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    375e anniversaire de Montréal

    Hans Selye, le Montréalais qui a expliqué le stress

    Les travaux d’Hans Selye ont fait de Montréal une importante capitale de la recherche sur le stress dans le monde.
    Photo: Archives Université de Montréal, P03591FP07607 Les travaux d’Hans Selye ont fait de Montréal une importante capitale de la recherche sur le stress dans le monde.

    C’est à Montréal que le Dr Hans Selye mit en évidence dans les années 1930 cette réaction physiologique du corps aux attaques extérieures qui lui sont infligées. Cette découverte fondamentale, qu’il nomma « réponse de stress », lui valut le surnom d’Einstein de la médecine


    Déjà, alors qu’il était étudiant en médecine à la fin des années 1920, Hans Selye avait remarqué que tous les patients, peu importe la maladie dont ils souffraient, avaient l’air malade. Il en conclut alors que ce symptôme commun à tous les patients correspondait probablement à une « réponse non spécifique du corps » à l’agression — en l’occurrence la maladie — dont il était victime, car cette réponse était toujours la même et se distinguait des symptômes spécifiques à chaque maladie. Ce n’est qu’au cours de ses recherches au Département de biochimie de l’Université McGill, en 1934, qu’il découvrit qu’il s’agissait de la « réponse biologique au stress ».

     

    Dans l’espoir de découvrir de nouvelles hormones, Hans Selye injectait alors des extraits de glandes ovariennes à des rats et notait les effets qu’induisaient ces tissus censés renfermer une hormone. Il observa ainsi que les rats auxquels il injectait des extraits d’ovaires développaient un élargissement des glandes surrénales (situées au-dessus des reins), une atrophie du thymus (un organe situé à la base du cou, où se déroule la maturation des cellules immunitaires), ainsi que des ulcères sur la paroi de l’estomac et du duodénum (début de l’intestin grêle). Il interpréta ces manifestations comme étant les effets de l’hormone sécrétée par les ovaires. Mais quelle ne fut pas sa déception quand il observa exactement les mêmes réactions chez les rats auxquels il avait administré des extraits de diverses autres glandes, des extraits d’organes qui n’étaient pas des glandes, voire de la formaldéhyde, une substance utilisée en laboratoire pour fixer les tissus. Qui plus est, le Dr Selye constata les mêmes symptômes lorsqu’il soumit les rats à des stimuli désagréables, comme un froid ou une chaleur intense.

     

    C’est à ce moment-là qu’il fit le lien avec ses patients de jadis, qui tous affichaient ce même air malade quelle que fût l’affection dont ils étaient atteints, et qu’il conclut que, peu importe la maladie qui affectait un individu ou les conditions défavorables auxquelles il était exposé, le corps réagissait toujours de la même façon, par une réponse bien particulière qu’il appela alors « syndrome général d’adaptation ». Il décrivit sa découverte dans la revue Nature en 1936.

     

    Trois stades

     

    Ce n’est que plus tard qu’« il a emprunté le terme de stress aux ingénieurs pour désigner le phénomène qu’il avait identifié », rappelle Sonia Lupien, directrice et fondatrice du Centre d’études sur le stress humain et directrice du Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. « En ingénierie, on peut stresser un métal jusqu’à ce qu’il se brise comme du verre. » Or, selon Selye, le « syndrome général d’adaptation » évolue selon trois stades successifs : d’abord la phase d’alarme, pendant laquelle « les humains mobilisent leurs moyens de défense », puis la phase de résistance, durant laquelle le corps s’adapte à l’agent stressant, et finalement la phase d’épuisement, qui survient quand l’agent stressant est très puissant et persiste longtemps. Or, c’est durant cette phase d’épuisement qu’une personne peut tomber malade, et donc succomber à une crise cardiaque ou contracter une grave infection.

     

    Hans Selye s’appliqua ensuite à comprendre comment se développait cette réponse de stress. Dans l’espoir de découvrir l’hormone qui induisait une atrophie du thymus (l’une des caractéristiques de la réponse de stress qu’il avait observées) lorsque les rats étaient soumis à des conditions stressantes, il procéda à l’ablation systématique des différentes glandes du corps de l’animal. C’est ainsi qu’il démontra dans un premier temps le rôle central des glandes surrénales dans ce phénomène, puis celui de la glande pituitaire (ou hypophyse) qui, par l’ACTH (adénocorticotrophine) qu’elle sécrète, va stimuler les glandes surrénales qui libéreront à leur tour une substance responsable de la réponse de stress.

     

    Quelques années plus tard, l’ancien doctorant de Selye, Roger Guillemin, mit en évidence le fait que la sécrétion d’ACTH par l’hypophyse était elle-même induite par le CRF (corticotropin-releasing factor), un messager produit par l’hypothalamus, une structure située au centre du cerveau qui contrôle les fonctions de base, comme la faim, la soif, la température corporelle et le sommeil, et assure ainsi l’équilibre de l’organisme appelé homéostasie. La sécrétion de CRF par l’hypothalamus était quant à elle déclenchée par toute situation stressante.

     

    Dans la foulée, l’Américain Edward Kendal (Prix Nobel de physiologie en 1950) découvrit les diverses hormones sécrétées par le cortex (la partie superficielle) des glandes surrénales, dont l’une est le cortisol, que Selye injecta à des rats qui développèrent la réponse biologique de stress qu’il observait déjà depuis plusieurs années. Les différentes étapes de la réponse au stress étaient désormais connues. « La boucle était bouclée », souligne Sonia Lupien.

     

    Le rôle du cerveau

     

    Par la suite, des chercheurs démontrèrent que les personnes soumises à un stress chronique, comme les individus vivant en zone de guerre et les enfants maltraités, produisent des quantités anormalement élevées de cortisol qui peuvent affecter les régions cérébrales impliquées dans la mémoire et l’affect, et provoquer de ce fait dépression et pertes de mémoire.

     

    Lorsque les soldats traumatisés rentrèrent de la Seconde Guerre mondiale, la psychologie du stress prit son envol, mais en ignorant tout du syndrome physiologique décrit par Selye. Ce dernier avait toujours utilisé des « stresseurs physiques » (chaleur, froid, choc, etc.), mais jamais de « stresseurs psychologiques », dans ses expériences sur la réponse physiologique au stress, fait remarquer Sonia Lupien.

     

    Or, le Dr John Mason, du Walter Reed Army Institute of Research des États-Unis, arriva à convaincre la communauté scientifique de l’importance des facteurs psychologiques dans le déclenchement de la réponse de stress en faisant remarquer notamment qu’une même situation n’induit pas nécessairement une réponse de stress chez toutes les personnes qui la subissent.

     

    À la suite d’une multitude d’expériences menées chez l’animal et l’humain, notamment chez les contrôleurs aériens, les novices du saut en parachute et leurs entraîneurs, il réussit à identifier quatre caractéristiques psychologiques d’une situation qui induiront immanquablement une réponse biologique de stress. La situation doit être nouvelle pour la personne qui y est exposée, ou imprévisible, ou menaçante pour son ego, ou bien la personne doit avoir l’impression de n’avoir aucun contrôle sur cette situation. « Une situation ne doit pas nécessairement comporter les quatre caractéristiques pour induire une réponse de stress. Mais plus la situation comporte de caractéristiques, plus la production d’hormones de stress sera importante », précise Mme Lupien.

     

    « Alors que le Dr Selye croyait que toute condition désagréable produit une réponse de stress, le Dr Mason a montré qu’une situation va induire une réponse de stress si, et seulement si, l’individu interprète cette situation comme négative ou menaçante pour lui », souligne-t-elle.

     

    « Aujourd’hui, le champ de recherche portant sur le stress se nomme la psycho-neuro-endocrinologie. Cette appellation montre bien que psychologues et biologistes s’intéressant au stress travaillent désormais main dans la main », fait remarquer la spécialiste du stress.

     

    Nommé au Nobel

     

    « Selye aurait mérité cent fois de gagner le prix Nobel », lance Mme Lupien, avant de préciser qu’il aurait été en nomination à 17 reprises. Un de ses doctorants, Roger Guillemin, a pour sa part reçu la prestigieuse récompense en 1977 pour la découverte d’une hormone produite par l’hypothalamus. « Outre dans ses recherches, Selye a beaucoup fait aussi en formant des étudiants qui ont poursuivi son oeuvre », affirme Sonia Lupien, qui croit qu’on lui a probablement refusé le Nobel parce qu’il donnait des conférences grand public à une époque où les chercheurs ne sortaient pas de leur tour d’ivoire. « Selye a fait ce qu’on ne pouvait pas faire en 1940 alors qu’aujourd’hui, cela est très bien considéré, et même bon pour la carrière. Selye a été vu comme un charlatan par certains de ses collègues scientifiques parce qu’il parlait au public. »

     

    Chose certaine, les travaux d’Hans Selye, qui publia plus de 1700 articles et 39 livres sur le stress, ont fait de Montréal une importante capitale de la recherche sur le stress dans le monde.

    La vie et l’oeuvre du Dr Selye Né le 26 janvier 1907 à Vienne, en Autriche, Hans Selye fait des études de médecine à l’Université Charles de Prague. Une fois son diplôme en main, en 1929, il opte pour la recherche plutôt que pour la pratique médicale. En 1931, il décroche une bourse de la Fondation Rockefeller qui lui permet de poursuivre des recherches à l’Université Johns Hopkins dans un premier temps, et à l’Université McGill dans un deuxième temps. Dans cette même université, il devient ensuite professeur adjoint de biochimie de 1934 à 1941, puis professeur associé d’histologie de 1941 à 1945. En 1939, il obtient la citoyenneté canadienne.

    En 1945, l’Université de Montréal le recrute et il y fonde l’Institut de médecine et de chirurgie expérimentales qu’il dirige jusqu’à sa retraite en 1977.

    Atteint d’un réticulosarcome, il meurt à Montréal en 1982 à l’âge de 75 ans.












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