Améliorer la distribution de biens

Gilbert Laporte, professeur de HEC Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada en distributique.
Photo: Source Acfas Gilbert Laporte, professeur de HEC Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada en distributique.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le prix Urgel-Archambault, soulignant les travaux en sciences physiques, mathématiques, informatique ou génie a été décerné à Gilbert Laporte, prolifique sommité mondiale de la recherche opérationnelle.

Lorsque l’on rentre dans le bureau de Gilbert Laporte, on est surpris d’une part par la pénombre clairement perturbée par une lumière tamisée, mais surtout par la forte odeur de poussière de brique et de ciment, accompagnée par des discussions inaudibles d’ouvriers. Le pavillon André-Aisenstadt de l’Université de Montréal est en travaux. Le chercheur à la barbe grisonnante ne se laisse pourtant pas abattre. « Ce n’est pas si terrible comparativement aux bruits des perceuses. Ils devraient avoir fini avant l’hiver. Je suis un optimiste optimisateur. »

Car tel est le « travail » de ce professeur de HEC Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada en distributique : concevoir des algorithmes, ces méthodes pour résoudre des problèmes concrets de façon intelligente à l’aide d’équations. « J’ai commencé à aimer les mathématiques au secondaire,se souvient-il. J’ai alors fait un baccalauréat en mathématiques à McGill et c’est là que j’ai compris que les mathématiques, c’était assez abstrait. Je ne voulais pas faire ça toute ma vie : les mathématiciens purs inventent des choses et des théorèmes. Moi, je voulais faire des choses plus appliquées. Je savais un peu ce qu’était la recherche opérationnelle, j’ai donc regardé les offres des universités dans le monde, et je suis allé faire une maîtrise à Lancaster, en Angleterre. » Il finira sa formation à la réputée London School of Economics avant de revenir à Montréal en 1976. « J’ai toujours fait de la recherche opérationnelle, j’adore ça, parce qu’on peut tout faire ! explique-t-il avec le sourire. Tous les processus dans l’univers peuvent être optimisés. »

Pourtant, ses travaux ont principalement porté sur les transports, au sein d’une branche particulière : la distributique. L’objectif est de créer des méthodes pour améliorer les processus dans les livraisons de biens à des clients, en s’intéressant aux trajets des camions, de la localisation des entrepôts jusqu’aux horaires des chauffeurs tout en prenant en compte les incertitudes. « Je deviens vert en vieillissant, car je travaille en ce moment sur les problèmes environnementaux des transports, comme la consommation d’essence. Par exemple, l’utilisation d’un véhicule électrique par rapport aux véhicules standards, ça fait économiser quoi, en matière d’essence, d’impact sur les tournées de livraisons ? Ça pollue moins, c’est moins bruyant, ça consomme par contre de l’électricité. Mais ça, on en a beaucoup. Par contre, il y a aussi des désavantages : ça ne peut pas porter la même charge que les voitures à moteur thermique, ça requiert des rechargements plus fréquents. »

Bien que ses travaux portent sur des cas spécifiques, le chercheur maintient sa liberté de recherche par rapport aux entreprises qui pourraient utiliser ses travaux. « Je ne cherche pas les clients, dit-il avec expérience. Mes travaux sont repris par les entreprises au travers de mes étudiants qui ne choisissent pas la voie universitaire. »

Déjà en 1999, Gilbert Laporte faisait partie des lauréats des prix de l’Acfas. En lui remettant le prix Jacques-Rousseau, l’association voulait souligner l’apport important du chercheur à son domaine. La bibliographie du prolifique auteur, de 30 pages, recense 19 livres et 546 articles signés ou cosignés. Selon l’outil Google Scholar, qui référence les articles et travaux universitaires, il fait partie des chercheurs les plus cités dans le monde dans la recherche opérationnelle. Comme expert à la renommée internationale, il reçoit toujours et encore des offres d’autres universités de par le monde. Pourtant, en 41 ans de carrière, il a toujours été fidèle à ce qui s’appelait l’École des hautes études commerciales. Un fait rare de nos jours, où la mobilité des têtes pensantes est perçue comme modèle de vertu. « Je voyage quand même beaucoup. Je suis professeur associé dans plusieurs universités. Je suis très connecté, mais je n’ai jamais pensé à changer d’université de manière permanente, en grande partie parce qu’à Montréal, en transports et dans mon domaine, je suis déjà dans le meilleur endroit au monde. Je ne connais aucun autre endroit où on a atteint un tel niveau d’excellence, même en se comparant à Georgia Tech ou au MIT. »

Il est étonnant d’entendre dire que Montréal est le centre d’excellence de l’optimisation des transports, au regard de la réputation que la métropole traîne. Un constat qui provient du processus de décision politique, selon le maître de l’optimisation « Au Québec, on n’a pas de respect dans notre société pour la science et le savoir. On fait plus confiance à des politiciens qui prennent des décisions au pif qu’à des experts. Par exemple, le train de la Caisse de dépôt est basé en grande partie sur des considérations numériques : on regarde d’où les gens partent et où ils vont chaque matin, les effets sur la congestion, etc. Puis les mairies interviennent : le maire de Mirabel veut un train dans son coin pour développer sa région ; la mairesse de Longueuil préfère un métro parce que Laval a trois stations et qu’elle en veut donc trois. » Nul n’est prophète dans son pays.

Métro et carte électorale

Il n’y a pas que la distributivité qui intéresse Gilbert Laporte. À la liste de ses réalisations, nous pouvons ajouter la conception du tracé de la ligne 2 du métro de Séville. Son rôle portait sur l’emplacement des bouches d’entrée pour les garder proches des monuments historiques sans engendrer de coûts faramineux.

Le professeur de HEC s’est aussi penché sur une carte électorale. La ville d’Edmonton, en Alberta, cherchait à modifier ses districts. « Il fallait passer de 6 à 12 circonscriptions tout en respectant des paramètres, comme le nombre de personnes, la contiguïté ou la forme compacte, pour éviter le favoritisme politique. » Le développement de l’algorithme, transposable à tout territoire, permet ainsi d’obtenir un résultat neutre des (en)jeux politiques en une semaine là où un humain mettrait des mois.