L’empathie décryptée

L’empathie que l’on éprouve pour une personne est négligeable à l’égard d’un total inconnu.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir L’empathie que l’on éprouve pour une personne est négligeable à l’égard d’un total inconnu.

Selon une nouvelle étude réalisée à l’Université McGill, c’est le stress vécu en présence de personnes étrangères qui limite l’empathie que nous éprouvons à leur égard. Favoriser des activités de coopération avec un inconnu suffirait à éliminer ce stress et à permettre l’expression d’un sentiment d’empathie.

Il a souvent été démontré que l’empathie que l’on éprouve pour une personne est d’autant plus élevée que cette personne est proche de nous. Ainsi, l’empathie éprouvée envers un parent sera plus spontanée et plus grande que celle pour un ami. Elle sera encore moindre envers un étranger qui nous ressemble que pour un ami, et négligeable à l’égard d’un total inconnu.

Jeffrey Mogil, professeur au Département de psychologie de l’Université McGill, s’est intéressé à l’empathie suscitée par la douleur d’autrui. Son équipe a estimé le degré d’empathie éprouvé par des souris et des humains en mesurant leur réaction à un stimulus douloureux. Si la souris ou la personne montrait de l’empathie à l’égard de la congénère ou de la personne en présence de laquelle on l’avait placée, la souris manifestait une plus grande réaction à la stimulation douloureuse qu’on lui infligeait et la personne évaluait sa douleur comme plus intense que lorsqu’elles (les souris et les personnes) étaient seules au moment de subir le stimulus douloureux. En fait, « si vous éprouvez de l’empathie pour la personne en face de vous, la douleur que ressent cette dernière s’ajoutera à votre propre douleur, c’est pourquoi vous jugerez votre douleur plus élevée que quand vous êtes seul », explique M. Mogil, qui a publié ces résultats dans le dernier numéro de la revue Current Biology.

Les chercheurs avaient déjà observé que les souris en compagnie d’une congénère avec laquelle elles cohabitaient depuis quelque temps manifestaient une plus grande réaction à un stimulus douloureux que lorsqu’elles étaient seules dans leur cage, ou en présence d’une souris inconnue. Cette fois, l’équipe de McGill a démontré que, lorsqu’on administre aux souris une drogue qui bloque la réponse au stress, celles-ci ressentent une plus grande douleur en présence d’une congénère inconnue qui souffre que si elles sont seules dans leur cage. « Ces souris éprouvent donc de l’empathie envers une souris étrangère, et ce, aussi longtemps qu’on prévient la réponse au stress », résume M. Mogil.

L’humain et l’étranger

Son équipe a alors voulu savoir si le même phénomène s’observait chez l’humain. Avant de procéder aux stimulations douloureuses, les chercheurs ont administré à des étudiants universitaires au premier cycle la même drogue, en l’occurrence le métyrapone, qui bloque la synthèse de l’hormone de stress, le cortisol. Mis en présence d’un étranger qui expérimentait lui aussi une douleur, ces étudiants ont évalué leur douleur comme plus intense que lorsqu’ils étaient seuls. Tout comme chez les souris, la disparition du stress leur permettait d’éprouver de l’empathie à l’égard d’un inconnu.

Les scientifiques ont ensuite tenté de réduire le stress par une autre stratégie. Ils ont invité deux participants qui ne s’étaient jamais rencontrés à jouer ensemble à un jeu vidéo (Rock Band). Une séance de jeu d’une durée d’à peine 15 minutes a suffi pour diminuer leur niveau salivaire de cortisol et pour développer une empathie l’un pour l’autre, comme l’a révélé leur surévaluation du stimulus douloureux.

« Il faut diminuer le niveau de stress chez les personnes qu’on voudrait voir fraterniser. Et les façons d’y arriver peuvent être très simples. Si on veut que les personnes travaillent ensemble et en harmonie, il faut que ces personnes soient sensibles aux sentiments des autres, et pour y parvenir, il faut faire en sorte qu’elles se sentent le plus rapidement possible à l’aise entre elles », affirme le chercheur, qui fait également remarquer que sa découverte devrait avoir des conséquences sur les expérimentations animales et humaines. « Les chercheurs n’ont pas réalisé que les participants et les animaux de leurs expériences vivent beaucoup plus de stress qu’ils ne le croient, et que ce stress peut biaiser les résultats de leurs expériences », dit-il.

Pour Jeffrey Mogil, le fait que le comportement empathique s’exprime autant chez les souris que chez les humains suggère que l’empathie est innée et que les mécanismes qui la sous-tendent sont les mêmes chez les souris et chez les humains. « Cette découverte est surprenante, car nombreux sont ceux qui croient que seuls les humains peuvent éprouver de l’empathie. Or elle montre que nos interactions sociales ne sont pas aussi complexes qu’on le prétend », lance-t-il.

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 janvier 2015 05 h 25

    La plus belle illusion

    Bonne question, qu'est ce que l'empathie, certains répondront , c'est selon ses interets personnelles , n'est ce pas la grande règle de la vie, ceux qui le nies, peut etre faudrait- il aller y voire, selon moi c'est ce la plus grande illusion, comme si certains n'y étaient pas soumis

  • Pascale Bourguignon - Inscrite 19 janvier 2015 08 h 17

    ?

    Il fallait réellement une étude pour réaliser cela ? Cela pose de sérieuses questions quand à nos capacités d'observations et de déductions. C'est tout de même pas trés compliqué de comprendre que nos réactions sont basées sur le principe de la survie et que plus d'empathie implique plus d'entre aide et moins d'empathie face à l'inconnu implique que l'on affiche moins sa vulnérabilité.

    • Nicolas Blackburn - Inscrit 19 janvier 2015 12 h 44

      Oui, il fallait une étude pour démontrer cela scientifiquement car notre capacité d'observation et de déduction nous joue justement souvent des tours. Cette étude très intéressante nous donne des pistes efficaces de stratégies pour améliorer notre empathie envers les autres et car cela améliore notre compréhension de ce phénomène et de l'humain.

      Entre autre cette étude permet de comprendre en détails les mécanismes physiologiques de l'empathie et nous explique par des méthodes simples, par exemple jouer à des jeux, comment réduire le taux de stress exprimé en la présence d'un inconnu et comment ainsi augmenter notre empathie envers lui.

      Cette étude permet aussi de faire le lien avec la méditation et l'empathie. Comment une personne pratiquant la méditation fait-elle pour augmenter son empathie ? Il est connu que la méditation a un effet sur le niveau de stress donc sur le niveau d'empathie aussi puisque cette étude démontre que les deux sont liés.

      Et finalement cette étude permet aussi de comprendre comment des combattants sont capables de commettre des attrocités à d'autres humains comme eux telles celles commises par les membres de Boko Haram envers les leurs. Et bien probablement que leur niveau de stress est extrêmement élevé. Cela ne règle pas direcement la situation, mais permet de comprendre, donne des pistes pour éviter d'en arriver là et nous mets en garde : en situation de stress non gérée, nous pourrions aussi commettre des gestes graves par manque d'empathie, comme les unes des journaux et les faits divers nous le rappellent quotidiennement.

      Bref, oui, cette étude est extrêmement utile et nécessaire.

  • Zohra Joli - Inscrit 19 janvier 2015 14 h 02

    Besoin d'études pour en arriver là?

    D'accord avecP. Bourgignon: elles sont bizarres ces études scientifiques qui constatent des évidences....
    Comme de "trouver" que les bébés qu'on porte et qu'on cajole se portent mieux que ceux qu'on ne touche pas...