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    Science

    Une cause biologique à l’alcoolisme

    «Un comportement compulsif [tel que celui observé] poussera les personnes alcooliques à continuer à boire malgré le fait qu’ils vont perdre leur emploi et leur famille, qu’ils ont des accidents de voiture», explique Estelle Barbier.
    Photo: Dmitry Kostyukov Agence France-Presse «Un comportement compulsif [tel que celui observé] poussera les personnes alcooliques à continuer à boire malgré le fait qu’ils vont perdre leur emploi et leur famille, qu’ils ont des accidents de voiture», explique Estelle Barbier.

    La réduction de l’activité d’une enzyme intervenant dans la communication entre les neurones du cortex préfrontal serait responsable de la dépendance à l’alcool, indique une étude publiée mardi dans le journal Molecular Psychiatry qui pointe ainsi une cause biologique à l’alcoolisme et qui explique les grandes difficultés, voire l’incapacité qu’éprouvent les alcooliques à se libérer de leur dépendance.

     

    Les chercheurs qui ont fait cette découverte ont d’abord induit une dépendance à l’alcool chez des rats en les exposant 14 heures par jour à des vapeurs d’alcool, et ce, pendant sept semaines. Ils ont ensuite privé ces mêmes rats d’alcool pendant trois semaines et ont alors observé que ces rats étaient devenus alcooliques car ils présentaient différents symptômes d’une dépendance, tels qu’un comportement anxieux et une consommation accrue d’alcool lorsque celui-ci redevenait disponible.

     

    État de manque

     

    Estelle Barbier, stagiaire postdoctorale au Center for Social and Affective Neuroscience de l’Université Linköping en Suède, a récemment découvert chez ces rats en « état de manque » après trois semaines de privation une diminution de l’expression de l’enzyme Prdm2 dans le cerveau, plus particulièrement dans le cortex préfrontal. « La fonction de cette enzyme consiste à ajouter un groupement méthyle à des histones, qui sont des protéines situées au coeur de l’ADN des gènes. Cette enzyme dite épigénétique contribue donc à réguler l’expression des gènes, en l’occurrence des gènes qui sont impliqués dans la neurotransmission et qui favorisent la libération des neurotransmetteursdans les synapses [espace entre les neurones]. Une réduction de l’activité de la Prdm2 entraîne une diminution de l’expression de ces gènes, et donc vraisemblablement une diminution de la neurotransmission », a expliqué au Devoir la chercheuse.

     

    Mme Barbier et ses collègues ont ensuite ajouté de la quinine à la solution d’alcool servie aux rats dans le but de la rendre très amère, voire répugnante pour les rats. Les rongeurs ayant été exposés à l’alcool ont néanmoins continué à boire cet alcool en dépit de ses propriétés négatives, contrairement aux rats normaux qui se sont désintéressés de cette boisson infecte. « Un tel comportement compulsif où les rats ont tellement besoin de ressentir les effets psychostimulants de l’alcool qu’ils en consomment même si celui-ci n’est pas bon au goût nous a confirmé que les rats étaient toujours esclaves de leur dépendance. Un tel comportement compulsif poussera les personnes alcooliques à continuer à boire malgré le fait qu’ils vont perdre leur emploi et leur famille, qu’ils ont des accidents de voiture », a indiqué la biologiste moléculaire.

     

    Elle rappelle que l’une des régions du cerveau qui contrôlent les comportements compulsifs, impulsifs ainsi que la prise de décision est le cortex préfrontal. « Or, c’est justement dans cette région du cerveau que nous avons trouvé la diminution de l’enzyme », a-t-elle souligné.

     

    Pistes de thérapie

     

    Une diminution de l’enzyme Prdm2 dans le cortex préfrontal induirait et contribuerait donc à maintenir un comportement compulsif ? Chose certaine, quand les chercheurs ont diminué l’activité de l’enzyme Prdm2 dans le cortex préfrontal de rats normaux, ces derniers ont augmenté leur consommation d’alcool, sont devenus davantage prédisposés aux rechutes liées au stress et ont développé ce comportement compulsif qui les poussait à consommer de l’alcool en dépit de son goût repoussant, autant de caractéristiques propres aux rats ayant développé une dépendance.

     

    « Cette recherche vise à détecter les mécanismes qui sont impliqués dans la dépendance à l’alcool afin de les normaliser. Toutefois, pour le moment, nous ne disposons pas de molécules capables d’augmenter l’activité d’une enzyme comme Prdm2, dont l’activité est diminuée. Toutes les drogues connues sont plutôt des inhibiteurs », a indiqué Mme Barbier qui envisage une autre piste d’intervention.

     

    Dans une étude précédente, la chercheuse avait observé « une méthylation accrue de l’ADN des rats dépendants à l’alcool ». Elle avait également remarqué que « quand on inhibait l’enzyme responsable de la méthylation de l’ADN, ces rats retrouvaient un niveau de consommation normal ». « Or comme l’expression de Prdm2 est elle-même modulée par des enzymes spécialisées dans la méthylation de l’ADN, en inhibant ces enzymes, on pourrait probablement restaurer les niveaux de Prdm2. Il existe justement des drogues qui ont été approuvées par la FDA et qui sont actuellement utilisées dans la recherche sur le cancer qui pourraient s’avérer une possible voie thérapeutique, avance-t-elle. Comme ils agissent sur de nombreux gènes, il y a toutefois le danger qu’ils provoquent des effets secondaires. »

     

    L’étude a été effectuée entièrement chez le rat. « Reste à vérifier si le même effet se produit chez l’humain », prévient-elle. Les chercheurs savent toutefois que « l’enzyme Prdm2 est fortement exprimée dans le cortex préfrontal de l’humain, même si son rôle n’a été étudié jusqu’à maintenant que dans le cancer. On commence tout juste à s’intéresser au rôle qu’il joue dans le cerveau. »













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