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Le golfeur qui voit dans sa tête

Jean Dion   27 juillet 2007  Sports
Zohar Sharon, champion golfeur aveugle, à l’entraînement avec son partenaire Shimshon Levi.
Zohar Sharon, champion golfeur aveugle, à l’entraînement avec son partenaire Shimshon Levi.
Dernier de trois textes - Pendant notre périple d'une semaine en Israël, tous les gens que nous rencontrons s'informent de notre programme de visites («nous», ce sont quatre reporters canadiens et deux accompagnateurs). «L'institut Wingate de Tel-Aviv, qui forme la jeunesse sportive et les espoirs olympiques du pays. Un match de baseball. Le magnifique site historique de Césarée. La mer de Galilée. Metulla et son tournoi de hockey. Le mont Hermon, aux confins de la Syrie. La mer Morte. Massada. La vieille ville de Jérusalem. Les juifs éthiopiens de Rehovot. Et nous avons aussi rencontré Zohar Sharon.»

Zohar Sharon? Il n'est pas ce qu'on pourrait appeler une mégacélébrité en Israël, mais lorsqu'on fait allusion à lui, les physionomies marquent le coup, l'air de dire: me semble que j'ai déjà entendu ce nom-là quelque part. «C'est le golfeur. Le golfeur aveugle.» La réaction s'ensuit: «Oui oui oui. Tout un phénomène, n'est-ce pas?»

Ce jour-là, le phénomène est attablé au restaurant du club de golf de Césarée, au nord de Tel-Aviv, le seul parcours de 18 trous d'Israël, lorsque la caravane de la «mission sportive canadienne» (nous) débarque. Zohar Sharon est d'ailleurs presque toujours au club de golf de Césarée. «Je joue ou je m'entraîne six jours par semaine, de 6h à 11h et de 16h à 20h30», raconte-t-il. Il ne s'arrête que pour le sabbat. Voilà peut-être la raison pour laquelle il n'est pas devenu qu'un bon golfeur aveugle mais le meilleur golfeur aveugle au monde. «Et je suis aussi le meilleur golfeur de nuit toutes catégories», ajoute-t-il en riant. D'ailleurs, il rit tout le temps.

Pourtant, tout n'a pas toujours été une partie de plaisir dans sa vie. Les circonstances précises de l'incident sont difficiles à établir parce que sa propre mémoire les a effacées, mais Sharon était parachutiste dans l'armée israélienne, à la fin des années 1970, lorsqu'il reçut un jet accidentel de produits chimiques en plein visage.

Il perdit aussitôt la vue dans son oeil droit, puis le gauche s'éteignit à son tour trois ans plus tard. Perclus d'un sentiment d'inutilité, il sombra dans une profonde dépression, qui finit par lui coûter son mariage. Or c'est justement pendant les procédures de divorce que son avocat tenta de l'initier au golf, un sport qui lui était jusqu'alors complètement inconnu.

«Pendant deux ans, j'ai juste essayé de frapper la balle», se rappelle-t-il. Puis, las de frustration, il a abandonné. Mais, des années plus tard, en 2000, il a décidé de reprendre du service. «C'était ça ou le tricot», dit-il en riant. (Il rit vraiment tout le temps.) Évidemment, on se demandera pourquoi le golf, une discipline déjà compliquée à maîtriser pour un individu qui jouit d'une vision parfaite. «Parce que, pour moi, c'était la chose la plus difficile à faire. Il fallait que je m'attaque à quelque chose qui m'était supposément inaccessible.» Cela, plus le fait que les grands espaces siéent à un non-voyant: pas d'obstacles contre lesquels buter constamment...

Cette fois fut la bonne. Zohar Sharon a persévéré et, à 55 ans, son palmarès est éloquent. Champion du monde en titre chez les golfeurs aveugles — on en compte une dizaine de milliers à travers le monde, et quelques centaines qui pratiquent le sport de manière compétitive — après avoir remporté par 25 coups un tournoi tenu en Écosse en 2006. Son handicap est de 23. Il joue ordinairement autour de 100, mais il a déjà ramené une carte de 82. En novembre 2005, il s'est même offert le luxe d'un... trou d'un coup, sur le tertre numéro 15 du club de Césarée. Il a joué une ronde avec Tiger Woods et rappelle que le personnage le plus important qu'il ait côtoyé sur les links fut l'ancien président des USA Gerald Ford, «qui n'était cependant pas un très grand joueur... » (rires). En plus d'Israël et de l'Écosse, il a joué en Australie, en Angleterre, aux Pays-Bas, aux États-Unis, au Canada. D'ailleurs, lorsque je me présente à lui et lui dis que je viens de Montréal, il répond: «Ah! Green Valley!», le club de Mirabel qu'il a aussi déjà arpenté. À la mi-août, ajoute-t-il, il sera en visite à Toronto pour un tournoi de bienfaisance au profit de personnes handicapées.

Mais comment diable s'y prend-il? Sharon a toujours avec lui son caddie, Shimshon Levi, un ami de longue date — leurs parents respectifs, originaires du Yémen, étaient eux-mêmes amis — qui est aussi le chauffeur de la voiturette. Ils font ensemble le choix du bâton, puis Levi s'accroupit derrière la balle et place le bâton, que Sharon a en mains, selon l'angle et à l'endroit exacts où le coup doit être effectué. Le caddie se retire de quelques pas, le golfeur, ayant dessiné le décor dans sa tête, prend son élan, et paf. Dans les allées, Levi indique à son partenaire le type de surface, les obstacles qui se dressent et la distance séparant la balle du trou. Sur les verts, il ajoute des détails sur l'inclinaison du terrain. Shimshon est-il lui-même un bon golfeur? «Je ne sais pas, répond-il. Quand je joue, je ne compte jamais mes coups... » «Mettons qu'il se réalise dans mon talent», ajoute aussitôt Sharon, en rigolant de plus belle.

Le duo est par ailleurs accompagné, partout où cela est permis, de Dylan, le magnifique labrador-guide que Sharon possède depuis cinq ans et qui semble particulièrement apprécier le sport, et surtout les promenades en voiturette. «Au début, se souvient le golfeur, Dylan allait chercher les balles perdues. Puis, il s'est aussi mis à récupérer les bonnes balles. J'ai dû lui enseigner quelques trucs... » (rires).

Il faut dire que des balles perdues, il ne doit pas y en avoir beaucoup dans la carrière quotidienne de Zohar Sharon. Après le dîner, il sort nous faire une petite démonstration de son art. Une vingtaine de coups de pratique sur tee, toutes les balles filent en flèche, en droite ligne, sur 200 verges. Chaque fois, il sait au son ce qui s'est passé. Sur le vert, il fait une douzaine de coups roulés sur une quinzaine de pieds: deux ou trois vont directement dans la coupe, les autres s'arrêtent à moins d'un pied de l'objectif. Franchement impressionnant.

Du reste, bien que totalement aveugle, il joue toujours avec des lunettes opaques afin de prouver qu'il n'y voit rien (les sceptiques sont invités à les chausser pour constater que, même s'il avait un restant de vision, les lunettes le plongent dans la noirceur totale). «Je divise les gens qui me regardent jouer en deux catégories. Il y a, d'une part, mon médecin qui sait que je suis aveugle à 100 % et, d'autre part, tous les autres qui ne me croient pas.»

Sur ce, Zohar Sharon éclate de rire, monte dans sa voiturette et, avec Shimshon et Dylan, s'en retourne sur les links faire ce qu'il fait de mieux: la chose la plus difficile à faire.






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Vos réactions

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  • Pierre Castonguay
    Inscrit
    vendredi 27 juillet 2007 11h59
    Le médecin d'un aveugle
    « Si j'étais le médecin d'Israël en matière de politique du Moyen-Orient, je conclurais qu'ils sont entièrement aveugles tout comme cet excellent golfeur. J'observerais alors qui est leur guide humain et qui est leur chien guide. Connaissant et l'un et l'autre, je pourrais en détail, prédire l'avenir de la stabilité du proche et du moyen orient pour les 20 prochaines années de même que je pourrais organiser avec ce golfeur plein d'humanité, des tournois de golf pour recueillir des fonds visant à soigner et porter secours aux civiles qui seront victimes de ces guerres économiques. »

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