Plusieurs entreprises rêvent de connecter les cerveaux aux ordinateurs

Depuis les années 1990, le fait d’introduire sous le crâne de minuscules électrodes, puis d’envoyer un courant d’une centaine de hertz, s’est avéré efficace contre les tremblements, la maladie de Parkinson et la dystonie.
Photo: Jean-Pierre Clatot Agence France-Presse Depuis les années 1990, le fait d’introduire sous le crâne de minuscules électrodes, puis d’envoyer un courant d’une centaine de hertz, s’est avéré efficace contre les tremblements, la maladie de Parkinson et la dystonie.

Si les promesses des neurotechnologies en matière médicale sont bien réelles, certains projets délirants relèvent davantage de la fiction que de la science.

Lire et écrire dans le cerveau. Telle est, en résumé, l’ambition que ne cesse de rappeler Bryan Johnson à longueur d’exposés, un brin provocateurs, dans ses conférences liées aux nouvelles technologies. En 2016, cet entrepreneur américain a créé l’entreprise Kernel dans le but de décoder le cerveau, soit pour le réparer, soit pour en augmenter les capacités (mémoire, intelligence…).

 

Il n’est pas le seul à rêver de communiquer par la pensée ou encore de télécharger des idées sur une machine ou vice versa. Elon Musk, fondateur de Tesla (voitures électriques) ou de SpaceX (lanceurs spatiaux), a créé Neuralink pour connecter les cerveaux aux ordinateurs.

 

Laconique, la page Web de cette autre société américaine annonce que, pour être embauché, « nulle connaissance en neurosciences n’est requise ». De son côté, Facebook voudrait que ses utilisateurs puissent transmettre à leurs « amis » leurs pensées plus vite qu’en pianotant sur un écran de téléphone sans recourir à des implants cérébraux.

 

Des projets de recherche financés par l’agence de la défense américaine (Darpa) sont déjà plus avancés. Deux d’entre eux visent ainsi à implanter des électrodes dans le cerveau des soldats pour réduire leur stress ou leur dépression quand des algorithmes auront « détecté un problème ».

 

« Il y a davantage de fiction que de science dans les prétentions de Neuralink », a résumé Jean-Gabriel Ganascia, informaticien au laboratoire d’informatique de l’Université Paris-VI et président du comité d’éthique du CNRS, lors d’une conférence organisée en novembre dernier à l’Observatoire B2V des mémoires, à Paris. « C’est de l’idéologie, pas de la science », complète Pierre Pollak, neurologue à la retraite, pionnier de thérapies par implants cérébraux contre la maladie de Parkinson.

 

« C’est une nouvelle forme d’économie, basée uniquement sur des promesses, note Yves Frégnac, directeur de recherche au CNRS dans l’Unité de neurosciences, information et complexité, à Gif-sur-Yvette (Essonne). En parlant à notre imaginaire, ces compagnies veulent occuper le marché, créer une bulle d’intérêt dans des technologies futuristes, tout en échappant à une réelle évaluation scientifique, dans l’espoir d’attirer de nouveaux financements. »

 

Résultats encourageants

 

Ces visées futuristes s’appuient néanmoins sur des réussites bien réelles. Ainsi, depuis les années 1990, le fait d’introduire sous le crâne de minuscules électrodes au contact de quelques millimètres cubes de l’encéphale, puis d’envoyer un courant d’une centaine de hertz, s’est avéré efficace contre les tremblements, la maladie de Parkinson et la dystonie (une maladie provoquant des contractions motrices).

 

D’autres indications visent les dépendances, les troubles obsessifs compulsifs, la dépression… Cette technique peut également servir à connecter le cerveau à un exosquelette ou à des prothèses afin d’envoyer le signal cérébral moteur vers ces substituts, en cas de lésion de la moelle épinière par exemple.

Reconstruire artificiellement un cerveau “ pensant ” et en simuler la dynamique sont encore des objectifs très au-delà de nos capacités technologiques et conceptuelles actuelles

Acte chirurgical

 

D’autres technologies, non invasives, sont très performantes pour relier cerveau et machine. Les casques d’électroencéphalogramme, y compris les modèles commerciaux, enregistrent certains signaux électriques à travers le crâne et peuvent les utiliser pour actionner un robot, une prothèse ou un fauteuil roulant.

 

Cependant, il y a loin de ces réussites aux projets un peu délirants de la Silicon Valley. « Reconstruire artificiellement un cerveau “pensant” et en simuler la dynamique sont encore des objectifs très au-delà de nos capacités technologiques et conceptuelles actuelles », estime Yves Frégnac.

 

De fait, les raisons du fonctionnement de la stimulation cérébrale profonde ne sont pas encore connues… Elle nécessite en outre un acte chirurgical, qui comporte évidemment des risques. En outre, « les neurotechnologies peuvent clairement perturber le sens de l’identité des personnes et secouer leur perception de soi », préviennent, dans une tribune publiée par la revue Nature du 9 novembre 2017, des spécialistes engagés pour une éthique des neurosciences, dont un représentant de… Kernel. « Le cerveau est plastique et s’adapte en permanence. En coévoluant avec les interfaces hybrides, la fonction cérébrale pourrait se modifier de manière non prévue aux dépens d’autres fonctions cognitives naturelles », souligne Yves Frégnac. Autrement dit, le cerveau pourrait « s’augmenter » d’un côté et « se diminuer » de l’autre.

 

Interrogations éthiques

 

Ces projets ont besoin de données, enregistrées dans les tréfonds corticaux, mais cette foi dans une connaissance jaillissant des flots de bits d’information laisse circonspect. « L’analyse des données permet d’extraire des corrélations, et non pas des relations de causalité. Leur exploitation indiscriminée peut nous faire dire des bêtises », avertit Yves Frégnac.

 

Sans compter les interrogations éthiques que cette accumulation de données soulève : si Facebook parvient à percevoir les mots auxquels nous pensons, n’aura-t-il pas accès à d’autres signaux plus intimes, comme des émotions, des intentions inconscientes, des troubles mentaux… ?

 

Signal négatif, la revue du Massachusetts Institute of Technology rapportait en mars 2017 qu’un des prestigieux conseillers scientifiques de Kernel a déjà quitté l’entreprise.