Technologie: Montrez ces liens que nous ne saurions voir
À l'aide de ses structures narratives, de diagrammes politiques complexes, l'artiste Mark Lombardi pouvait expliquer les liens politico-financiers existant entre les grands du monde politique et de la finance. Malheureusement, en se suicidant, Mark Lombardi a emporté dans sa tombe ses secrets. Sans même connaître les travaux de Lombardi, un étudiant californien reproduit en ligne le même type de schémas appliqués au monde de la politique.
À la suite des événements du 11 septembre, l'artiste new-yorkais Mark Lombardi a vu ses tableaux scrutés à la loupe par le FBI. Il faut dire que l'une de ses oeuvres, qu'il se plaisait à appeler « structures narratives », mettait en valeur non seulement les relations particulières existant entre la famille Bush et la famille Ben Laden, mais surtout les diverses sources de financement du terroriste le plus recherché de la planète.
L'art et l'histoire
Mais qui était Mark Lombardi et surtout, quelle était son oeuvre ? Diplômé en art de l'Université de Syracuse, ce petit-fils d'immigrant italien s'intéressait particulièrement à l'histoire et à sa représentation schématique. Pour Lombardi, le défi consistait à créer, à l'aide de schémas, les liens existants entre les différents protagonistes pour un événement historique tel l'Irangate, ou le scandale politico-financier de Whitewater auquel était mêlé l'ex-président Clinton.
Bref, à partir uniquement de coupures de journaux et d'informations glanées ça et là dans les médias, Lombardi se lance dans la création d'une oeuvre unique qui deviendra sa marque de commerce : la fabrication de tableaux représentant des diagrammes politiques complexes qu'il nomme « structures narratives ». En effet, à travers d'une succession de points, de lignes, de flèches et de figures géométriques, Lombardi tisse patiemment, telle une araignée, une toile où chacun des points est méticuleusement vérifié, validé et relié à d'autres points pour former une représentation picturale d'un événement historique.
Connecter
On a souvent dit que l'industrie du renseignement consistait non seulement à livrer des informations, mais surtout à connecter entre eux des événements en apparence anodins. Avec ses structures narratives, Lombardi avait réussi mieux que quiconque, y compris le FBI, à relier les points entre eux. Ce qui en ressort ? Des lignes, des courbes et des figures géométriques qui virevoltent et qui s'unissent entre elles, telles les terminaisons d'un système nerveux. En surgissent des noms de personnes et de sociétés, des événements souvent oubliés, mais qui, pourtant, en disent long.
Par exemple, dans son tableau intitulé George W. Bush, Harken Energy and Jackson Stephens, tableau qu'il termina en 1999, donc avant que le gouverneur du Texas ne devienne président des Etats-Unis, Lombardi relia avec brio les points entre le monde du pétrole, la famille Bush et celle de Ben Laden. De cet enchevêtrement de points et de courbes, ressortaient des noms inconnus pour la plupart des Américains. Aujourd'hui toutefois, à la lueur des attentats du 11 septembre et des enquêtes menées par plusieurs médias américains, ces noms comme James R. Bath, un homme d'affaires texan dont une des entreprises, Skyway Aircraft Leasing, a été l'un des centres financiers utilisés par le colonel Oliver North pour alimenter en argent frais le réseau chargé de fournir des armes aux Contras.
Réseaux sociaux
Alors, quel est le rapport entre l'oeuvre de Lombardi et cette chronique dites de Convergence ? Les réseaux sociaux en ligne. En effet, depuis une année, se multiplient sur la Toile les réseaux sociaux de toutes sortes. Ceux-ci se fondent sur la théorie des six degrés, qui démontre que le degré maximum de séparation entre deux individus est de six personnes. Par exemple, entre Paul Martin et moi, que je ne connais pas, il existe une personne ou plusieurs personnes. Entre vous (personne 1), lecteurs, et moi (personne 6), existe au maximum quatre personnes qui se connaissent entre elles.
Basés sur cette théorie des six degrés de séparation ont fleuri, au cours de la dernière année, des sites permettant de relier entre elles des personnes ne se connaissant pas, mais partageant pourtant les mêmes intérêts. Ils ont pour nom Friendster, Friendset ou Orkut, le dernier étant conçu par un développeur travaillant chez Google. En s'inscrivant dans un de ces réseaux, et en complétant une fiche profil, on peut ainsi « connecter » avec des milliers de personnes.
Malheureusement, dans la plupart des cas, ces réseaux sociaux ne sont pas grand-chose de plus que des clubs sociaux virtuels. Et surtout, il leur manque une interface visuelle, un mécanisme permettant d'afficher sous forme de schémas les relations existant entre plusieurs individus.
Pourtant, un réseau social lancé en mars dernier a su attirer mon attention : PoliticalFriendster. Développé par un étudiant de l'université Standford, en Californie, PoliticalFriendster réussit à présenter sous forme schématique les relations existant entre les acteurs du monde la politique américaine et les grandes et petites entreprises.
D'expliquer Doug McCune, avec qui nous avons discuté par courriel, PoliticalFriendster est un projet réalisé dans le cadre d'un cours explorant les possibilités interactives du Web. « Ce qui m'a particulièrement fasciné avec les réseaux sociaux actuels, ce sont les possibilités qu'ils offrent. En harnachant la force d'une communauté, j'ai voulu traduire sous forme schématique les relations entre les politiciens, les grandes entreprises et des événements. Il y a une quantité incroyable d'informations qui circule sur la Toile et dans les médias. Mon défi était de concevoir une interface logicielle permettant de relier entre eux, avec l'aide d'une communauté, ces personnages, ces compagnies et de grands événements.»
Validation
Difficile de ne pas faire de comparaison avec l'oeuvre de Lombardi. PoliticalFriendster fonctionne de la façon suivante: toute personne inscrite au réseau peut créer une nouvelle fiche «homme politique» ou «compagnie». Par la suite, le défi consiste à relier entre elles la nouvelle fiche avec celles déjà existantes.
Par la suite, la validation de la nouvelle fiche se fait grâce à un système de vote, où les membres de la communauté doivent se prononcer sur la validité de l'information. Un nombre X de votes négatifs fait que la fiche se trouve automatiquement effacée du système. Sceptique ? De dire McCune : « Je suis surpris de l'absence de fiche présentant de la fausse information. Les contributeurs semblent tous conscients des possibilités offertes par un tel système et ont à coeur de poster uniquement des fiches dont le contenu peut être facilement validé. »
Évidemment, avec une campagne électorale qui vient à peine de démarrer, on se plaît à rêver de voir un tel système adapté au contexte canadien.
Malheureusement, bien que plein de potentiels, le moteur d'associations développé par McCune est loin d'atteindre le niveau de sophistication et de raffinement atteint par Mark Lombardi dans ses structures narratives. Pour qui s'intéresse le moindrement à un événement précis, les schémas de Lombardi sont comme de la musique pour les yeux.
Toutefois, nul doute que Lombardi aurait été fasciné par les possibilités offertes par les réseaux sociaux. Qui sait ce qu'il aurait pu faire dire à ses schémas en permettant à une communauté de l'aider à « connecter les points entre eux ». On ne le saura malheureusement jamais, l'homme ayant emporté ses secrets dans la tombe. Mais qui sait si, un jour, McCune ou un autre développeur ne réussira pas à transcender numériquement l'oeuvre de Lombardi.
L'oeuvre de Mark Lombardi sera exposée à la Art Gallery of Ontario, à Toronto, du 10 septembre au 5 décembre 2004.
À la suite des événements du 11 septembre, l'artiste new-yorkais Mark Lombardi a vu ses tableaux scrutés à la loupe par le FBI. Il faut dire que l'une de ses oeuvres, qu'il se plaisait à appeler « structures narratives », mettait en valeur non seulement les relations particulières existant entre la famille Bush et la famille Ben Laden, mais surtout les diverses sources de financement du terroriste le plus recherché de la planète.
L'art et l'histoire
Mais qui était Mark Lombardi et surtout, quelle était son oeuvre ? Diplômé en art de l'Université de Syracuse, ce petit-fils d'immigrant italien s'intéressait particulièrement à l'histoire et à sa représentation schématique. Pour Lombardi, le défi consistait à créer, à l'aide de schémas, les liens existants entre les différents protagonistes pour un événement historique tel l'Irangate, ou le scandale politico-financier de Whitewater auquel était mêlé l'ex-président Clinton.
Bref, à partir uniquement de coupures de journaux et d'informations glanées ça et là dans les médias, Lombardi se lance dans la création d'une oeuvre unique qui deviendra sa marque de commerce : la fabrication de tableaux représentant des diagrammes politiques complexes qu'il nomme « structures narratives ». En effet, à travers d'une succession de points, de lignes, de flèches et de figures géométriques, Lombardi tisse patiemment, telle une araignée, une toile où chacun des points est méticuleusement vérifié, validé et relié à d'autres points pour former une représentation picturale d'un événement historique.
Connecter
On a souvent dit que l'industrie du renseignement consistait non seulement à livrer des informations, mais surtout à connecter entre eux des événements en apparence anodins. Avec ses structures narratives, Lombardi avait réussi mieux que quiconque, y compris le FBI, à relier les points entre eux. Ce qui en ressort ? Des lignes, des courbes et des figures géométriques qui virevoltent et qui s'unissent entre elles, telles les terminaisons d'un système nerveux. En surgissent des noms de personnes et de sociétés, des événements souvent oubliés, mais qui, pourtant, en disent long.
Par exemple, dans son tableau intitulé George W. Bush, Harken Energy and Jackson Stephens, tableau qu'il termina en 1999, donc avant que le gouverneur du Texas ne devienne président des Etats-Unis, Lombardi relia avec brio les points entre le monde du pétrole, la famille Bush et celle de Ben Laden. De cet enchevêtrement de points et de courbes, ressortaient des noms inconnus pour la plupart des Américains. Aujourd'hui toutefois, à la lueur des attentats du 11 septembre et des enquêtes menées par plusieurs médias américains, ces noms comme James R. Bath, un homme d'affaires texan dont une des entreprises, Skyway Aircraft Leasing, a été l'un des centres financiers utilisés par le colonel Oliver North pour alimenter en argent frais le réseau chargé de fournir des armes aux Contras.
Réseaux sociaux
Alors, quel est le rapport entre l'oeuvre de Lombardi et cette chronique dites de Convergence ? Les réseaux sociaux en ligne. En effet, depuis une année, se multiplient sur la Toile les réseaux sociaux de toutes sortes. Ceux-ci se fondent sur la théorie des six degrés, qui démontre que le degré maximum de séparation entre deux individus est de six personnes. Par exemple, entre Paul Martin et moi, que je ne connais pas, il existe une personne ou plusieurs personnes. Entre vous (personne 1), lecteurs, et moi (personne 6), existe au maximum quatre personnes qui se connaissent entre elles.
Basés sur cette théorie des six degrés de séparation ont fleuri, au cours de la dernière année, des sites permettant de relier entre elles des personnes ne se connaissant pas, mais partageant pourtant les mêmes intérêts. Ils ont pour nom Friendster, Friendset ou Orkut, le dernier étant conçu par un développeur travaillant chez Google. En s'inscrivant dans un de ces réseaux, et en complétant une fiche profil, on peut ainsi « connecter » avec des milliers de personnes.
Malheureusement, dans la plupart des cas, ces réseaux sociaux ne sont pas grand-chose de plus que des clubs sociaux virtuels. Et surtout, il leur manque une interface visuelle, un mécanisme permettant d'afficher sous forme de schémas les relations existant entre plusieurs individus.
Pourtant, un réseau social lancé en mars dernier a su attirer mon attention : PoliticalFriendster. Développé par un étudiant de l'université Standford, en Californie, PoliticalFriendster réussit à présenter sous forme schématique les relations existant entre les acteurs du monde la politique américaine et les grandes et petites entreprises.
D'expliquer Doug McCune, avec qui nous avons discuté par courriel, PoliticalFriendster est un projet réalisé dans le cadre d'un cours explorant les possibilités interactives du Web. « Ce qui m'a particulièrement fasciné avec les réseaux sociaux actuels, ce sont les possibilités qu'ils offrent. En harnachant la force d'une communauté, j'ai voulu traduire sous forme schématique les relations entre les politiciens, les grandes entreprises et des événements. Il y a une quantité incroyable d'informations qui circule sur la Toile et dans les médias. Mon défi était de concevoir une interface logicielle permettant de relier entre eux, avec l'aide d'une communauté, ces personnages, ces compagnies et de grands événements.»
Validation
Difficile de ne pas faire de comparaison avec l'oeuvre de Lombardi. PoliticalFriendster fonctionne de la façon suivante: toute personne inscrite au réseau peut créer une nouvelle fiche «homme politique» ou «compagnie». Par la suite, le défi consiste à relier entre elles la nouvelle fiche avec celles déjà existantes.
Par la suite, la validation de la nouvelle fiche se fait grâce à un système de vote, où les membres de la communauté doivent se prononcer sur la validité de l'information. Un nombre X de votes négatifs fait que la fiche se trouve automatiquement effacée du système. Sceptique ? De dire McCune : « Je suis surpris de l'absence de fiche présentant de la fausse information. Les contributeurs semblent tous conscients des possibilités offertes par un tel système et ont à coeur de poster uniquement des fiches dont le contenu peut être facilement validé. »
Évidemment, avec une campagne électorale qui vient à peine de démarrer, on se plaît à rêver de voir un tel système adapté au contexte canadien.
Malheureusement, bien que plein de potentiels, le moteur d'associations développé par McCune est loin d'atteindre le niveau de sophistication et de raffinement atteint par Mark Lombardi dans ses structures narratives. Pour qui s'intéresse le moindrement à un événement précis, les schémas de Lombardi sont comme de la musique pour les yeux.
Toutefois, nul doute que Lombardi aurait été fasciné par les possibilités offertes par les réseaux sociaux. Qui sait ce qu'il aurait pu faire dire à ses schémas en permettant à une communauté de l'aider à « connecter les points entre eux ». On ne le saura malheureusement jamais, l'homme ayant emporté ses secrets dans la tombe. Mais qui sait si, un jour, McCune ou un autre développeur ne réussira pas à transcender numériquement l'oeuvre de Lombardi.
L'oeuvre de Mark Lombardi sera exposée à la Art Gallery of Ontario, à Toronto, du 10 septembre au 5 décembre 2004.
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