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    Le Quartier de l’innovation réalisera-t-il ses ambitions?

    6 mai 2017 | Etienne Plamondon Emond - Collaboration spéciale | Science et technologie
    La tour d’aiguillage de Wellington, située dans le Quartier de l’innovation, deviendra un espace consacré à l’urbanité, dont l’ouverture est prévue en 2018.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La tour d’aiguillage de Wellington, située dans le Quartier de l’innovation, deviendra un espace consacré à l’urbanité, dont l’ouverture est prévue en 2018.
    Ce texte fait partie d’un cahier spécial.

    Le pari du Quartier de l’innovation reste loin d’être gagné. Cet organisme sans but lucratif a vu le jour en mai 2013 à l’initiative de l’École de technologie supérieure (ETS) et de l’Université McGill. Sa mission : transformer le quadrilatère entre le boulevard René-Lévesque, la rue McGill, le canal de Lachine et l’avenue Atwater en un « laboratoire d’expérimentation » et en un « écosystème d’innovation ». Inspiré des quartiers 22@Barcelona et Innovation District de Boston, il mise sur la collaboration entre les acteurs sociaux, culturels, scientifiques, universitaires et industriels sur place pour stimuler l’entrepreneuriat et la créativité, au point de faire émerger une vitrine de l’innovation dans la métropole.

     

    Quatre ans plus tard, même si plusieurs initiatives se mettent en marche, seulement 81 entreprises, institutions et laboratoires dans le domaine des technologies de l’information (TI) ont pignon sur rue dans le périmètre du Quartier de l’innovation, selon un inventaire réalisé par Priscilla Ananian, professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM, en collaboration avec la grappe TechnoMontréal. « Il y a très peu de ces entreprises sur le territoire. Elles sont ailleurs », constate Mme Ananian, qui travaille actuellement sur le rôle de l’urbanisme dans la fabrique des lieux d’innovation. Quant aux espaces de cotravail, dont le discours sur l’innovation vante les vertus pour les échanges et les collaborations qu’ils accueillent, le Quartier de l’innovation n’en compte que 2 alors qu’on en trouve 35 à Montréal. « On parle de Quartier de l’innovation, mais ce n’est pas vraiment ce que l’on voit pour l’instant sur le terrain. »

     

    Pourtant, cette idée que des voisinages sont propices à l’innovation a la cote. Et pas seulement à Montréal. Mme Ananian a visité de manière exploratoire certains quartiers nord-américains ayant la même ambition, dont South Waterfront à Portland, South Lake Union à Seattle et False Creek Flats à Vancouver.

     

    « Il peut y avoir des innovateurs et des créateurs dans ces quartiers, mais il y en a presque autant en dehors », observe Richard G. Shearmur, professeur à l’École d’urbanisme de l’Université McGill spécialisé dans la géographie économique. Il y a quelques années, le chercheur s’est penché sur l’innovation dans les entreprises du secteur des services supérieurs, dont font notamment partie les entreprises dans les domaines du multimédia, du conseil technique ou de l’architecture, pour ensuite analyser leur emplacement géographique par rapport aux pôles reliés à leur grappe ou à leurs activités. Il a publié ses résultats en 2012 dans la revue Urban Studies. Sa conclusion ? « Les entreprises à l’extérieur ne sont pas plus ni moins innovatrices ou créatives. » Selon lui, les quartiers ou pôles géographiques avec une vocation similaire peuvent attirer ce genre d’entreprises, mais ne les rendent pas plus innovatrices pour autant.

     

    « L’idée sous-jacente à ce Quartier de l’innovation qu’il faut regrouper, dans un petit quartier, des acteurs de l’innovation pour créer des synergies, pour moi, c’est une histoire qui a de moins en moins de valeur. » À ses yeux, cette idée issue de la révolution industrielle, et remise au goût du jour avec le déclin du secteur industriel dans les années 1990, ne tient plus la route depuis l’amélioration des communications mobiles et numériques au tournant du millénaire. « Si on a envie d’innover, on ne se tourne plus vers le voisin », souligne-t-il.

     

    Dans un article qu’il a cosigné en 2016 dans la revue Entrepreneurship Regional Development, M. Shearmur avance l’idée que, si les entreprises situées dans les grandes villes interagissent davantage avec divers acteurs, celles à l’extérieur vont chercher des informations techniques, prennent plus de temps à les analyser et utilisent davantage leurs capacités internes pour innover. « C’est une raison pour laquelle j’ai des doutes sur le fonctionnement de ces quartiers, explique-t-il. Ils fonctionnent sur l’a priori que, pour innover, il faut absolument être extraverti. Or on peut être introverti et innover. Et c’est ce qui se passe dans les régions. »

     

    M. Shearmur qualifie de quartier imaginaire le Quartier de l’innovation dans le titre de la présentation qu’il fera le 11 mai prochain à l’Université McGill lors du colloque « Vivre Montréal : enjeux et défis d’une ville en mutation ». Il voit néanmoins d’un bon oeil la revitalisation urbaine qui accompagne ce genre de projet. « C’est contre le discours économique que je m’insurge, précise-t-il. Ça ne correspond pas à ce qu’on va avoir. »

     

    L’exemple de la Cité du multimédia

     

    Selon lui, pas besoin de chercher bien loin pour trouver l’exemple d’un quartier ayant une vocation similaire et qui n’a pas rempli ses promesses. Il suffit, à partir du Quartier de l’innovation, de traverser le boulevard urbain en construction à l’endroit de l’ancienne autoroute Bonaventure et de visiter la Cité du multimédia. « Ça me désole qu’on ait la mémoire aussi courte », dit-il.

     

    En 1997, le gouvernement du Québec avait lancé ce projet pour faire de l’ancien Faubourg des Récollets le nid des entreprises dans le domaine des nouvelles technologies. L’initiative a stimulé la promotion immobilière, mais les entreprises innovatrices du secteur multimédia se sont plutôt installées dans le Mile-End, où un véritable pôle de l’innovation a émergé de manière naturelle en raison du faible prix des loyers dans ses anciennes infrastructures industrielles.

     

    Or, cette condition propice pour attirer les jeunes entreprises innovantes disparaît à Griffintown, puisque les promoteurs immobiliers s’en sont déjà entichés depuis quelques années. Priscilla Ananian reconnaît que le projet du Quartier de l’innovation arrive peut-être trop tard dans le développement urbain.

     

    Dans son projet de recherche, elle s’attarde notamment au rôle des plans d’urbanisme, de l’accessibilité au transport et de l’aménagement d’espaces publics et ouverts dans les endroits dont la vocation consiste à stimuler l’innovation. Elle souhaite aussi observer comment ces quartiers peuvent devenir des prétextes pour expérimenter de nouvelles approches, comme pour les entreprises Vidéotron et Ericsson dans le Quartier de l’innovation à travers le projet de résidences étudiantes intelligentes à l’ETS. Cet été, elle mènera des entrevues auprès d’acteurs économiques et du développement urbain dans trois pôles différents de Montréal, soit justement la Cité du multimédia, le Quartier de l’innovation et le pôle Saint-Viateur Est dans le Mile-End.













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