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    La betterave, nouvelle «drogue» des sportifs

    Préparation d’un jus de betteraves
    Photo: Frederic J. Brown Préparation d’un jus de betteraves

    Antoine Robitaille, éditorialiste au Devoir, est aussi un grand amateur de course à pied. Il participe régulièrement à des marathons (42 km), des semi-marathons (21 km) et des épreuves de dix kilomètres. En 2013, il a décidé d’éprouver les prétendues vertus du jus de betterave. Tous les matins pendant quatre jours, dont celui de la course, il a ingurgité un demi-litre de jus extrait de betteraves fraîches. Le traitement « draculéen » lui a semblé assez concluant pour le répéter lors de ses courses suivantes. « Au demi-marathon de L’Isle-aux-Coudres, j’ai vraiment senti que j’avais un surcroît d’énergie. J’ai eu l’impression d’avoir plus d’endurance. J’ai pu soutenir un effort considérable jusqu’à la fin. Je n’ai pas cassé comme cela m’est déjà arrivé dans une course où j’avais ralenti considérablement au 18e kilomètre », confie Antoine. « Néanmoins, chaque fois, je me suis demandé si ma bonne performance découlait vraiment du jus de betterave ou de la bonne nuit de sommeil que j’avais eue », dit-il.

     

    Antoine est donc demeuré sceptique jusqu’à ce que Léa Gariépy, une jeune étudiante de quatrième secondaire au Séminaire des Pères maristes de Québec, l’invite à participer à l’étude qu’elle menait pour un projet d’Expo Sciences en 2014. Léa a comparé les performances de quatre femmes et quatre hommes, dont Antoine, qui devaient pédaler au maximum de leur capacité sur un vélo stationnaire lors de deux séances distinctes : l’une s’est déroulée après la consommation de jus de betterave pendant les jours précédant l’épreuve, et l’autre sans aucune consommation de jus de betterave. L’expérimentatrice a ainsi observé une amélioration de 23 % des performances à la suite de la cure de betteraves.

     

    Les résultats que Léa Gariépy a obtenus corroborent ceux publiés dans des revues scientifiques par plusieurs chercheurs universitaires depuis 2009. Andrew Jones de l’University of Exeter au Royaume-Uni a été l’un des premiers à démontrer que la consommation quotidienne de 500 ml de jus de betterave pendant les six jours précédant une épreuve sportive accroît les performances. Notamment, quand l’équipe de M. Jones demandait aux athlètes de poursuivre leur exercice jusqu’à l’épuisement, ceux-ci arrivaient à soutenir la même intensité beaucoup plus longtemps.

     

    Les molécules actives : les nitrates

     

    « On soupçonnait déjà l’effet des nitrates sur la capacité physique lors d’un effort. C’est pourquoi les chercheurs ont décidé de tester le jus de betterave, qui est un aliment très riche en nitrates », fait remarquer Benoît Lamarche, professeur à l’École de nutrition de l’Université Laval. Une fois ingérés, les nitrates sont d’abord transformés en nitrites par les bactéries de la bouche. Les nitrites sont ensuite convertis en monoxyde d’azote (ou oxyde nitrique), qui lorsqu’il se retrouve autour des vaisseaux sanguins induit une vasodilatation, laquelle contribue à abaisser la tension artérielle et à accroître le flux sanguin. Les muscles sont ainsi mieux oxygénés.

    Photo: Anika Bédard Antoine Robitaille au 10 km de l'Ultra-Trail Harricana, en 2013
     

    Mais l’équipe de Filip Larsen de l’Institut Karolinska en Suède a très tôt montré que la consommation de suppléments alimentaires riches en nitrates pendant trois jours diminuait les besoins en oxygène durant l’exercice physique. Dans des études ultérieures, ces mêmes chercheurs ont observé que les nitrates présents dans les légumes augmentaient l’efficacité des mitochondries — organites responsables de la respiration cellulaire et qui produisent de l’énergie à partir d’oxygène — des cellules musculaires durant l’exercice. Les mitochondries parvenaient à produire la même quantité d’ATP, la molécule qui fournit l’énergie à la cellule, avec moins d’oxygène.

     

    « Le jus de betterave semble améliorer la performance non pas tant par le biais d’une augmentation du flux sanguin, mais par celle de l’efficacité métabolique et énergétique du muscle », souligne l’expert en nutrition sportive Benoît Lamarche.

     

    Les nitrates seuls semblent inactifs

     

    Plusieurs scientifiques croyaient que l’administration d’une simple capsule de nitrate de sodium produirait les effets bénéfiques qui ont été observés avec le jus de betterave. Cela aurait été tellement plus simple pour les sportifs ! Mais malheureusement, le nitrate seul administré isolément n’induit pas l’effet engendré par le jus de betterave. Plusieurs chercheurs expliquent ce phénomène par le fait que d’autres ingrédients dans la betterave, tels que la vitamine C et divers polyphénols, doivent probablement jouer un rôle crucial dans la conversion du nitrate en composés actifs, comme le monoxyde d’azote.

     

    « Il y a des interactions qui se créent entre ces différentes molécules qui sont importantes dans le métabolisme. Aussi, lorsqu’on administre une molécule isolément, elle ne se trouve pas dans un environnement qui favorise son absorption et sa transformation. Cela s’observe souvent en nutrition : une molécule isolée et concentrée a souvent moins d’effet que l’aliment qui la contient. De plus, il peut y avoir des mécanismes compensatoires qui font que si on est surexposé à des nitrates, l’organisme bloque ou du moins limite la formation de nitrites pour se protéger, car ces derniers peuvent être nocifs en grandes quantités. Dans le jus de betterave, les autres ingrédients font peut-être en sorte que le nitrate est moins vu par le corps comme une source de dommages potentiels », avance M. Lamarche.

     

    Inefficace chez les athlètes de très haut niveau

     

    Quelques études indiquent par ailleurs que le jus de betterave n’améliore pas la performance des athlètes olympiques de très haut niveau. Seuls les sportifs récréatifs en tireraient des bienfaits. « En raison des nombreuses années d’entraînement, l’organisme des athlètes de très haut niveau a déjà optimisé tous ses systèmes. Il lui est donc plus difficile d’aller chercher des gains. De plus, il existe des différences individuelles qui peuvent être assez importantes. Pour des raisons génétiques, certaines personnes sont plus sensibles que d’autres [au jus de betterave] », explique M. Lamarche.

    Doit-on considérer comme du dopage le fait de s’alimenter différemment en prévision d’une course ? Chose certaine, la betterave n’est pas une solution magique, il faut tout de même s’entraîner.
    Antoine Robitaille, coureur amateur
     

    Le chercheur demeure somme toute prudent malgré le consensus qui se dégage des différentes études. « Cela fait moins de dix ans que l’on s’intéresse à cette question. Nous n’avons pas beaucoup de recul. Nous n’avons pas de précision quant à la dose nécessaire, la durée de consommation et le type d’effort physique. Mais ce qui est certain, c’est que le jus de betterave ne nuit pas. La betterave est un légume qui comprend d’autres composés bénéfiques. La seule chose, c’est que ça tache ! », affirme-t-il tout en recommandant de préparer soi-même son jus plutôt que d’en acheter dans le commerce.

     

    Et pour ceux qui n’aimeraient pas la betterave, une nouvelle étude effectuée par Kristin Jonvik et ses collègues de l’Université Maastricht, aux Pays-Bas, confirme que des boissons préparées à partir de roquette ou d’épinard permettent d’accroître les concentrations de nitrate et de nitrite dans le sang, ainsi que d’abaisser la tension artérielle, aussi bien que le jus de betterave.

     

    Quand il se gave de jus de betterave à la veille d’une course, Antoine Robitaille se demande parfois s’il n’est pas en train de se doper. « Doit-on considérer comme du dopage le fait de s’alimenter différemment en prévision d’une course ? Chose certaine, la betterave n’est pas une solution magique, il faut tout de même s’entraîner », conclut-il.

    Préparation d’un jus de betteraves Antoine Robitaille au 10 km de l'Ultra-Trail Harricana, en 2013












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