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Gros soccer, grand écran

Jean Dion   21 juin 2008  Sports
Denis Chouinard (à gauche) et Louis Bélanger
Photo : Jacques Nadeau
Denis Chouinard (à gauche) et Louis Bélanger
On sait un peu comment c'est. On se présente à un entretien, oh, fort amical, on jase de choses et d'autres, et en fin de compte, on oublie de poser la question qu'on avait pourtant trouvée, au moment où notre esprit fiévreux l'avait concoctée, si férocement à propos. En l'occurrence, la question que je voulais leur poser se formulait à peu près comme ceci: «Si vous aimez tant le cinéma et le soccer, est-ce parce qu'il y a beaucoup de cinéma au soccer?» Reconnaissons que ça en jette plutôt.

Eux, ce sont Louis Bélanger et Denis Chouinard. Cinéastes, et couverts de prix. Le premier a notamment donné Post mortem et Gaz Bar Blues, et il lancera bientôt Timekeeper; le second a réalisé L'Ange de goudron et Délivrez-moi. Ils se sont connus sur les bancs d'université il y a plus de 20 ans, et s'ils en sont venus à pratiquer le même métier un peu par hasard (Bélanger voulait d'abord devenir journaliste), leur amitié n'a jamais fait défaut. Point commun, parmi d'autres: une passion dévorante pour le football, celui qui se joue avec un ballon rond et transporte les foules d'un bout à l'autre de la planète. Ils en parlent d'une telle manière que vous avez l'impression, si vous ne suivez le tout qu'en profane, d'avoir manqué quelque chose de très gros.

Nous nous rencontrons à leur quartier général, chez Bruno, un café sportif rue Beaubien, à l'occasion de France-Italie mardi dans le cadre de l'Euro 2008. Le match occupe le grand écran, mais un autre plus petit le jouxte avec Pays-Bas-Roumanie, car de l'issue de celui-ci dépendront les conséquences de celui-là. Nous sommes aux confins de la Petite Italie, mais l'assistance est pas mal divisée entre les Bleus et les autres Bleus. À notre table, il y a Harm Duzink, le patron du Bily Kun, qui lui respire la sérénité: le Montréalais d'origine néerlandaise, vêtu d'un superbe polo orange, sait que ses compatriotes sont déjà, quoi qu'il advienne, qualifiés pour le deuxième tour.

En arrivant, je demande à Denis Chouinard s'il est actuellement en tournage. Il rigole. «Es-tu fou? Si j'étais en tournage, je ne serais pas ici... Ou plutôt, je n'accepterais jamais de faire un tournage qui coïnciderait avec un Euro ou une Coupe du monde. Je demanderais au producteur de changer son calendrier... » Il rigole.

Voici donc deux amateurs de hockey que, dit Louis Bélanger, «le hockey a lâchés» vers le milieu des années 1990. Lui, originaire de Québec, a perdu ses chers Nordiques. Les deux n'ont pas apprécié le lock-out, l'avènement de la trappe, le jeu morne, les expansions à répétition qui ont entraîné un nivellement par le bas. Se dégageait alors une grosse place pour un nouvel amour inconditionnel.

Mais le germe était déjà là. Chouinard avait assisté en compagnie de son père au match pour la médaille de bronze lors des Jeux olympiques de Montréal, remporté 2-0 par l'URSS contre le Brésil, et ç'avait donné une sorte de piqûre. Bélanger avait joué dans les petites ligues et, un jour, le père d'un coéquipier avait projeté aux enfants un film sur le légendaire Pelé. «Il y donnait des conseils et montrait à un moment donné comment faire un coup de pied renversé, la fameuse "bicyclette". Pour moi, même à cet âge, c'était de la vraie poésie.»

Aujourd'hui, le foot n'a plus guère de secret pour eux. Non seulement les grandes compétitions internationales, mais la Ligue des Champions, la Coupe de l'UEFA, la Premier League, le Calcio, la Bundesliga... Comme d'autres trépigneraient à l'évocation des exploits de Patrick Roy, l'un s'enflamme, au détour d'une phrase, sur les trois buts marqués par Andreï Chevtchenko dans un match de la Ligue des Champions en 1997. Je note les noms mentionnés au fil de la conversation: Puskas, Cruyff, Beckenbauer, Platini... Des connaisseurs.

Ce qu'ils aiment, dans ce sport que plusieurs en ces contrées trouvent monotone? Pas d'arrêts de jeu. Pas de publicité pendant l'action. La créativité. Les particularités nationales, si bien illustrées par les styles de jeu. Le jeu en milieu de terrain, la récupération, et j'ajoute le jaillissement. «Même un match qui se termine 0-0 peut être spectaculaire», dit Bélanger.

Leurs joueurs favoris? Denis Chouinard choisit, historiquement, Zidane et l'attaquant néerlandais Robin Van Persie parmi les joueurs toujours actifs. Louis Bélanger nomme l'Anglais Steven Gerrard et, pour la postérité, l'enfant terrible de l'Irlande du Nord George Best. Il note d'ailleurs que l'un des aéroports de Belfast, où ils se sont rendus il y a quelques mois à l'occasion de la projection d'un de leurs films, porte le nom de George Best et que ses murs sont constellés de vieilles photos du grand avant-centre. (Par la suite, ils ont mis le cap sur Liverpool et se sont fait un devoir de se faire photographier devant le stade Anfield. Ici, on se rejoint parfaitement.)

Préfèrent-ils le soccer ou le cinéma? «Il m'arrive plus souvent de m'ennuyer devant un film que devant un match», concède Chouinard. Son complice enchaîne en riant: «Je ne me suis jamais levé dans une salle de cinéma pour dire: "Cr... de beau travelling!" Mais le foot me met souvent debout sur ma chaise.» Quant au mélange des deux, le réalisateur de L'Ange de goudron prévient qu'il peut donner des résultats étonnants. «Au début du film, il y a une scène où des immigrants jouent au soccer sur la neige au parc Jarry. Partout où je passe, les gens réagissent fortement à cette scène. La semaine dernière, j'étais à Alger, et tout le monde n'en est pas revenu de voir du soccer sur la neige. Tout le reste de l'action pourrait passer inaperçu, c'est le soccer qui frappe l'imagination.»

Deux heures plus tard, fin des émissions. La Squadra Azzurra s'est qualifiée en battant la France 2-0 pendant que la Roumanie se faisait éliminer en encaissant un score identique aux mains des Oranje sur le petit écran. «Bye Bye Domenech», énonce Louis en guise d'oraison funèbre pour les Bleus. Nous nous séparons alors que Harm tente d'organiser quelque chose pour le prochain match des Pays-Bas, aujourd'hui.

Et c'est plusieurs heures plus tard que me vient à l'esprit mon oubli: que penser du cinéma qui se fait pendant les matchs de soccer, quand par exemple le gars plonge et devient le portrait vivant de la mort imminente jusqu'à ce qu'il constate que l'arbitre regardait ailleurs? J'écris aux experts. Ils me répondent. Je ne peux livrer leur avis qu'intégralement.

L. B.: «On parle ici d'autant de grandes interprétations lorsque les ralentis nous permettent de voir toute la gamme d'émotions que traverse le joueur en un si court laps de temps. Dans ces moments, je pense toujours à l'expressionnisme allemand des années 1920-30. La subtilité d'un rictus de Conrad Veidt dans Le Cabinet du docteur Cagliari ou encore le savant dosage des gros sourcils de Peter Lorre dans M le Maudit. Et c'est toujours fantastique de voir que la douleur ne s'exprime pas de la même façon au Brésil qu'en Angleterre. On dirait qu'on plonge plus loin en portugais qu'en camerounais. Le tibia italien est plus sensible que le tibia écossais. Tant de mystère... »

D. C.: «Mais ce cinéma, c'est la preuve que la fiction rencontre la réalité, elle l'embrasse de fait, comme dans les plus beaux jaillissements de ballons! Ces plongeons si exacerbés, ces chutes meublées de hurlements, ces chatouillements de tibias déguisés en "recherche" de ballon, ce n'est pas de la formidable mise en scène? C'est Lubitsch, c'est Visconti, c'est John Ford regroupés dans une balle bien enroulée. C'est Costa-Gavras, Pontecorvo et Gilles Groulx s'interrogeant sur ces conflits, sur ces drames qui se déploient sur le terrain. On rêve tous d'une finale Grèce-Turquie ou Israël-Palestine. Là où le sport-spectacle va laisser place au ludique défoulement dénué de toutes autres considérations. Malheureusement, cela n'arrive pas assez souvent pour permettre de dégonfler la surenchère politique! Ah! Que vive la pulsion du ballon rond!»

Alors voilà. Quelque chose à ajouter? (Si: merci à Diane d'avoir coordonné cette rencontre, qui n'était pas la première ni ne sera la dernière.)






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  • Steve Fortin
    Abonné
    dimanche 22 juin 2008 07h52
    Hristo Stoïchkov !!!!!!!!!!
    « En lisant le texte, je me suis mis à rêver que l'un des deux cinéastes, en évoquant leurs joueurs préférés, choisirait Hristo Stoïchkov, l'enfant terrible du foot bulgare... c'eut été mon choix! La comédie parfois, la rage souvent... Comment oublier ce match où les bulgares subissaient les affres des espagnols en coupe du monde et Hristo qui engueule un espagnol par terre, alors que l'ibère joue la comédie... du bonbon! »

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