Que serons-nous quand les robots feront tout le travail ?

L’ère où les machines seront mues par l’intelligence artificielle est à nos portes.
Photo: Carsten Koall Agence France-Presse L’ère où les machines seront mues par l’intelligence artificielle est à nos portes.
D’ici 2020, les machines intelligentes autonomes, ou semi-autonomes, se seront entièrement fondues dans nos sociétés. Lesquelles ? Les voitures et camions autoguidés, les drones de surveillance, les systèmes industriels intelligents, les robots ménagers à vraiment tout faire.
 

« Ces machines vont prendre les décisions à la place des humains. Nous vivrons en symbiose avec elles. Nous allons leur faire confiance », a résumé Bart Selman, professeur d’informatique à l’Université américaine de Cornell, lors de la récente conférence annuelle de l’American Association for the Advancement of Science (AAAS).

Bart Selman n’est pas seul à penser de la sorte. En 2015, il a lancé une lettre ouverte enjoignant aux humains de réfléchir à la possibilité qu’ils soient en train de mettre au point des agents dotés d’une intelligence artificielle (IA) telle qu’elle leur permette de dépasser leurs créateurs, voire de les asservir, après les avoir privés de leurs emplois.

Cette pétition a été paraphée depuis par près de 10 000 signataires, dont certains célèbres comme l’astrophysicien Stephen Hawking ou l’entrepreneur Elon Musk. Ce dernier a d’ailleurs ensuite promis des soutiens financiers à diverses institutions, dont le Future of Life Institute à Cambridge (Massachusetts) pour s’assurer que « les systèmes d’IA demeurent bénéfiques aux humains ».

Investissements faramineux

« Jusqu’à 2011, ce domaine était purement universitaire, rappelle Bart Selman. Mais depuis, divers secteurs économiques s’en sont emparés. » Pour preuve les investissements faramineux consentis, surtout par les nouvelles sociétés du numérique (Google, Facebook, etc.) : « En 2015, davantage d’argent — plusieurs milliards — a été alloué à la recherche en IA que durant les 50 années précédentes. » « Les milieux militaires ont proposé d’y ajouter 19 milliards de dollars », a ajouté Wendell Wallach, éthicien à l’Université de Yale.

Pour Bart Selman, l’on assiste à un changement de paradigme informatique : « Auparavant, on programmait des logiciels dans leurs moindres lignes de code. Aujourd’hui, les agents intelligents synthétisent des comportements sur la base de montagnes de données. Les objectifs qu’on leur attribue sont de plus haut niveau, et ils les remplissent avec des stratégies qui seront peut-être différentes de celles que l’on aurait prédites. Ces machines resteront-elles dès lors compréhensibles pour l’homme ? »

Concurrencer l’intelligence humaine

L’informaticien voit plusieurs raisons à cet essor. La première est la capacité de ces agents artificiels à interagir avec l’homme au niveau des perceptions. Un changement « considérable » : « Dans les cinq dernières années, les ingénieurs les ont dotés de systèmes visuels et auditifs ; la première voiture autoguidée n’avait pas de caméra, mais c’est le cas maintenant. Cela change leur manière d’interagir avec notre monde. Par exemple, les systèmes de Facebook reconnaissant les visages d’individus mieux qui quiconque. J’ai longtemps pensé ce problème insoluble, mais il est désormais résolu à 90 %. »

Surtout, « c’est la capacité de ces machines à combiner raisonnement et apprentissage qui fait une immense différence », a dit l’expert, en rappelant la victoire récente d’un ordinateur de la société DeepMind, appartenant à Google, sur un Coréen au jeu de go, qu’on croyait être le dernier bastion de l’intelligence humaine. Avant d’admettre tout de même : « Inculquer à cette machine ce qu’on appelle le “bon sens” reste encore un défi. Mais dans 10 à 15 ans, cela sera résolu. »

À Washington, les scientifiques ont discuté de la capacité de tous ces agents artificiels à remplacer l’homme dans moult secteurs économiques. Selon une étude publiée en 2013 par deux chercheurs de l’Université d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, 47 % des professions du secteur des services pourront ainsi être exercées par des robots dans les vingt prochaines années. D’aucuns y voient néanmoins des aspects bénéfiques.

L’emploi dans une autre dimension

Concernant la circulation routière par exemple : grâce à un parc automobile fait uniquement d’engins automatisés, les accidents pourraient diminuer de 90 %, a admis Moshe Vardi, chercheur à l’Université américaine Rice, et l’un des grands spécialistes du domaine. Revers de la médaille : « Aux États-Unis, 10 % des emplois impliquent un véhicule. Ces postes vont disparaître. »

Avec un parc automobile entièrement constitué d’engins automatisés, comme la GoogleCar, le nombre d’accidents pourrait diminuer de 90 %, selon Google.

Comme lors de la révolution industrielle, ces pertes dans un secteur ne seront-elles pas remplacées par la création d’emplois dans d’autres domaines, est-il souvent rétorqué ? « En partie peut-être, répond Bart Selman. Mais si la révolution industrielle a déplacé les emplois des secteurs mécaniques ou manuels vers notamment le secteur administratif, là, on parle tout de même d’agents aptes à nous remplacer sur le plan intellectuel. C’est une autre dimension ! »

Pour Moshe Vardi, même si le taux de chômage tend actuellement à stagner, cela ne signifie pas que le phénomène décrit plus haut n’a pas lieu, sournoisement : « On peut regarder les chiffres absolus du chômage, dit-il, mais on peut aussi en regarder d’autres. Par exemple le pourcentage de la population totale qui est active professionnellement. Après l’arrivée des femmes sur le marché du travail en 1980, il était à son sommet de 80 %. Depuis, ce taux ne cesse de baisser, se situant désormais à 60 %. Que feront les sociétés quand il sera à 25 % ? » « Les hommes auront plus de temps pour leurs loisirs, pour des activités culturelles. Ne serait-ce pas là un bien ? », a demandé un journaliste.

« Est-on vraiment sûr que les humains vont davantage s’adonner aux arts ? Et pas plutôt regarder encore davantage de reality shows à la télévision », lui a rétorqué le scientifique. Avant de disserter sur le sens de l’existence : « Depuis 10 000 ans, l’homme doit travailler pour survivre. Bon ou pas, cet état de fait définissait la vie de la plupart des gens. La question plus philosophique est donc désormais celle d’une bonne vie sans travail… »

Une « question politique »

Pour l’éthicien Wendell Wallach, il est indubitable que les robots pourront remplacer les travailleurs dans des tâches ingrates et inhumaines : « Il y a 350 millions d’employés dans le monde qui, simplement, portent des caisses dans les usines. Les robots intelligents peuvent le faire à leur place. Mais cela impliquerait la perte de 350 millions de postes de travail. La question n’est donc pas de savoir à quel point l’automatisation des systèmes de production va augmenter la productivité. Elle est plutôt d’ordre politique, et concerne la redistribution équitable des biens et des ressources qui doivent permettre à tous les humains de la planète, même sans travail, de faire vivre leur famille. »

Et quid de l’avantage de suppléer les soldats par des robots sur le champ de bataille ? « L’autonomie [donnée aux robots soldats] menace le principe fondamental qu’il doit exister un agent, fût-il humain ou moral [tel un État ou une société], qui soit responsable de tout dommage généré par ces systèmes artificiels, avise Wendell Wallach. Veut-on vraiment aller sur cette voie de la dilution de la responsabilité ? »

Et l’éthicien de faire trois propositions pour encadrer le domaine en plein essor de l’intelligence artificielle. Premièrement, imposer de réserver 10 % des recherches en IA vers l’étude et l’adaptation aux impacts sociétaux induits par l’arrivée des machines intelligentes. Deuxièmement, créer un organe de gouvernance pour proposer des principes émargeant des lois afin de trouver des solutions pour reconnaître les risques et les dangers dans ce domaine. Et enfin, demander au président américain de décréter que, selon les lois américaines, les robots armés autonomes violent les lois humanitaires internationales existantes. « Nous sommes en campagne présidentielle, et ce thème n’apparaît nulle part sur les radars », a regretté Moshe Vardi.

5 commentaires
  • Jean-Pierre Roy - Abonné 22 février 2016 08 h 49

    Beau sujet pour nos élites

    Ne serait-il pas bon que nos "élites" réfléchissent à ce sujet? C'est plus important pour l'avenir des Québécois que bien des questiions triviales qui font les manchettes.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 22 février 2016 09 h 13

    Des "singes" avec des clés de "chars" !

    C'est au cours d'un séminaire à l'Université McGill tenu au début des années 1990 en sciences cognitives que j'ai découvert les avancées en intelligence artificielle par la lecture du livre de Rumelhart et McClelland, "Parallell Distributed Processing". Puis, en avril 1996, j'ai suivi une formation au Centre de recherche mathématique de l'Université de Montréal sur les réseaux neuroniques avec l'intention bien arrêtée d'en utiliser certains algorithmes (surtout le MLP) afin d'être en mesure de mieux classifier les répondants dans des sondages voulant demeurer discrets sur certaines de leurs opinions, la précision de la classification par ces nouvelles méthodes l'emportant sur celle de méthodes plus traditionnelles comme l'analyse discriminante. Les réseaux neuroniques faisaient donc leur entrée dans mon travail. De nos jours, les réseaux neuroniques font déjà partie de nombreuses applications, mais de là à voir une intelligence suprahumaine s'apprêtant à prendre le contrôle sur les humains, il ne faut pas délirer. La publicité d'IBM, visible sur YouTube, mettant aux prises leur superordinateur Watson avec Bon Dylan ou Ken Jennings en révèle bien les limites. Comme en 1997 quand Deep Blue a pu battre Kasparov, peut-être assisterons-nous cette année à la défaite du champion mondial de Go, Lee Sedol, mais la défaite de Kasparov n'a pas pour autant marquée le déclin de la préséance de la créativité humaine sur les machines... Par contre, l'arrivée d'ici quelques années d'automobiles pilotées par des réseaux neuroniques évolués permettra de diminuer les accidents drastiquement, car ces réseaux sont déjà plus habiles pour conduire ces tas de ferrailles que ces "singes" dotés de clés de "chars" (voir https://www.youtube.com/watch?v=HJ58dbd5g8g ).

  • Jean-François Trottier - Abonné 22 février 2016 10 h 50

    Et voilà pourquoi...

    Contrairement au mouvement clairement dessiné par Couillard et consorts, il est nécessaire de tabler sur une éducation plus forte (et gratuite) que jamais.

    Nous pouvons une fois de plus constater que notre société en est moins une de consommation que de surproduction: plus ça va, moins on dépense pour produire toujours plus. Et nous voilà de plain-pied dans la société des loisirs des futuristes d'autrefois. Mais...
    Mais nos "loisirs" s'appellent chômage ou travail débilitant, pour beaucoup. La concurrence est un robot, un esclave qui travaille 24 heures par jour.
    Alors, travail au noir sous-payé ou (et) frigo vide (ou pas de frigo du tout), c'est la réalité de demain après-midi.
    En ouvrant nos frontières via des marchés libérés, nous nous condamnons à produire à peu de frais pour écouler notre surproduction et acheter ce qui vient d'ailleurs, à prix réduit, ce qui aura détruit notre industrie locale. La lgique néolibérale aura fini de tuer les gouvernements, et c'est ce que souhaite ardemment notre premier ministre!! Un fou, oui!
    Note à M. Cotnoir: le danger n'est pas de croire que l'IA remplacera la nôtre, mais la vitesse de réation des ordinateurs et notre manque de contrôle notoire. Les fous de la finance entre autre croient plus leur ordi que leurs propres yeux!

    Alors, seules les jobs de réflexion et de décision finale deviennent solides et... fort bien payées. Mais encore faut-il que ces jobs fassent vivre non pas une personne mais la communauté qui l'entoure via revenu minimum-mais-très-suffisant garanti.

    Sinon c'est la mort, des gens, une société au complet, toute une civilisation.
    Alors, de un, les jobines promises par Couillard, hein! Il savait très bien ce qu'il disait.
    De deux, nous devons former des milliers de gens poiur que quelques-uns aient du travail. Les autres auront la possibilité et le devoir de réinventer ce monde, et c'est là que se créeront les prochaines avenues de recherche de bonheur, aucun doute.

    Ça urge!

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 22 février 2016 15 h 08

      La coopération ou la compétition? That is the question!
      (en réponse à M. Trottier) D'abord sachez que j'apprécie votre commentaire dont je partage plusieurs des énoncés. La vitesse de réaction ou la puissance en AI des réseaux neuroniques profonds peut également être perçue comme une contribution positive à la condition humaine, en autant que ce soit la coopération qui l'emporte sur la compétition. Ainsi, l'aide au diagnostic que ce soit en médecine ou dans l'analyse de configurations complexes (comme pour la génétique ou la chimie moléculaire) peut contribuer au bien-être humain. Le problème ce n'est pas l'AI, c'est son utilisation. Dans ce sens, utiliser des réseaux neuroniques pour spéculer à la bourse à la vitesse de la nanoseconde ne peut être que criminelle. Mais, l'utilisation de l'AI peut également servir au soutien d'une économie du partage, de la convivialité et de l'entraide. C'est-à-dire plus précisément pour une économie collaborative au service des personnes et non pas asservie au capital. C'est ce à quoi s'emploie l'économie sociale et solidaire représentée au Québec, entre autres, par 3300 coopératives (chiffre d'affaires annuel de 34 milliards de dollars). Moi, je table sur le fait que c'est cette économie qui sortira victorieuse parce que chez les humains comme dans l'ensemble du monde vivant, c'est la coopération qui l'emporte au bout du compte sur la compétition.

  • Raynald Blais - Abonné 24 février 2016 06 h 29

    Misère scientifique

    Olivier Dessibourg soulève une position discutable, et non discutée, en sous-entendant que le déploiement et la pertinence de la robotisation seraient des questions devant être réservées aux détenteurs de capitaux ou résolues naturellement par les lois du développement du capital. Seules les questions politiques devraient intéresser le peuple à savoir "la redistribution équitable des biens et des ressources" entre les victimes de l'ère de robotisation capitaliste.

    Mais masquer l'incapacité du capital à déployer largement les outils-machines-robots dans l'industrie, les services, le commerce et les transports pour améliorer la vie de milliards d'humains sur la planète en alimentant des peurs irrationnelles ou une opposition caricaturale entre l'humain et le robot n'est certainement pas digne du journalisme scientifique.