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    Des effets secondaires des médicaments restent absents des publications scientifiques

    24 septembre 2016 |Pauline Gravel | Science et technologie
    Les effets indésirables des médicaments ne sont pas décrits adéquatement dans les publications.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les effets indésirables des médicaments ne sont pas décrits adéquatement dans les publications.

    Des chercheurs réclament de toute urgence des mesures qui obligeraient à rendre publics et sans restrictions tous les effets secondaires observés lors des études cliniques. Car, pour le moment, soulignent-ils dans un article de PLOS Medicine, il est très difficile, voire impossible, pour les organismes de régulation ou encore les professionnels de la santé « d’obtenir une compréhension complète des dangers d’un traitement », puisque les chercheurs tendent à ne pas tous les inclure dans leurs publications.

     

    Su Golder, de l’Université York au Royaume-Uni, et des collègues des universités d’East Anglia et de Manchester ont voulu évaluer la qualité des informations qui étaient rapportées au sujet des effets secondaires d’un médicament dans des revues scientifiques dont les articles ont été révisés par des pairs avant leur publication. Dans un premier temps, ils ont sélectionné 28 études cliniques ayant fait l’objet d’articles publiés dans une revue scientifique, pour lesquelles ils ont réussi à dénicher d’autres données n’ayant pas été publiées en fouillant les thèses, les mémoires, les actes de congrès (comptes rendus de conférence), les registres d’essais cliniques, les sites Internet des organismes de régulation, ainsi qu’en talonnant les chercheurs de l’étude ou l’industrie pharmaceutique.

     

    Lorsqu’ils ont comparé la liste des effets secondaires qui avaient été rapportés dans la littérature scientifique à celle apparaissant dans les autres documents non publiés, ils ont relevé une « quantité substantielle d’effets secondaires qui ne figuraient pas dans les publications ». Manifestement, les publications scientifiques faisaient part d’un moins grand nombre et d’un éventail moins large d’effets secondaires que les autres sources d’informations. Pour les auteurs, ces observations « remettent en question la validité des revues systématiques d’articles et les méta-analyses visant à évaluer les effets secondaires d’un traitement ».

     

    Les informations sur les effets secondaires d’un traitement, qui sont recueillies lors des études cliniques, sont d’une grande importance autant pour les organismes de régulation, comme Santé Canada et la Food and Drug Administration (FDA), les décideurs politiques, que pour les professionnels de la santé ou les patients, soulignent d’entrée de jeu les auteurs de l’étude. Car ces informations ainsi que celles concernant l’efficacité du traitement permettent de déterminer le bénéfice global que procure un nouveau traitement.

     

    « Les éditeurs de journaux et les lecteurs de telles revues systématiques doivent être conscients que la tendance à surestimer les bénéfices et à sous-estimer les dangers dans les publications peut potentiellement conduire à des conclusions et des recommandations trompeuses », écrivent-ils.


    Ampleur surprenante

     

    Jonathan Kimmelman, professeur à l’Université McGill dans l’Unité d’éthique biomédicale et le Département d’études sociales de médecine, n’est pas surpris de ces résultats. « Nous savons depuis un certain temps que les publications scientifiques ne décrivent pas adéquatement les effets indésirables des médicaments. […] Mais je suis surpris et choqué de voir que nous tolérons qu’autant de données importantes ne soient pas révélées dans la littérature et que nous permettons aux chercheurs et aux compagnies pharmaceutiques de supprimer de telles informations », a-t-il déclaré au Devoir après avoir pris connaissance de l’article dans PLOS Medicine.

     

    « Les réactions indésirables aux médicaments représentent une importante cause de décès et nous dépensons d’énormes sommes d’argent pour acheter ces médicaments. Notre système de soins de santé est mis à rude épreuve pour couvrir le coût des médicaments. Il va donc de soi que nous devons avoir accès à toutes les données avant de prendre la décision » d’autoriser la vente d’un médicament et de le prescrire.

     

    Portrait rose

     

    « Ce qui pousse les auteurs d’articles à passer sous silence certains effets secondaires d’un traitement est leur volonté de présenter le traitement sous son meilleur jour. Un médicament sera mieux perçu s’il présente peu d’effets indésirables », fait remarquer M. Kimmelman.

     

    « La plupart des chercheurs, particulièrement ceux s’intéressant aux soins de santé, aiment publier des résultats qui démontrent des améliorations dans la vie des patients et leur maladie, et ce, surtout s’il s’agit d’une maladie grave ou mortelle. Également, les industriels doivent faire approuver leurs produits et être en mesure de les vendre. Dans un tel contexte, le principal but de la recherche est de démontrer que le produit est efficace », affirme Yoon Loke, deuxième auteur de l’article dans PLOS Medicine, avant de souligner que « les chercheurs et les journaux aiment publier des découvertes prometteuses et que les agences gouvernementales ne croient pas qu’il soit nécessaire que le public ait accès à toute l’information. Mais heureusement, il y a de plus en plus de campagnes publiques invitant le gouvernement à instaurer des mesures légales qui rendraient toutes les données accessibles au public ».

     

    M. Kimmelman reconnaît par ailleurs les difficultés rencontrées dans la collecte des informations sur les effets secondaires et à les faire suivre au directeur de l’étude, particulièrement quand celle-ci a lieu sur plusieurs sites en même temps.

     

    Il soulève également le fait que, lors de l’évaluation d’un médicament dans la population, surviennent fréquemment des effets indésirables qui n’ont rien à voir avec le médicament, car ils résultent d’une maladie sous-jacente ou d’un accident, par exemple.

     

    « Il n’est pas facile de trouver la cause de tous les ennuis de santé qui peuvent survenir durant l’étude. Par exemple, si un participant décède d’un accident de voiture durant l’étude, est-ce parce que le médicament l’a étourdi ou parce qu’il s’est retrouvé à la mauvaise intersection au mauvais moment ? Les chercheurs pourront décider de ne pas publier certaines informations, comme celle-là, qui ne leur apparaissent pas pertinentes et qui, à leurs yeux, n’aident pas à l’interprétation des résultats. De tels choix peuvent expliquer les différences observées entre les données publiées et celles qui ne l’ont pas été », avance le chercheur de McGill.

     

    Quels coupables ?

     

    Plusieurs acteurs sont en faute dans cette histoire, affirme M. Kimmelman. « Les organismes de contrôle et les centres hospitaliers universitaires [CHU] dans lesquels se déroulent les études cliniques tolèrent ce phénomène. Les CHU devraient établir des politiques qui obligeraient les chercheurs à rapporter leurs résultats dans leur intégralité. Aussi, il est bien connu que les compagnies pharmaceutiques retiennent des informations alors qu’elles devraient être transparentes et dignes de confiance en matière de divulgation de leurs résultats. Quant aux investigateurs qui mènent les essais cliniques, ils devraient faire preuve d’une plus grande intégrité scientifique », dit-il.













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