L’urbanisme de quartier, par des yeux d’enfants

L’ancien incinérateur des Carrières faisait partie des icônes du quartier réinterprété par les enfants rencontrés par l’artiste, comme le montrent les dessins ci-contre.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’ancien incinérateur des Carrières faisait partie des icônes du quartier réinterprété par les enfants rencontrés par l’artiste, comme le montrent les dessins ci-contre.

« J’essaie d’emprunter les regards des autres », explique joliment au Devoir Natacha Clitandre. Cette artiste visuelle qui se concentre sur le relationnel, l’échange entre les gens, les nouveaux médias, mais aussi sur la cartographie, la géographie et l’urbanisme des villes vient de mettre la dernière main à son plus récent projet, La Petite-Patrie par sa petite patrie. En discutant et en se promenant dans les rues du quartier Petite-Patrie avec des enfants de 5 à 12 ans, Mme Clitandre leur a parlé d’aménagement urbain, d’histoire locale, pour les inviter ensuite à livrer par dessins leur vision de certains lieux marquants du coin — marquants parfois par leur brutalisme — comme le viaduc Van Horne ou l’ancien incinérateur des Carrières.

Savant mélange

L’idée entremêle la conférence d’artiste, le parcours d’initiation à l’urbanisme et l’atelier de création pédagogique, pour amener les enfants, comme le nomme la description du projet, à envisager « les potentiels récréatifs d’aménagements désuets ou négligés qui les entourent et à définir à leur échelle, une vision stratégique de leur milieu de vie ». Natacha Clitandre est allée rencontrer à deux reprises trois groupes d’enfants : des quatre et cinq ans du CPE La Petite-Patrie, des élèves de maternelle et de 5e et 6e années (« ils arrivaient ensemble, les grands tenant la main des petits, c’était vraiment cute… ») de l’école Saint-Étienne, et un goupe mixte à la bibliothèque Marc-Favreau.

Tous mes projets ont l’air naïfs, mais le regard et le commentaire que je peux poser font que ça peut être vu comme politique

 

Elle les a initiés à l’urbanisme, et leur a montré des exemples, venus d’ailleurs, de revitalisation d’immeubles et de quartiers postindustriels, comme les glissades Slides de Carsten Holler au Tate Modern à Londres, l’ancienne cimenterie La Fabrica à Barcelone, ou l’usine de chaussures désaffectées devenue supermodule de jeux à St. Louis, aux États-Unis, qui les ont beaucoup impressionnés. S’ajoutait une promenade dans le quartier, pour observer de visu sa constitution, ses terrains vagues, ses changements à venir, ses ruelles vertes. Après la balade, les enfants livraient leur vision, en Prismacolor. « Je voulais qu’ils travaillent avec des outils qu’ils connaissent, précise Mme Clitandre, que leurs interventions soient spontanées, qu’ils n’aient pas à s’attarder à la technique. Ça ne m’intéressait pas de leur apprendre à tenir un pinceau. »

Le tout se conclut sur Internet, par une carte géographique du quartier où l’on peut voir, en faisant glisser le curseur, les dessins des enfants — il y en aura eu quelque 70 de produits — se déployer sur les lieux qui les ont inspirés. « C’est sûr que c’est un projet micro-local », analyse Mme Clitandre, et presque confidentiel.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Natacha Clitandre

Se promener

Natacha Clitandre a fait auparavant plusieurs autres projets — parcours, baladodiffusion — dans d’autres villes, où, pour « éviter d’arriver avec un regard de touristes », elle préférait « emprunter le regard de ses résidents », qui lui faisaient visiter, et voir par leurs yeux, leurs lieux favoris. Quand elle est revenue habiter dans La Petite-Patrie en 2010, nouvelle maman, à se « promener toujours dans le même périmètre, surtout avec une poussette qui rend les mouvements encore plus contraignants », elle réalise qu’il lui est dur de transférer sa pratique artistique dans sa propre ville.

« C’est là que j’ai compris qu’il fallait que je regarde ma propre ville avec des yeux de touriste, en étant aussi attentive que lorsque je suis en voyage, aussi à l’affût des détails ». Elle se met dès lors à constater les changements dans le quartier, à observer les affiches d’agence immobilière qui apparaissent et disparaissent, laissant présager rénovations ou constructions, à noter les gestes spontanés et citoyens d’urbanisme — ces ruches urbaines, ces parcs temporaires, etc. « En parlant avec mes filles, j’ai réalisé que c’est rare qu’on parle d’urbanisme avec des enfants », alors pourtant qu’ils sont à une échelle humaine, très humaine, et qu’ils peuvent en percevoir les effets tout autant, sinon plus, que les adultes.

Et c’est ce qu’il l’a le plus surpris, dans le projet, « de voir à quel point c’est facile d’allumer les enfants, d’éveiller leur conscience à ces notions d’urbanisme, à ce regard sur l’environnement. Suffit d’un élan qui les pousse à développer un intérêt vers plein d’autres aspects de la culture. En partant de leur quartier, ça développe tout de suite pour eux un sentiment d’appartenance ». N’est-ce pas un chemin pour en faire des citoyens plus engagés, plus critiques envers leur ville ? Les yeux de Mme Clitandre se mettent à briller davantage. « C’est ça que je veux. S’il y a quelque chose de politique dans ce que je fais, ce n’est jamais frontal. Tous mes projets ont l’air naïfs, mais le regard et le commentaire que je peux poser font que ça peut être vu comme politique. »

1 commentaire
  • Maxime Parisotto - Inscrit 22 décembre 2017 21 h 34

    Habitant pas loin de l'incinérateur, je vais vous donner ma réinterprétation:

    200kg de dynamite et BOUM, on supprime cette horreur. Ça ferait une belle oeuvre artistique.
    Ensuite on passe au silos du vieux port.