéder à une fumigation intensive de mon salon. Il va y avoir du sport.
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