Le miracle de l'auto-organisation

Jimmy Wales, cofondateur de la célèbre encyclopédie participative en ligne<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Jimmy Wales, cofondateur de la célèbre encyclopédie participative en ligne

L'événement a déjà trouvé sa place dans le grand livre de la connaissance partagée: aujourd'hui, Wikipedia, cette encyclopédie participative en ligne, universelle et multilingue, construite par ses usagers, célèbre officiellement sa 10e année d'existence. Jour pour jour. Et la planète se mobilise.

Dans 110 pays, des milliers de «wikipédiens» — ces personnes qui, bénévolement, façonnent son contenu —, mais aussi d'utilisateurs de cet ouvrage numérique se préparent en effet à tenir près de 350 petites rencontres pour célébrer ce «wikiversaire». Une d'elles est prévue à Montréal. Des rencontres pour la plupart fort modestes au regard de l'énorme bouleversement induit par cette encyclopédie, devenue le cinquième site le plus fréquenté au monde et qui, avec ses millions d'articles, a confirmé en une décennie les vertus des contenus collaboratifs, de la gratuité et de la liberté en format numérique.

«Dix ans. Cela doit être une belle surprise pour tous ceux qui n'y croyaient pas, lance à l'autre bout du fil Daniel Pascot, directeur du Département des systèmes d'information organisationnelle de l'Université Laval. Comme l'a écrit le philosophe français Michel Serres, Wikipedia, c'est le miracle de l'auto-organisation. C'est aussi la preuve que la synergie entre gratuité et bénévolat peut construire des choses intéressantes.»

Les «wikisceptiques» ont donc été confondus, eux qui dans les premières années de Wikipedia s'en sont donné à coeur joie pour dénoncer, dénigrer et déprécier ce pharaonique projet d'ouvrage de référence en ligne imaginé par le duo américain Larry Sanger-Jimmy Wales. Trop exposé aux influences et à la partisanerie, truffé d'erreurs, pas crédible... l'enfant putatif de Nupedia, une autre encyclopédie numérique, fondée par Wales, alimentée par des comités scientifiques et qui n'aura vécu que quelques mois en 2000, a régulièrement fait face à la critique. Avant de devenir un espace incontournable, y compris dans les milieux qui ont aimé longtemps le détester.

«Au début, nous étions réticents à l'utiliser, avoue l'archiviste Clément Arsenault, directeur de l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'Université de Montréal. Mais désormais, nous ne pouvons plus nous en passer. Bien sûr, Wikipedia doit toujours être considéré avec quelques appréhensions, puisqu'il s'agit d'un outil collaboratif dont on ne connaît pas toujours l'autorité des contributeurs. Mais il n'en demeure pas moins un site qui facilite la circulation du savoir et de la connaissance.»

30 millions de pages

La mathématique de cette intelligence collective est étourdissante. Au dernier comptage, Wikipedia parlait 267 langues. Les trois premières — dans l'ordre: l'anglais, l'allemand et le français — ont induit la création de 5,6 millions d'articles différents, sur 30 millions de pages numériques, dans des domaines aussi variés que les arts, la géographie, la philo, la santé, l'histoire, les sciences appliquées...

Cette connaissance, dans ces trois langues, a été immortalisée en mode binaire par 15 millions de contributeurs enregistrés qui ont créé, ajusté, corrigé, modifié l'immense contenu de cette encyclopédie sur le principe de l'écriture collaborative en ligne imposé par le «wiki», concept de site Web ouvert inventé en 1995 par Ward Cunningham. Parmi ces 15 millions se trouvaient sans doute un voisin, un cousin, un comptable, une prof d'université, une relationniste, une infirmière, un vendeur de voitures, un passionné de trains miniatures, une journaliste, un fleuriste, un impresario, une astronaute...

«La formule a inquiété, mais elle a fait ses preuves, dit Régis Barondeau, doctorant en administration, consultant en wiki et organisateur de la sauterie montréalaise pour les 10 ans de Wikipedia (http://ten.wikipedia.org). Les critiques ont été nécessaires et ont permis à Wikipedia de s'améliorer. Aujourd'hui, les contributions sont plus nombreuses et leur qualité a considérablement augmenté», comme l'a récemment reconnu le magazine scientifique Nature dans une étude comparative de contenu.

À ce jeu, Wikipedia n'avait finalement, sur bien des sujets, rien à envier à la célèbre et séculaire encyclopédie Britannica selon la sérieuse publication qui, du coup, a indirectement reconnu la rigueur des contenus ouverts construits par des contributeurs variés.

Ce serait la magie de la connaissance en partage et de l'autorégulation qui, selon Jimmy Wales, fait en sorte qu'en moins de cinq minutes une erreur serait corrigée dans les pages «sensibles» — comprendre politiquement ou idéologiquement exposées à la controverse. Ailleurs, c'est en moins d'une heure que les coquilles, méprises, confusions ou fautes disparaissent.

Wikipedia compte aussi depuis quelques années sur Salebot, un robot spécialisé dans la lutte contre le vandalisme scriptural et qui traque tout seul les contributions suspectes: celles provenant d'internautes non inscrits, contenant des insultes, des mots-clés à risque («décédé» est l'un d'eux)... pour mieux les effacer sur-le-champ.

La victoire de la liberté


«Wikipedia, c'est la consécration de la collaboration, oui, mais c'est aussi la victoire de l'informatique libre sur les conceptions plus fermées du partage de l'information», ajoute Daniel Pascot, qui est également président de l'Association pour l'appropriation collective de l'informatique libre. Parenthèse: récemment, d'ailleurs, Jimmy Wales a fait part de ses craintes devant la flambée des «apps» d'Apple, ces logiciels en format privé qui se répandent dans les iPhone et iPad de ce monde en menaçant, selon lui, la liberté de la Toile.

Une liberté que Wikipedia a encore l'intention de défendre dans les 10 prochaines années, et ce, en gardant le cap et en cherchant à recruter de nouveaux contributeurs dans des marchés où ce savoir numérique partagé est moins développé, a exposé cette semaine le fondateur de l'encyclopédie dans les pages du Los Angeles Times. L'Inde, le Brésil, l'Afrique du Nord sont du nombre.

Avec une enveloppe de 16 millions de dollars, récoltés au terme d'une campagne de financement en ligne à laquelle 500 000 internautes lambda ont répondu, Wikipedia veut également poursuivre son développement en multipliant ses récentes ententes avec le monde universitaire pour alimenter son contenu, en ouvrant un nouveau centre de serveurs et en investissant dans des versions portables de l'encyclopédie. Et ce, sans trahir l'esprit Wikipedia que Sue Gardner, directrice de la Wikimedia Foundation, a résumé dans les pages du même quotidien américain: «Ça a l'air un peu maladroit et artisanal, a-t-elle dit en parlant du site et de l'écriture de certains articles. Mais c'est pour cela que les gens ont l'impression que ça leur appartient. Wikipedia, c'est l'encyclopédie des gens, qu'ils construisent, qu'ils utilisent et qu'ils aiment.»
6 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 15 janvier 2011 10 h 51

    Super populaire auprès des étudiants, mais gare au plagiat.

    Bravo Wikipédia, bon dixième annversaire. Toutes mes félicitations pour ce bel oeuvre collectif et gratuit, mais attention au plagiat. Votre grande popularité a fait probablement de vous la source la plus plagiée pour les travaux d'étudiants. Je ne sais pas 'il y a un correctif à cela, à part la vigilance des correcteurs des travaux d'étudiants.

  • Sylvain Auclair - Abonné 15 janvier 2011 11 h 06

    Plagiat...

    Plagier wikipédia ou plagier n'importe quel autre site, quelle est la différence?

  • Mathieu Bouchard - Abonné 15 janvier 2011 11 h 12

    @ Gilbert

    C'est tant mieux pour les correcteurs : c'est maintenant beaucoup plus facile de détecter le plagiat. J'oserais dire quelque chose comme 100 ou 1000 fois plus facile. Tu écris quelques phrases louches au hasard dans google et tu regardes si ça tombe sur wikipédia (ou finalement, sur n'importe quoi d'autre !)

    Oui, l'internet a révolutionné le plagiat : ça paye aujourd'hui MOINS que jamais ! Surtout pour les innocents qui essayent même pas d'être subtils et sont de toute façon trop à la dernière minute et en mode panique pour même penser à être subtils dans leur plagiat !

  • Godfax - Inscrit 15 janvier 2011 17 h 06

    Wikipédia, pseudo-encyclopédie

    Wikipedia se prétend une encyclopédie. Or sans spécialistes ni vérification d'experts, chacun y est libre d'écrire ce qu'il veut grâce à l'anonymat. En faite, la propagande et l'irrationnel prospère dans cette pseudo-encyclopédie qui cultive le grand mythe post-moderne de la neutralité.

    Wikipedia a t'il en avenir? Malheureusement oui...

  • Daniel Pascot - Abonné 15 janvier 2011 22 h 37

    Plagiat et experts

    Il y a une façon de limiter le plagiat dans les travaux universitaires, c'est de les organiser avec internet et non contre. Il suffit de ne noter que les bons usages de références. Bien sûr cela n'est pas possible dans un cours qui demande à réciter par coeur ou à appliquer une technique, mais dans ce cas le plagiat est inutile car les tests se font alors sous contrôle.

    En ce qui concerne les experts je vous conseille la très belle interview de Michel Serres: http://www.framablog.org/index.php/post/2006/10/19 . Il a une savoureuse anecdote à ce sujet.