À propos du Tour de France
Saint-Nazaire — Le Tour de France ne passe pas cette année par la Bretagne et, en apparence, personne ne s'en plaint. Mais, si on fait la fine bouche, c'est pour ne pas avouer sa déception. Le Tour de France, peu importe ce qui s'y déroule, peu importe les interrogations et les scandales, fait partie de l'identité nationale, comme le camembert, le 14 juillet et la baguette, trois choses qui font l'unanimité autant à droite qu'à gauche.
Alors, pendant qu'on multiplie les phrases assassines sur les «tous dopés», on commande son café noisette ou son verre de muscadet et on regarde les «tous dopés» s'échiner, souffrir, crever littéralement sur ces routes choisies pour leur bêtise et leur difficulté. Des routes qui tuent les automobilistes et les cyclistes. Les automobilistes meurent parce qu'ils sont ivres et les cyclistes, parce qu'ils sont pompés à quelque chose qui est bon pour les jambes mais qui, comme pour Pantani, le grand grimpeur, les mène parfois à la coke et au suicide dans un hôtel anonyme de Rimini, une horrible station balnéaire italienne.
Ce Tour est vraiment un cauchemar pour les organisateurs et les commentateurs télé, qui font tous partie de la grande famille du cyclisme. Prenez Vinokourov, un favori des journalistes, un blond Kazak qui parle français et qui carbure, dit-on, au camembert et à la baguette tellement il aime la France. Il était favori pour remporter le Tour. Catastrophe! Il chute dès la première semaine, se blesse gravement au genou droit. Gros plans incessants du bandage sur le genou de l'homme qui souffre dans les montées pendant que, superbe dans sa superbe, Rasmussen, un Danois que personne n'aime et qu'on soupçonne des pires poisons, s'empare magistralement du maillot de leader.
On souligne les efforts du Kazak, les doutes sur le Danois, on pleure l'absence des Français, mais «the show must go on» et on rêve du réveil de Vinokourov. Il retrouve sa forme, l'amateur de camembert, progressivement, puis, comme une flèche, il s'échappe dans un col ardu et pentu, remporte l'étape. Gros plan sur le genou. C'est le miracle, enfin une lutte, un combat! Ils n'ont pas terminé le montage des meilleurs moments que la nouvelle tombe comme une masse de plomb. L'amateur de camembert préférait les transfusions sanguines. Toute son équipe s'enfuit honteusement dans la nuit. Ne reste que le mal-aimé danois. Il s'en fout, de ne pas être aimé, lui; il n'aime ni le camembert ni la baguette. Il s'entraîne secrètement en Italie avec un médecin qui a fait toutes les potions chimiques et moléculaires que la décence sportive interdit, mais il a omis de le dire. On le savait depuis le début du Tour et depuis cinq jours on avait un meneur coupable d'infraction grave au règlement. Un petit Italien sans importance en fin de carrière s'est bricolé seul une transfusion sanguine. Petit scandale, mais le Tour continue.
Mercredi, l'atmosphère est délétère. Au départ, le meneur du Tour est hué par une partie de la foule; à son arrivée, alors qu'il lève les bras défiants, il est encore hué. Cela ne s'est jamais vu. Dans la nuit, l'équipe de Rasmussen le vire. Le Tour n'a plus de maillot jaune, l'emblème du leader. Libération, le quotidien de gauche, titre «Le Tour est mort».
Jeudi, le Tour reprend. Des milliers de personnes sur les routes, des millions à la télé. La dope ne tuera pas le Tour. La veille, une banderole annonçait: «Ici, transfusions gratuites». Mais les spectateurs continuaient à picoler et à manger des saucisses grillées ou des tartines de pâté de campagne devant leur caravane. Moi, je regarde cela à la télé dans l'appartement de Saint-Nazaire et, même si je crois qu'ils sont beaucoup à se doper, j'admire la grâce, l'effort, je vois la souffrance, la défaite qui transforme les traits et enlaidit le visage, ou le rend enfin humain. Même dopés, ils travaillent plus fort que la majorité d'entre nous.
Je n'aime pas les Vincent Lacroix, ces petits tricheurs minables qui volent les gens qui ont confiance en eux. Les Vincent Lacroix sont comme des idoles cyclistes. Ils promettent des résultats auxquels on s'identifie et puis, dopés par leur pouvoir, ils pensent qu'ils sont seuls dans la vie, sans compte à rendre à personne. Dans l'ordre des voleurs, je préfère les cyclistes dopés. Et puis, si on parle tellement de ces cyclistes, c'est peut-être qu'on les contrôle maintenant un peu mieux que les autres athlètes.
Ici, on se demande s'il ne faudrait pas annuler le Tour. Aux États-Unis, on ne s'est jamais demandé s'il fallait annuler les séries mondiales même si plusieurs joueurs ont reconnu avoir utilisé des stéroïdes anabolisants. Il n'existe pas de système sérieux de contrôle des produits dopants dans la Ligue nationale de hockey, et combien de vainqueurs du 100 mètres aux Olympiques ont-ils été testés positifs? Le cyclisme scandalise paradoxalement parce qu'il commence à trouver les tricheurs. Au bar, tout le monde est d'accord. La dope, c'est horrible, mais le Tour, c'est bien.
Je pense à Sarkozy, cycliste sérieux qui a fait le tour en char impérial. Pendant que Rasmussen quittait honteusement son hôtel de Pau, le président français était à Tripoli avec ce merveilleux tricheur qu'est Kadhafi. La France a joué un rôle déterminant dans la libération de cinq infirmières bulgares accusées faussement d'avoir infecté des centaines d'enfants avec le virus du sida. Non, la France n'a pas payé de rançon, mais Sarkozy a signé jeudi un accord avec la Libye. Cinq infirmières pour des réacteurs nucléaires français. Cela s'appelle de la «real politik». Je préfère le Tour de France et ses tricheurs.
***
Collaborateur du Devoir
Alors, pendant qu'on multiplie les phrases assassines sur les «tous dopés», on commande son café noisette ou son verre de muscadet et on regarde les «tous dopés» s'échiner, souffrir, crever littéralement sur ces routes choisies pour leur bêtise et leur difficulté. Des routes qui tuent les automobilistes et les cyclistes. Les automobilistes meurent parce qu'ils sont ivres et les cyclistes, parce qu'ils sont pompés à quelque chose qui est bon pour les jambes mais qui, comme pour Pantani, le grand grimpeur, les mène parfois à la coke et au suicide dans un hôtel anonyme de Rimini, une horrible station balnéaire italienne.
Ce Tour est vraiment un cauchemar pour les organisateurs et les commentateurs télé, qui font tous partie de la grande famille du cyclisme. Prenez Vinokourov, un favori des journalistes, un blond Kazak qui parle français et qui carbure, dit-on, au camembert et à la baguette tellement il aime la France. Il était favori pour remporter le Tour. Catastrophe! Il chute dès la première semaine, se blesse gravement au genou droit. Gros plans incessants du bandage sur le genou de l'homme qui souffre dans les montées pendant que, superbe dans sa superbe, Rasmussen, un Danois que personne n'aime et qu'on soupçonne des pires poisons, s'empare magistralement du maillot de leader.
On souligne les efforts du Kazak, les doutes sur le Danois, on pleure l'absence des Français, mais «the show must go on» et on rêve du réveil de Vinokourov. Il retrouve sa forme, l'amateur de camembert, progressivement, puis, comme une flèche, il s'échappe dans un col ardu et pentu, remporte l'étape. Gros plan sur le genou. C'est le miracle, enfin une lutte, un combat! Ils n'ont pas terminé le montage des meilleurs moments que la nouvelle tombe comme une masse de plomb. L'amateur de camembert préférait les transfusions sanguines. Toute son équipe s'enfuit honteusement dans la nuit. Ne reste que le mal-aimé danois. Il s'en fout, de ne pas être aimé, lui; il n'aime ni le camembert ni la baguette. Il s'entraîne secrètement en Italie avec un médecin qui a fait toutes les potions chimiques et moléculaires que la décence sportive interdit, mais il a omis de le dire. On le savait depuis le début du Tour et depuis cinq jours on avait un meneur coupable d'infraction grave au règlement. Un petit Italien sans importance en fin de carrière s'est bricolé seul une transfusion sanguine. Petit scandale, mais le Tour continue.
Mercredi, l'atmosphère est délétère. Au départ, le meneur du Tour est hué par une partie de la foule; à son arrivée, alors qu'il lève les bras défiants, il est encore hué. Cela ne s'est jamais vu. Dans la nuit, l'équipe de Rasmussen le vire. Le Tour n'a plus de maillot jaune, l'emblème du leader. Libération, le quotidien de gauche, titre «Le Tour est mort».
Jeudi, le Tour reprend. Des milliers de personnes sur les routes, des millions à la télé. La dope ne tuera pas le Tour. La veille, une banderole annonçait: «Ici, transfusions gratuites». Mais les spectateurs continuaient à picoler et à manger des saucisses grillées ou des tartines de pâté de campagne devant leur caravane. Moi, je regarde cela à la télé dans l'appartement de Saint-Nazaire et, même si je crois qu'ils sont beaucoup à se doper, j'admire la grâce, l'effort, je vois la souffrance, la défaite qui transforme les traits et enlaidit le visage, ou le rend enfin humain. Même dopés, ils travaillent plus fort que la majorité d'entre nous.
Je n'aime pas les Vincent Lacroix, ces petits tricheurs minables qui volent les gens qui ont confiance en eux. Les Vincent Lacroix sont comme des idoles cyclistes. Ils promettent des résultats auxquels on s'identifie et puis, dopés par leur pouvoir, ils pensent qu'ils sont seuls dans la vie, sans compte à rendre à personne. Dans l'ordre des voleurs, je préfère les cyclistes dopés. Et puis, si on parle tellement de ces cyclistes, c'est peut-être qu'on les contrôle maintenant un peu mieux que les autres athlètes.
Ici, on se demande s'il ne faudrait pas annuler le Tour. Aux États-Unis, on ne s'est jamais demandé s'il fallait annuler les séries mondiales même si plusieurs joueurs ont reconnu avoir utilisé des stéroïdes anabolisants. Il n'existe pas de système sérieux de contrôle des produits dopants dans la Ligue nationale de hockey, et combien de vainqueurs du 100 mètres aux Olympiques ont-ils été testés positifs? Le cyclisme scandalise paradoxalement parce qu'il commence à trouver les tricheurs. Au bar, tout le monde est d'accord. La dope, c'est horrible, mais le Tour, c'est bien.
Je pense à Sarkozy, cycliste sérieux qui a fait le tour en char impérial. Pendant que Rasmussen quittait honteusement son hôtel de Pau, le président français était à Tripoli avec ce merveilleux tricheur qu'est Kadhafi. La France a joué un rôle déterminant dans la libération de cinq infirmières bulgares accusées faussement d'avoir infecté des centaines d'enfants avec le virus du sida. Non, la France n'a pas payé de rançon, mais Sarkozy a signé jeudi un accord avec la Libye. Cinq infirmières pour des réacteurs nucléaires français. Cela s'appelle de la «real politik». Je préfère le Tour de France et ses tricheurs.
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Collaborateur du Devoir
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