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    Grandeur nature

    Au zoo, cohabiter avec le bipède

    Des chercheurs jaugent le niveau de stress des animaux

    Une étude comparative menée par le zoo de Granby et l’Association des zoos et aquariums (AZA) démontre que les éléphants en captivité feraient autant de pas en captivité que dans leur environnement naturel.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Une étude comparative menée par le zoo de Granby et l’Association des zoos et aquariums (AZA) démontre que les éléphants en captivité feraient autant de pas en captivité que dans leur environnement naturel.

    Le Devoir vous transporte cet été sur le terrain en compagnie de chercheurs qui profitent de la belle saison pour recueillir observations et données. Dans une série épisodique, Grandeur Nature s’immisce dans la sphère de ceux qui font la science au jour le jour. Aujourd’hui, dans les enclos du zoo de Granby.


    Chaque incident qui survient dans un zoo soulève des questions sur le bien-être des animaux en captivité, leur relation avec leur habitat et avec les êtres humains qu’ils côtoient. Pour les conservateurs, c’est un sujet de préoccupation quotidienne.

     

    Ce matin-là du mois d’août, le zoo s’éveille doucement. Dans la zone australienne, un wallaby — petit cousin du kangourou — traverse en sautillant le sentier encore désert. Le directeur de la recherche et de la conservation du zoo de Granby, Patrick Paré, est très fier de ce nouvel aménagement qui permet au visiteur d’entrer dans l’habitat de l’animal plutôt que de l’observer derrière une cloison. Mais il a un doute. « Nous, on se trouve bien bons, mais est-ce que c’est réellement plus intéressant pour l’animal ? Est-ce que la proximité du visiteur agit comme un élément positif ou comme un stresseur ? C’est ce que nous voulons savoir. »

     

    C’est ici que Julie Beaudin-Judd entre en scène. Étudiante à la maîtrise en biologie à l’Université Concordia, la jeune femme a passé les deux dernières années de sa vie à observer le comportement des wallabys au zoo de Granby ainsi que dans deux autres zoos, en Ontario et aux États-Unis.

     

    Elle choisit un animal et lance son chronomètre. Toutes les 15 secondes, pendant 10 minutes, elle note où l’animal se trouve dans l’habitat et ce qu’il fait : repos, déplacement, nutrition, toilettage, vigilance, interaction avec les autres wallabies ou les visiteurs. Elle refait l’exercice une vingtaine de fois par jour, à différents moments de la journée et de l’année, avec ou sans visiteurs, pour avoir le portrait le plus complet possible.

     

    Elle fera ensuite une moyenne du temps que l’animal consacre à chaque activité et la comparera avec ce qu’elle a observé dans les autres zoos et la littérature scientifique. « Je veux savoir s’il y a une différence et, si oui, ce que ça veut dire. »

     

    Tests de personnalité

     

    Aux fins de la recherche, on a identifié chaque individu par un signe de couleur sur l’oreille. La droite pour les femelles, la gauche pour les mâles. Mais la chercheuse n’a plus besoin de s’y référer pour reconnaître ses protégés.

     

    « Elle, c’est bleu. Elle est plus téméraire, c’est l’une des rares à interagir avec les visiteurs », affirme la chercheuse en pointant un animal se laissant flatter par un guide qui prépare le parc pour l’arrivée imminente des visiteurs.

     

    La chercheuse procède également à des tests de personnalité, une pratique nouvelle et assez controversée. Elle marche vers un wallaby, marque l’endroit où l’animal l’aperçoit et calcule la distance à laquelle elle a pu s’approcher avant que le wallaby ne détale.

     

    « Avec ces tests-là, il y a des zoos qui pourraient vouloir faire de la reproduction des animaux plus téméraires afin qu’ils s’approchent plus des visiteurs. D’autres zoos vont dire: non, on veut garder nos animaux le plus sauvages possible, même si on a un espace ouvert. Ce sont des décisions qui doivent être prises à l’interne pour savoir ce qu’on va faire avec ça par la suite », explique le directeur de la recherche et de la conservation, Patrick Paré.

     

    Quelques mètres plus loin, des émeus flânent dans un enclos, à l’intérieur même de l’habitat des wallabys. « On n’a pas voulu les libérer parce que les visiteurs n’aiment vraiment pas ça », précise le biologiste.

     

    Mais les wallabys, plus petits, peuvent passer sous la clôture. « J’ai remarqué que les wallabys se tiennent beaucoup là, surtout en après-midi, quand l’achalandage augmente, observe la chercheuse Julie Beaudin-Judd. Je vais voir après l’analyse des résultats, mais est-ce qu’ils vont dans l’enclos pour s’assurer qu’il n’y a pas de visiteurs qui viennent les voir ? Est-ce que c’est seulement certains individus qui font ça ? Et pourquoi ? Ça amène beaucoup de questions. »

     

    L’équipe de recherche se déplace vers le pavillon de l’Asie en tentant de se frayer un chemin à travers les familles, les camps de jour et les poussettes. « Aujourd’hui, ça va être une journée folle, prévient Patrick Paré. On attend 15 000 visiteurs. C’est le fameux deuxième mercredi des vacances de la construction, c’est toujours une journée record. »

     

    Pour éviter la cohue, l’équipe utilise les raccourcis et passages interdits, qu’on appelle communément « les coulisses ».

     

    On passe l’enclos des tigres de l’Amour, une espèce en danger, mieux connue sous son ancienne appellation, « tigre de Sibérie ». Ici aussi, l’habitat a été repensé pour rappeler son environnement naturel en forêt. Le grillage — essentiel, il va sans dire — est plus discret. « On pourrait avoir une fosse, comme on en voit souvent, mais un félin, ça ne vit pas dans une fosse ! Et on ne veut pas que le félin perçoive un effet de dominance de l’humain, qui serait plus élevé au-dessus de la fosse », explique le biologiste.


    Macaques imberbes

     

    Les macaques japonais, généralement si imposants avec leur pelage bien touffu, ont perdu tous leurs poils. Ils ont l’air si mal en point qu’un guide doit être sur place en permanence pour répondre aux inquiétudes des visiteurs. « Ils font de l’alopécie. On pense que c’est une source de stress qui leur a fait perdre leur poil », résume Patrick Paré.

     

    Ici aussi, le zoo a fait appel à l’Université Concordia pour étudier la relation de l’animal avec son habitat et les visiteurs. La chercheuse a pu observer les macaques japonais dans leur ancien environnement de même que dans leur nouvel habitat, beaucoup plus vaste, avec des roches chauffantes et des bains thermaux pour l’hiver. L’équipe de biologistes du zoo pensait que le problème d’alopécie du singe allait se régler après le transfert, mais ça n’a pas été le cas. La chercheuse a plutôt constaté que le déménagement avait entraîné des changements dans la hiérarchie du groupe, ce qui a ajouté une source de stress pour les macaques. « On a entendu ses recommandations et on tente de stabiliser la structure du groupe. On commence à voir une amélioration : le poil repousse chez plusieurs individus. »

     

    Des projets de ce type, le zoo en a plus d’un. On a compté les pas des éléphants pour vérifier s’ils sont aussi actifs en captivité que dans la nature. On s’est également penché sur un problème de reproduction des flamants roses, la colonie n’ayant pas donné naissance à un seul petit depuis plus de dix ans. « Le mot-clé, pour ce qui est de la recherche chez nous, c’est le bien-être animal. Toutes les études que l’on fait faire, […] il faut que ça nous serve pour améliorer le bien-être des animaux. » Malgré tout, il faut parfois faire des compromis, reconnaît-il. « Dans un zoo, il faut toujours essayer de concilier l’expérience du visiteur et le bien-être de l’animal. C’est le grand défi des biologistes. »

    Une étude comparative menée par le zoo de Granby et l’Association des zoos et aquariums (AZA) démontre que les éléphants en captivité feraient autant de pas en captivité que dans leur environnement naturel. Julie Beaudin-Judd, étudiante à la maîtrise en biologie à l’Université Concordia, mène un projet de recherche depuis deux ans auprès des wallabys au zoo de Granby. Les flamants roses du zoo de Granby n’arrivent plus à se reproduire. Inquiets, les biologistes tentent de voir si la proximité des visiteurs pourrait être en cause. Les girafes sont toujours aussi populaires au zoo de Granby. Plusieurs macaques japonais souffrent d’alopécie et affichent de grandes plaques roses sans poils, notamment au niveau du postérieur. Un projet de recherche a permis d’identifier et d’éliminer certaines sources de stress et depuis les dernières semaines, le poil commence à repousser. Le tigre de l’Amour, mieux connu sous son ancien nom, le tigre de Sibérie, est l’une des 40 espèces menacées gardée en captivité au zoo de Granby.
Comme en Australie, le sentier des visiteurs a l’allure d’une route que les wallabys peuvent traverser à leur guise.
Ce bébé wallaby est sorti de la poche de sa mère il n’y a pas très longtemps. Bien au fond de l’enclos des émeus, un wallaby regarde vers le sentier des visiteurs «en position vigilance». Lorsque l’affluence augmente dans la zone australienne, des wallabys semblent vouloir s’éloigner des visiteurs en cherchant refuge dans l’enclos des émeus.












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