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    De la marijuana inoffensive pour les jeunes

    Des chercheurs explorent des pistes prometteuses pour contrer les effets néfastes chez les adolescents

    23 septembre 2017 | Pauline Gravel - avec Marie Vastel | Science et technologie
    Rassemblement au pied du mont Royal, en avril dernier, en faveur de la légalisation de la marijuana. Des chercheurs tentent de trouver des moyens de contrer les effets délétères du «pot» chez les jeunes consommateurs.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Rassemblement au pied du mont Royal, en avril dernier, en faveur de la légalisation de la marijuana. Des chercheurs tentent de trouver des moyens de contrer les effets délétères du «pot» chez les jeunes consommateurs.

    Les résultats de nouvelles études visant à comprendre comment la consommation de marijuana à l’adolescence augmente le risque de souffrir de troubles psychiatriques à l’âge adulte donnent des pistes pour concocter un cannabis dépourvu de ces effets néfastes. De telles pistes s’avèrent plus que bienvenues alors que le Canada s’apprête à légaliser le cannabis sur son territoire.

     

    On sait aujourd’hui que le tétrahydrocannabinol, communément appelé THC, est le composé psychoactif du cannabis qui est responsable du bien-être et de l’euphorie ressentis lorsqu’on le fume. Malheureusement, le THC contribue aussi à l’apparition de troubles cognitifs et psychiatriques plus tard dans la vie du consommateur. Or la teneur en THC du cannabis offert sur le marché noir américain a triplé au cours des 20 dernières années, une situation qui s’avère problématique particulièrement pour les adolescents qui en consomment régulièrement.

     

    Une étude effectuée à l’Université de l’Indiana s’est intéressée au cannabidiol (CBD), un autre important composé du cannabis. Cette étude a permis de découvrir que le CBD prévenait les effets délétères du THC chez l’animal. Dans le cadre de cette étude, quatre groupes de souris adolescentes et quatre groupes de souris adultes ont reçu quotidiennement pendant trois semaines du THC, du CBD, une combinaison de quantités égales de THC et de CBD ou un placebo, tandis qu’un cinquième groupe a été exempté de tout traitement. Les chercheurs ont ensuite évalué le comportement de ces animaux le lendemain du dernier traitement, ainsi que six semaines plus tard. Ils ont alors observé que les souris qui avaient été traitées avec du THC durant l’adolescence présentaient des déficits de mémoire — dans la reconnaissance d’objets — ainsi que des comportements obsessifs-compulsifs qui persistaient dans le temps, alors que les souris ayant reçu le THC uniquement à l’âge adulte voyaient ces troubles cognitifs et psychologiques disparaître avec le temps. Qu’ils aient été traités à l’adolescence ou à l’âge adulte, toutes les souris ont toutefois développé une anxiété persistante. L’administration combinée de THC et de CBD, ou de CBD seul n’a par contre induit aucun changement comportemental et cognitif, et ce, autant à court terme qu’à long terme.

     

    Ces résultats obtenus chez l’animal, qui ont été publiés dans la revue Cannabis and Cannabinoid Research, confirment que la consommation régulière de THC durant l’adolescence entraîne des anomalies comportementales et cognitives permanentes qui sont comparables à celles se manifestant dans la schizophrénie. Elles montrent également que le CBD prévient l’apparition de ces déficits.

     

    Ces résultats encourageants sont toutefois inapplicables dans le contexte actuel compte tenu du fait que le cannabis actuellement disponible sur le marché noir contient une plus haute teneur en THC que jadis et qu’il renferme en contrepartie une quantité moindre en CBD. Une analyse effectuée par la U. S. Drug Enforcement Administration a en effet indiqué que, tandis que les teneurs de THC ont augmenté de 300 % entre 1995 et 2014, celles de CBD ont pour leur part diminué de 60 %. Dans la plante, « la quantité de THC est toujours inversement proportionnelle à celle de CBD, car les deux molécules sont liées », explique Ken Mackie, qui a dirigé l’étude.

     

    Selon ce chercheur, produire et consommer un cannabis contenant des quantités égales de CBD et de THC contribuerait sûrement à réduire le risque de développer des troubles psychiatriques chez les jeunes consommateurs. « On pourrait cultiver deux variétés de cannabis, l’une riche en THC et l’autre à plus forte teneur en CBD, et ensuite mélanger ces deux variétés dans les proportions que l’on désire obtenir », propose M. MacKie, qui souligne par ailleurs que le cerveau des adolescents est beaucoup plus vulnérable que celui des adultes puisque le THC n’entraîne d’effets néfastes durables sur la cognition et le comportement que chez les animaux qui ont été exposés au cannabis durant l’adolescence.

     

    Dans le laboratoire de Steven Laviolette à la Western University en Ontario, la stagiaire postdoctorale Justine Renard a pour sa part observé en 2016, sur un modèle animal de schizophrénie, que le cannabidiol (CBD) diminuait les symptômes caractéristiques de la schizophrénie, tels que l’hyperagitation et l’incapacité à filtrer les informations sensorielles superflues et non nécessaires. Les auteurs de l’article avancent même que le CBD pourrait être considéré comme une intéressante solution thérapeutique pour la schizophrénie.

     

    Dans un nouvel article publié la semaine dernière dans Scientific Reports, Justine Renard et ses collègues rapportent cette fois que l’exposition répétée de rats adolescents à des concentrations de THC correspondant à la consommation d’un à cinq joints par jour entraînait une diminution de la libération du neurotransmetteur GABA par les neurones du cortex préfrontal à l’âge adulte. « Le GABA est un neurotransmetteur inhibiteur qui joue un rôle crucial dans la diminution de l’excitation des neurones dans le cortex frontal », explique Justine Renard. C’est pourquoi l’exposition au THC, en diminuant l’effet inhibiteur du GABA, a également induit une hyperactivité des neurones sous-jacents du cortex frontal et des neurones à dopamine dans l’aire tegmentale ventrale située sous le cortex. En plus de ces altérations neuronales qui sont présentes dans le cerveau des personnes schizophrènes, les animaux exposés au THC présentaient également des anomalies cognitives et comportementales similaires à celles rencontrées dans des maladies psychiatriques comme la schizophrénie, dont une diminution de la mémoire à court terme et de la motivation, en plus d’une augmentation des niveaux d’anxiété.

     

    Les chercheurs ont ensuite montré que l’infusion de molécules capables d’augmenter le GABA et son effet inhibiteur dans le cortex préfrontal des animaux adultes faisait disparaître ces déficits comportementaux et cognitifs induits par le THC et normalisait l’activité des neurones dopaminergiques. « Nos résultats indiquent qu’un traitement au GABA pourrait éliminer, ou du moins atténuer, les symptômes psychiatriques que les personnes qui ont beaucoup fumé à l’adolescence ont développés à l’âge adulte, résume Justine Renard. On peut aussi imaginer que l’administration de GABA lors de la consommation du cannabis à l’adolescence pourrait probablement prévenir les effets délétères du THC. Même si on le voit d’abord comme un traitement à utiliser une fois que les symptômes sont apparus, ça ouvre une porte pour la mise au point de traitements préventifs. »

     

    Compte tenu du fait que le CBD possède des effets antipsychotiques et qu’il peut diminuer l’hyperactivité des neurones dopaminergiques selon une autre étude récente, Justine Renard croit qu’il serait bien « de développer un cannabis qui contiendrait beaucoup plus de CBD que de THC ».

     

    Alors que le gouvernement canadien s’apprête à légaliser le cannabis, Santé Canada est en réflexion sur la façon « de normaliser la teneur en THC » dans les divers produits de cannabis. L’organisme fédéral songe notamment à adopter « une réglementation qui exigerait que la teneur en THC soit indiquée clairement sur les étiquettes des produits ». « De cette façon, les consommateurs auront des renseignements clairs pour prendre des décisions relatives à la consommation et aux risques qu’ils prennent », précise-il.

    Très vulnérable, le cerveau adolescent Ces études soulignent que le cerveau des adolescents est beaucoup plus vulnérable que celui des adultes. « Pendant l’adolescence, le cerveau traverse une période de maturation qui se traduit par une importante remodulation de tous les systèmes neuronaux qui permettra à l’adolescent d’acquérir toutes les fonctions cognitives, psychologiques et motivationnelles nécessaires à sa vie d’adulte. Les réseaux neuronaux, les neurotransmetteurs et leurs récepteurs subissent de multiples changements. Certains augmentent, d’autres diminuent », explique Justine Renard.

    « Notre corps sécrète des endocannabinoïdes qui, en se liant aux récepteurs cannabinoïdes de type 1 (CBD1) situés sur les neurones à GABA, jouent un rôle fondamental dans la régulation des neurotransmetteurs et des synapses lors de la maturation du cerveau ». Or, comme le THC du cannabis agit sur ces récepteurs particuliers, la consommation de cannabis contribue ainsi à suractiver ces derniers, voire à les monopoliser, ce qui empêche alors les endocannabinoïdes d’exercer leur fonction de régulateurs dans ce processus de remodelage cérébral qui a lieu pendant l’adolescence, explique la chercheuse, qui insiste sur l’importance « de limiter, voire d’interdire la vente de cannabis aux adolescents ».

    Bien sûr, ce ne sont pas tous les adolescents consommant du cannabis qui développeront les symptômes de la schizophrénie à l’âge adulte. Seuls ceux dotés d’une prédisposition génétique et dont la consommation chronique fut particulièrement abondante et aura débuté avant l’âge de 17 ans seront plus à risque.












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