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    De Spoutnik à Mars (3/3)

    Décrocher la Lune avant Mars

    Le satellite de la Terre est de plus en plus considéré comme l’escale obligatoire avant la planète rouge

    Vue de la Lune depuis le vaisseau spatial «Apollo 11» lors de la mission américaine au cours de laquelle Neil Armstrong et Buzz Aldrin ont posé le pied sur la Lune.
    Photo: NASA Vue de la Lune depuis le vaisseau spatial «Apollo 11» lors de la mission américaine au cours de laquelle Neil Armstrong et Buzz Aldrin ont posé le pied sur la Lune.

    L’espace a été un véritable terrain d’affrontement pendant la guerre froide. De l’envoi du Spoutnik à l’alunissage d’Apollo 11, Soviétiques et Américains ont tenu en haleine le monde entier au gré de leurs prouesses. Aujourd’hui, l’arrivée de nouveaux joueurs et l’intérêt pour Mars changent la donne. Le Devoir revient sur cette épopée céleste et en explore les nouveaux enjeux. Dernier texte d’une série de trois reportages.


    Après que l’humanité a « conquis » la Lune avec les pas de Neil Armstrong, Mars semblait être la « nouvelle frontière » logique à atteindre. Mais voilà que notre satellite naturel revient dans le giron de l’exploration spatiale, sorte d’escale nécessaire avant d’envisager un voyage habité vers la planète rouge. Des sommes énormes en jeu aux nombreux risques encore méconnus expliquent ce détour, selon des experts.

     

    Début octobre, le vice-président américain, Mike Pence, a causé la surprise en affirmant que son gouvernement allait concentrer ses efforts sur une mission lunaire.

     

    « Nous allons renvoyer des astronautes américains sur la Lune, a-t-il lancé devant le National Space Council, un organe public — disparu en 1993 puis réhabilité par Donald Trump — chargé d’orienter la politique du pays dans l’espace. Non seulement pour y laisser des empreintes et des drapeaux, mais aussi pour y jeter les bases nécessaires pour envoyer des Américains sur Mars et au-delà ».

     

    « La Lune sera un tremplin, un terrain d’entraînement », a ajouté le vice-président, prononçant son allocution avec pour toile de fond la navette Discovery désormais mise de côté.

     

    Barack Obama promettait pour la décennie 2030 l’envoi d’humains sur Mars et leur retour sain et sauf sur Terre. Faut-il s’attendre à un changement de cap du programme spatial américain sous le gouvernement Trump ?

     

    Il faut prendre les déclarations de M. Pence avec « un grain de sel, prévient Robert Lamontagne, professeur d’astrophysique à l’Université de Montréal. Dans le domaine de l’exploration spatiale, à partir du moment où on s’engage dans une voie, l’horizon de notre plan est plus ou moins fixé pour les 20 ou 30 années à venir ».

     

    « La politique américaine dicte beaucoup, mais pas tout ce qui est fait en matière d’exploration spatiale », renchérit Richard Léveillé, professeur adjoint au Département des sciences de la Terre et des planètes de l’Université McGill. Et la NASA n’est pas l’unique acteur en jeu, aussi « influent » soit-il, ajoute le chercheur, faisant référence aux agences étatiques et aux compagnies privées déjà engagées dans l’aventure.

     

    Un pied-à-terre sur la Lune

     

    La Lune figure d’ores et déjà dans les plans de l’Agence spatiale américaine, même si « le but à long terme reste d’aller vers Mars », précise Robert Lamontagne. « Il ne s’agit pas tant ici de se poser sur la Lune, mais plutôt d’orbiter autour d’elle pour y tester des technologies. Avant de penser à Mars, on doit valider les technologies et les équipements. On doit apprendre à garder des astronautes en vie à une grande distance de la Terre », dit-il.

     

    La Lune représente en quelque sorte une « nouvelle » étape après la Station spatiale internationale, « mille fois plus loin », mais tout de même « modérément proche », souligne celui qui est aussi coordonnateur du Centre de recherche en astrophysique du Québec. Si un voyage vers Mars prendrait à l’heure actuelle environ 7 à 8 mois — lorsque les deux astres sont au plus près l’un de l’autre —, trois jours suffisent pour rejoindre la Lune.

     

    Le professeur de physique à l’UQAM Gilles Couture estime que le projet est une « bonne idée », à condition qu’il implique la construction d’une « base » sur notre satellite naturel. Avec de telles installations, « on va faire face à de nouveaux problèmes auxquels on n’avait pas pensé, explique-t-il. Lorsqu’on sera sur la Lune, on va trouver ces problèmes, on va les résoudre, et ensuite on sera mieux préparé pour Mars. »

     

    Plus tôt cette année, les agences spatiales européenne et chinoise ont dit vouloir collaborer en vue de faire de la Lune un avant-poste pour les explorateurs de l’espace. Le projet, baptisé « Moon Village », offre peu de détails, mais son objectif affiché est de faire de la Lune une base de lancement pour de futures missions vers la planète rouge. Il serait aussi question de tourisme spatial et d’exploration lunaire in situ.

     

    Cette nouvelle « vieille » destination fait débat au sein même de la communauté scientifique engagée dans l’exploration spatiale, note Richard Léveillé. « Il y a des gens qui militent beaucoup pour un retour vers la Lune, pour des raisons techniques, d’exploration humaine, scientifiques, et d’autres [chercheurs] qui sont plutôt dans le camp du “bon, on a déjà fait ça, donc on doit maintenant aller vers Mars le plus vite possible”. »

     

    Délais nébuleux

     

    Avec cette escale sur la Lune, peut-on encore espérer voir des astronautes s’élancer vers Mars dans la décennie 2030 ? Difficile à dire, répondent les experts joints par Le Devoir, dubitatifs. Trop reste à faire.

     

    « Tôt ou tard, on va aller sur Mars », tranche Gilles Couture. Les comparaisons avec le succès des missions Apollo sont toutefois mal venues, met-il en garde. Nous sommes aujourd’hui loin du contexte des années 1960.

     

    À l’époque, la NASA recevait 4 % de la totalité du budget fédéral américain, contre à peine 0,5 % aujourd’hui. Atteindre Mars à court terme exigerait, en plus d’un engagement politique à la Kennedy, d’énormes investissements que son budget annuel de 9 milliards pour les vols habités ne peut financer.

     

    « Il y avait une course entre les Américains et les Soviétiques pour aller sur la Lune. C’était une question de prestige national et de prestige idéologique. Des deux côtés, des ressources énormes ont été investies pour remporter la course. Aujourd’hui, je pense que les gens se sentent moins pressés d’aller sur Mars. »

     

    Une lecture que partage Richard Léveillé, constatant que l’argent n’est plus au rendez-vous pour permettre pareille prouesse. « Pour le moment, nous n’avons pas vu un gros investissement comme on avait vu dans le temps d’Apollo qui était, on le sait, motivé par des raisons politiques et nationalistes. Il manque peut-être [aujourd’hui] cette force qui pousserait toute la machine. »

     

    Humains ou robots ?

     

    Devant les obstacles qui se dressent devant elles, les agences et les compagnies, notamment SpaceX, devraient se concentrer sur l’envoi de robots, comme c’est déjà le cas actuellement, croit Gilles Couture. Une option plus avantageuse financièrement, que ce soit pour explorer la Lune ou Mars.

     

    « Lorsqu’on ajoute des humains dans l’équation, les coûts sont multipliés par cinq ou dix, étant donné qu’on doit être sûrs que tout fonctionne bien. Je pose toujours la question : pourquoi envoyer des humains sur la Lune alors qu’on peut faire du très bon travail avec des robots ? »

     

    Quant à savoir ce qu’une présence humaine au sol pourrait apporter de plus, Richard Léveillé y va d’une anecdote, lui qui a travaillé — et travaille toujours — comme scientifique sur la mission Curiosity. L’engin arpente le sol rocailleux de la planète rouge depuis 2012, à la recherche de signes pouvant témoigner qu’il y a déjà eu de la vie sur Mars.

     

    Il raconte que face à la première grosse roche trouvée par le robot, il a été difficile de distinguer s’il s’agissait d’une roche sédimentaire ou d’une roche lignée, en dépit des analyses chimiques et des photos microscopiques envoyées par Curiosity. « Une question de base pour des géologues sur terre à laquelle on ne pouvait pas répondre avec assurance », dit-il.

     

    « Un humain sur place aurait pris son pied, bougé la roche, pris un marteau pour la casser en deux pour avoir une surface plus fraîche […] Toutes ces choses-là, on ne peut pas faire ça facilement — voire pas du tout — avec un robot. On est quand même limités, malgré les avancées dans les instrumentations que nous avons sur Curiosity. »

     

    « Les humains sont capables de certaines choses que les robots ne peuvent accomplir », conclut Robert Lamontagne. « Plus polyvalents » et « réfléchissant plus vite », ils pourraient y faire une découverte qui aurait échappé à une machine.

     

    Que ce soit la Lune ou Mars, M. Lamontagne rappelle que chaque nouvel effort en matière d’exploration spatiale s’accompagne de retombées technologiques qui trouvent des applications ici, sur Terre. Il ne reste plus qu’à lever les yeux au ciel et à attendre de voir ce que l’avenir nous réserve.

    Le privé en premier? Une entreprise privée comme SpaceX, jeune, souple et entreprenante comme l’était la NASA des années 1960, pourrait-elle réussir à se poser sur Mars avant les autres ?

    Fin septembre, le patron de SpaceX, Elon Musk, a réitéré son souhait de faire des humains une « espèce multiplanétaire ». Il compte envoyer ses premiers astronautes sur Mars dès 2024. À terme, c’est toute une flottille de vaisseaux remplis de colons qui doivent prendre le chemin de la planète rouge.

    « Ça me fait rire lorsque j’entends des projets comme celui d’Elon Musk, dit le professeur Robert Lamontagne. Ses fusées n’ont même pas encore envoyé d’humains dans l’espace ! » Selon lui, le projet de Musk ne relève ni plus ni moins que d’une « mission suicide ».

    Aux yeux de Gilles Couture, il est indéniable que SpaceX accomplit de grandes choses à l’heure actuelle, notamment avec ses fusées réutilisables. Un voyage vers Mars est cependant un si gros projet, dit-il, que l’entreprise n’aura pas d’autre choix que de collaborer avec les agences spatiales pour arriver à ses fins.












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