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    Les «geeks» d’aujourd’hui

    Gagner sa vie grâce aux jeux vidéo

    Rencontre avec Julien Perrault, alias Cydonia

    Pharmacien remplaçant, Julien Perrault a troqué les piluliers pour le jeu vidéo l’an dernier, tirant plus de 80 000 $ de revenus de sa passion.
    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Pharmacien remplaçant, Julien Perrault a troqué les piluliers pour le jeu vidéo l’an dernier, tirant plus de 80 000 $ de revenus de sa passion.

    « Le Devoir » vous propose, cet été, le premier d’une série d’articles sur les geeks d’aujourd’hui, ces mordus dont la passion pour les pixels, les technologies du Web, la culture populaire ou les passe-temps en tout genre se déclinent de mille façons. Aujourd’hui, rencontre avec Julien Perrault, un gamer qui, comme d’autres, a d’abord saisi la manette par pur plaisir. Ses prouesses l’ont toutefois mené à un niveau atteint seulement par une minorité d’adeptes. L’an dernier, le jeune pharmacien a ainsi gagné sa vie grâce à son jeu vidéo préféré, Hearthstone.


    « Au début, je ne jouais vraiment pas tant que ça [à Hearthstone]. Une heure ou deux, ici et là, raconte le jeune homme. Après un bout de temps, je me suis mis à y être plus intéressé et à y investir plus de temps. Mais je n’ai jamais eu l’intention de devenir compétitif à ce jeu. »

     

    Julien n’a jamais été du type collectionneur de jeux, plutôt du genre « compléteur » (traduction libre de l’anglais « completionist »). Les quelques jeux qui ont attiré son attention l’ont eue tout entière. Adolescent, c’est Diablo II, une référence des jeux de rôle sur ordinateur, qui l’a happé. Le joueur y incarne un héros de la « classe » qu’il choisit (magicienne, amazone, paladin, etc.) et doit affronter les démons qui ont envahi un monde fantastique. Un ami et lui en sont venus à partager un seul compte de la portion en ligne du jeu, pouvant ainsi passer un maximum de temps connectés, monter en grade et ainsi hisser leur avatar commun parmi les meilleurs joueurs au monde.

     

    Un jeu en apparence léger

     

    Aujourd’hui, c’est un autre jeu créé par la même entreprise, la californienne Blizzard, qui le passionne : Hearthstone. « C’est un jeu en apparence très léger, à l’ambiance fantaisiste. Il est ponctué d’une musique amusante, les bonshommes ont des voix drôles. Il rejoint plein de monde parce qu’il est très accessible », décrit Julien.

    Photo: Capture écran du jeu Hearthstone L’aire de jeu d’une partie de Hearthstone opposant Cydonia à un dénommé Darkstar. En bas, les six cartes piochées par Julien. Son avatar, vêtu de rouge, est visible juste au-dessus de son jeu. En haut, les cartes piochées par son adversaire, face cachée. Au centre, des cartes jouées par l’un et l’autre des adversaires.
     

    Jeunes et moins jeunes y retrouvent un style de jeu de cartes à collectionner mis en avant par « Magic : l’assemblée » et ses émules dès le début des années 1990. Un jeu qui ne se jouait alors pas sur les écrans, mais sur table. Dans Hearthstone, offert sur appareil mobile et ordinateur, l’utilisateur assemble préalablement des jeux de cartes (appelés decks) affichant créatures, sortilèges ou protection accumulés ou achetés au fil du temps, puis affronte des adversaires humains désignés aléatoirement selon le classement de chacun. L’univers du jeu est celui de la franchise à succès Warcraft, qui reprend les codes classiques du monde de la fantaisie. Le joueur invoque donc elfes, gobelins, trolls et chevaliers pour se battre.

     

    La formule est diablement efficace : Blizzard annonçait avoir atteint le cap des 70 millions de joueurs en mai dernier, un peu plus de trois ans après sa sortie en mars 2014.

     

    « C’est un genre que j’aime bien,raconte Julien en se souvenant du début de son expérience, l’an dernier. C’est un jeu de stratégie où tu n’as pas besoin de cliquer vite ou d’avoir des réflexes fous. T’as le temps de penser à ton affaire. » Le déroulement de Hearthstone diffère fondamentalement des pétarades de coups de feu de Counter-Strike ou des combats épiques entre magiciens de League of Legends ou de DOTA (Defense of the Ancients). Le jeune homme, qui s’était auparavant découvert un grand talent pour le poker en ligne, y a trouvé son compte.

     

    Compétition garantie

     

    « Si tu veux jouer de façon compétitive, là, ça devient difficile », poursuit Julien. En effet, les joueurs plus sérieux optent pour le circuit « classé » de Hearthstone, où chaque partie change le rang du joueur dans le classement mondial. C’est dans cette arène que Julien Perrault, qui s’identifie en ligne avec le surnom Cydonia, a fait sa renommée sur la scène compétitive. « J’ai commencé tranquillement, pour le fun, à bâtir ma collection. Assez vite, j’ai remarqué que j’étais plus haut classé qu’un de mes amis qui jouait depuis un bout de temps. Je me suis dit que je n’étais pas si mauvais ! »

     

     

    Il faut dire que la carotte au bout du bâton a de quoi stimuler même le plus tranquille des joueurs. En remportant la section américaine du Championnat du monde de Hearthstone, organisé par Blizzard elle-même en juin 2016, Cydonia a empoché 25 000 $. Ce faisant, il s’est qualifié pour la grande finale réunissant les 16 meilleurs joueurs au monde, tenue en Californie en octobre, et qui promettait un pactole d’un million de dollars. Pourquoi faut-il se rendre sur place si le jeu est en ligne ? « Pour éviter la triche, c’est sûr », explique Julien. À la maison, les joueurs pourraient faire des conférences téléphoniques avec d’autres pour bénéficier de trucs et d’astuces, par exemple. Ou encore partager leur compte avec un ami !

     

    « Puisque j’allais dans un tournoi où le premier prix était de 250 000 $, je me suis dit que ça valait la peine de prendre le temps de polir mon jeu et de m’améliorer. Juste en me présentant au championnat, je gagnais 25 000 $, mais je pouvais gagner jusqu’à 250 000 $! »

     

    Le joueur de poker en lui a flairé l’occasion à saisir. Sur place, il a pris part à l’exercice habituel : visite des studios de webdiffusion, séances photo, rencontres avec les médias, visite des bureaux de Blizzard. Julien a finalement empoché 50 000 $ en terminant dans le top 8, « ce qui n’est pas extraordinaire, mais mieux que rien », selon lui. Ses victoires lui ont valu près de 80 000 $ au total en 2016.

     

    Jeu et recherche

     

    Lui qui travaillait jusqu’alors comme pharmacien remplaçant, il n’a fait que deux quarts de travail au cours de la dernière année. « Je ne me considère pas comme un joueur professionnel, affirme Julien. Je dirais que c’est comme un travail, mais est-ce une profession ? Ça demande tellement de temps… je mets beaucoup plus d’heures par semaine sur Hearthstone que j’en mettais quand j’allais travailler au punch. »

     

    C’est qu’il faut non seulement beaucoup jouer (Cydonia dit passer 5 ou 6 heures par jour à le faire, alors que d’autres vont monter jusqu’à 10), il faut aussi faire ses recherches. « Je trouve ça plus productif d’essayer de comprendre le jeu que de juste jouer, jouer, jouer », dit Julien. Il va donc étudier les cartes disponibles, décortiquer les jeux (decks) populaires, trouver les meilleures façons d’adapter son jeu et prévoir les coups de ses adversaires. La pioche demeure aléatoire, ce qui rend les parties imprévisibles, même si on connaît le jeu de notre adversaire par coeur.

     

    La vie en équipe

     

    Les performances inattendues de Cydonia, dont l’ascension en a surpris plus d’un, lui ont valu une multitude d’offres d’équipes professionnelles, qui sont légion dans les sports électroniques. Il a grossi les rangs de Team SoloMid (basée en Californie, encore) le printemps dernier.

     

    « Pour le joueur, l’intérêt, c’est d’avoir plus d’occasions, explique le jeune homme. Par exemple, l’équipe va payer les frais de participation à des tournois ouverts. Ça peut être cool pour quelqu’un qui souhaite voyager et participer à des événements. L’adhésion à une équipe donne aussi plus de visibilité. » Pour certains jeux d’équipe, les organisations vont même rapatrier leurs protégés dans des « maisons des joueurs » afin de superviser leurs séances d’entraînement et de mieux contrôler leur hygiène de vie. Julien, lui, vit toujours à Montréal.

     

    L’allégeance à une équipe vient avec des obligations. Cydonia doit passer un certain nombre d’heures à diffuser sur le Web des parties chaque semaine, tout en répondant aux questions et aux commentaires des internautes qui l’observent en direct. Il doit aussi maintenir une présence assidue sur les réseaux sociaux, le nerf de la guerre des équipes professionnelles. Un nombre élevé d’abonnés, que ce soit sur Twitter, Twitch, Instagram ou Facebook, est un gage de pérennité.

     

    L’aspect le plus sécurisant de l’entente avec une équipe demeure le versement d’un salaire, que Julien Perrault ne peut révéler pour cause de clause de confidentialité. Selon Patrick Pigeon, président de la Fédération québécoise des sports électroniques (FQSE), les ententes sont très variables, au cas par cas. « Certains athlètes vont conserver 100 % des gains en tournois, d’autres vont céder près de 100 % de ces gains, mais recevoir un salaire », explique-t-il.

     

    Continuer, mais pour combien de temps ?

     

    Le monde des sports électroniques laisse transparaître une certaine éphémérité ; les champions, à peine adultes, changent d’année en année, de même que les jeux prisés sur la scène compétitive, puisque certains sont délaissés par leurs développeurs et d’autres par la communauté. Julien Perrault entrevoit-il une fin à sa trajectoire dans cet univers ?

     

    « Si on fait la comparaison avec d’autres jeux comme le poker ou Magic, qui ont des scènes compétitives depuis 10, 20 ou 50 ans, on peut se dire que c’est sûr qu’il est possible que [Hearthstone] continue à être actif, estime-t-il. Le jeu est fait par une grosse compagnie, une des plus grosses du jeu vidéo, qui souhaite que ça continue. Elle met les moyens pour ça. Ça pourrait encore être là dans 10 ans… ou pas. »

     

    « Je n’ai pas vraiment de plan précis en ce moment. Pour l’instant j’ai du fun. Je me développe à des niveaux que je n’avais pas satisfaits avant. »

    Une cagnotte royale S’inspirant des tendances des jeux sur téléphone intelligent, Hearthstone est gratuit, ou « free to play ». L’utilisateur ne reçoit chaque jour qu’une quantité déterminée de monnaie virtuelle permettant d’acheter des cartes ; s’il veut contourner cette barrière, il devra payer à coups de « microtransactions » de quelques dollars (ceux-là réels). C’est ce qui fait le succès du jeu… et, surtout, de Blizzard. Le jeu a généré 400 millions de dollars US en 2016.

    Il demeure possible de jouer à un haut niveau sans payer un sou, selon Julien Perrault. « Beaucoup de gens qui ont commencé au début [en 2014] ont pu se bâtir toute une collection en jouant gratuitement. Mais si tu as trois ans de retard sur les autres… tu peux trouver ça plus difficile. »

    Selon lui, même s’il peut être très élevé, le coût d’acquisition des meilleures cartes par la voie rapide ne l’est jamais autant que celui des cartes Magic. « Il y a des jeux de compétition à 1000 $, à Magic. On n’est pas dans ces chiffres-là à Hearthstone. On peut assembler un jeu de compétition pour à peu près 100 à 200 $, et on peut avoir tous ces jeux pour 400 à 500 $. »

    Les sports électroniques au Québec S’ils font courir les foules dans plusieurs régions du monde, les sports électroniques ne connaissent pas encore le même rayonnement auprès du grand public québécois. Reste que la discipline connaît une certaine progression, selon Patrick Pigeon, de la FQSE ; les événements se multiplient, et la présentation du Northern Arena au Centre Bell, notamment, a marqué un jalon l’an dernier. Il est toutefois difficile de quantifier le phénomène dans la province, puisque les organisations consacrées aux e-sports demeurent rares et que les prix et bourses remis lors de tournois sont encore minimes par rapport au reste du monde.

    M. Pigeon affirme toutefois qu’il y a des tendances régionales pour les compétitions de sports électroniques, au Québec. Au-delà des universels League of Legends, DOTA 2 ou Counter-Strike, populaires ici comme ailleurs, il souligne un intérêt particulier pour les jeux de la série Super Smash Brothers ainsi que Rocket League.

    Parmi sa mission plus vaste de faire la promotion du e-sport au Québec, la FQSE s’est donné le mandat d’éduquer les organisateurs de tournois à travers le monde. En effet, certains continuent d’exclure les joueurs québécois puisqu’ils croient toujours, à tort, qu’une proportion des gains remportés par ceux-ci doit être versée à la Régie des alcools et des jeux. La situation a toutefois été clarifiée à l’automne 2016, puisque la Régie a transmis un avis à cet effet, rappelle Patrick Pigeon.












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