«Science» dénonce Harper

Le chef Stephen Harper jeudi à Vancouver 
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Le chef Stephen Harper jeudi à Vancouver 

À moins de deux semaines des élections fédérales, la revue Science dénonce combien la politique du gouvernement de Stephen Harper a été dévastatrice pour la recherche scientifique menée au pays au cours des neuf dernières années.

 

En éditorial, la revue accuse notamment le gouvernement sortant d’avoir noyauté les conseils d’administration des trois agences fédérales de financement de la recherche universitaire par des dirigeants d’entreprise. Le but ? Favoriser les recherches appliquées au détriment de recherches plus fondamentales. James L. Turk, directeur du Centre for Free Expression, à l’Université Ryerson de Toronto, qui signe cet éditorial, appelle le prochain gouvernement à rectifier la situation et à inclure la recherche scientifique dans ses priorités.

 

La recherche en péril

 

C’est la prestigieuse revue Science qui a invité M. Turk à s’exprimer dans son éditorial afin d’informer la communauté scientifique internationale des périls que court la recherche scientifique canadienne. M. Turk a profité de cette tribune pour reprocher au gouvernement Harper d’avoir coupé les budgets destinés à la science et à la technologie dans 13 ministères et agences fédérales de 655 millions de dollars (en dollars 2013) entre 2008 et 2013. Et aussi d’avoir aboli, durant cette même période, l’équivalent de 2141 postes à temps plein de scientifiques fédéraux.

 

Les trois agences fédérales de financement de la recherche universitaire figurent parmi les grandes victimes du couperet conservateur, rappelle M. Turk. Le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), qui a vu son financement chuter de plus de 10 %, est le plus éprouvé. Mais les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) n’ont pas été épargnés non plus, avec une diminution de plus de 7 % de leur financement, tandis que celui du Conseil de recherches en sciences naturelles et génie (CRSNG) a connu une baisse de 4 %.

 

La rentabilité d’abord

 

Et ce n’est pas tout, ajoute M. Turk. En plus de restreindre son financement, le gouvernement a convenu que cet argent serait alloué principalement aux « recherches dites rentables », qui répondent « aux priorités politiques du gouvernement ». Il en a résulté un « déclin de la recherche générale et fondamentale » au profit de « recherches plus ciblées visant l’innovation » et « effectuées en partenariat » avec l’entreprise.

 

« Le gouvernement s’immisce dans le choix des projets de recherche qui seront subventionnés alors qu’il devrait laisser les experts de chaque discipline évaluer les propositions qui ont été soumises [pour recevoir un financement] et déterminer celles qui seront financées. Il n’est pas sérieux que des politiciens prennent des décisions à portée scientifique, car seul le court terme leur importe », souligne M. Turk dans un entretien téléphonique.

 

Des conseils sans chercheurs

 

Cet ancien directeur général de l’Association canadienne des professeurs d’université décrie aussi le fait que le gouvernement a inclus au sein des conseils d’administration des trois agences de financement un nombre important d’individus provenant de l’entreprise ou du monde des affaires. Le conseil d’administration du CRSH, qui finance les recherches en littérature, histoire, anthropologie et sociologie notamment, compte parmi ses membres une majorité de spécialistes de l’économie et de l’administration des affaires, indique-t-il. Pour sa part, le conseil du CRSNG ne compte aucun biologiste, chimiste, physicien ou mathématicien, mais huit ingénieurs, quatre dirigeants d’entreprise et trois gestionnaires.

 

La science du climat asphyxiée

 

Dans son éditorial, Jim Turk souligne également « l’hostilité du gouvernement fédéral envers la science du climat », hostilité qui s’est soldée par l’asphyxie totale et définitive de la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l’atmosphère (FCSCA), qui finançait pas moins de 200 chercheurs canadiens, ainsi que du programme de la Région des lacs expérimentaux, un laboratoire naturel destiné aux recherches sur l’eau douce « unique au monde ».

 

Des données éliminées

 

Le gouvernement Harper a également supprimé la version détaillée et obligatoire du questionnaire de recensement qui constituait « la seule source de données fiables » pour de nombreuses recherches en sciences sociales, ainsi que pour « le développement et l’évaluation des politiques publiques ».

 

« Cette décision d’éliminer la version détaillée n’a aucun sens. Même plusieurs associations conservatrices s’y opposaient. En plus, elle n’a permis aucune économie, car la nouvelle formule coûte encore plus cher. Cette décision rend toutefois impossible l’évaluation de l’efficacité des politiques du gouvernement », ajoute M. Turk.

 

Les scientifiques muselés

 

L’éditorialiste dénonce aussi le musellement des scientifiques fédéraux qui ne peuvent répondre aux questions des médias au sujet de leurs travaux scientifiques sans avoir obtenu au préalable la permission du ministre. Il déplore aussi la transformation du Conseil national de recherches du Canada (CNRC) en un « service de conciergerie » — dixit Gary Goodyear, le ministre des Sciences et de la Technologie d’alors —à la disposition du monde des affaires et de l’industrie. « Le CNRC était un fleuron de la science au Canada dont nous pouvions être très fiers. On y menait des recherches fondamentales de grande qualité », indique M. Turk.

 

Il espère que le prochain gouvernement comprendra l’importance de soutenir la recherche fondamentale, dont « on ne soupçonne souvent pas les applications qu’elle aura plusieurs dizaines d’années plus tard ». Pour ce faire, il recommande au gouvernement qui sera élu le 19 octobre prochain de créer un poste de haut fonctionnaire à la science, ainsi qu’un comité-conseil composé de scientifiques chevronnés, qui conseilleraient respectivement le premier ministre et le Parlement sur les questions scientifiques.

  • Yvon Bureau - Abonné 8 octobre 2015 16 h 24

    La bonne nouvelle

    de la journée.

    Cela est fort intéressant et si nécessaire.

    Merci M. Turk.

    Moins de Harper pour Plus de Canada. Urgence du N'importe qui, sauf...

  • Patrice Hildgen - Abonné 8 octobre 2015 16 h 25

    vision à courte-vue

    Le professeur Turk a totalement raison, le financement fédéral est maintenant principalement orienté vers les applications plus que sur la recherche fondamentale. C'est un frein considérable pour les jeunes chercheurs qui ne pourront plus s'intéresser à des questions ou des problèmes. L'avenir de l'innovation se trouve ainsi complètement atrophié car comme chacun le sait les grandes avancées scientifiques n'ont souvent trouvés des applications que longtemps après leur découverte. Le pire est nos organisme subventionnaires provinciaux suivent la même logique que le fédéral. Cette logique est celle du profit à court terme. D'autre part, l'introduction des programmes de recherche en partenariat avec l'industrie est une souce de conflit d'intéret notoire. Tout cela relève d'une vision à courte-vue , vision électoraliste, idéologique et vénale.

  • Claude Gélinas - Abonné 8 octobre 2015 16 h 52

    Saccage !

    Depuis près 10 ans, le gouvernement Harper a été une véritable catastrophe.

    Que ce soit la culture, la science, l’environnement, les droits de la personne, l’éthique et la transparence, l’accès à l’information, les institutions et le processus démocratique, tout a été méprisé et nos valeurs piétinées.

    Il y a donc urgence de s’en débarrasser.

  • René Pelletier - Abonné 8 octobre 2015 19 h 22

    Catastrophe

    Le report de Harper au pouvoir serait une catastrophe (monsieur Gélinas en donne plusieurs raisons). Imaginez Stephen qui représenterait le Canada à la Conférence de Paris le mois prochain. Wow!

    René Pelletier

    • Daniel Bérubé - Abonné 9 octobre 2015 14 h 30

      S'il avait à nous représenter à cette rencontre à Paris, il sera sans doute plus dans des Tim Horton ou autres pour présenter de nouvelles orientations de ses politiques et ignorant complètement la rencontre sur les changements climatiques... il ne serait même pas présent pour entendre les reproches qui lui seraient destinés... comme pour ce qui fut de la rencontre de Kioto. Il semble fier d'être le mouton noir en ce qui concerne l,avenir de la planète.

      Ce qui est des plus démoralisant... il grimpe en popularité.

  • Gilles Gadoua - Abonné 8 octobre 2015 19 h 47

    Le caractère de monsieur Harper

    Monsieur Harper est un individu très anxieux avant tout enclin à contrôler son environnement et ses situations imprévues. Il suffit lors des débats publics de cibler ses yeux qui se referment pour s'éloigner de la réalité menaçante. Lorsqu'il se sent en contrôle ses yeux sont tout ouverts....cé phénomène est connu par les habitués de l'entrevue thérapeutique. Ses idéologies le sécurisent ainsi que ses émotions diminuant d'autant sa sensibilité à la réalité.

    • Claude Gélinas - Abonné 9 octobre 2015 09 h 38

      Pour le dire autrement : un bloc de glace avec 10 % d'humanité !