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    Libre opinion

    Uber et le nécessaire contrôle social des algorithmes

    12 janvier 2016 | Yves Gingras - Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie, UQAM | Science et technologie
    Ce qu’Internet rend aujourd’hui possible est un retour à la compétition sauvage par la mise au point d’algorithmes de calcul.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Ce qu’Internet rend aujourd’hui possible est un retour à la compétition sauvage par la mise au point d’algorithmes de calcul.

    Les débats qui font rage actuellement concernant les pratiques commerciales d’Uber dans le secteur du taxi restent le plus souvent limités aux caractères les plus visibles de la situation : on dénonce des « tarifs abusifs » et on invoque la Loi sur la protection du consommateur, quand ce n’est pas le caractère apparemment illégal de cette entreprise. Ce faisant, on laisse toutefois dans l’ombre l’aspect le plus fondamental et le plus nouveau du phénomène : le fait que le mode de tarification soit rendu possible par la multiplication des algorithmes de décision, qui sont des boîtes noires avec un mode de fonctionnement dont on ignore tout. Ainsi, le porte-parole d’Uber justifiait récemment dans Le Devoir (10 janvier 2016, p. A 2) les tarifs de la compagnie en invoquant le concept de « prix dynamique », fondé, dit-il, sur la loi de l’offre et de la demande.

     

    En fait, le calcul ressemble davantage à une enchère qui vise à maximiser le prix obtenu pour un service, le tout dans l’opacité la plus complète. Car dans une enchère normale, toutes les personnes intéressées annoncent un prix et savent si une autre personne offre davantage. En théorie, tout cela semble bien beau pour des tableaux et autres objets de luxe, mais ce mécanisme de fixation des prix n’est pas acceptable dans des situations qui soulèvent des questions de justice et d’éthique sociales liées à des services essentiels. Ainsi, allons-nous mettre aux enchères les rendez-vous ou encore les lits dans les hôpitaux grâce à des algorithmes « performants » ? Imaginons Hydro-Québec annoncer qu’elle passe au « tarif dynamique », car elle est bien sûr une entreprise dynamique ! L’algorithme vous dirait désormais le prix pour midi, 17 heures, etc., lequel prix pourrait être multiplié par 1,8 ou même 9,7 : à vous de décider de couper le courant ou non ! Bien informé quelques minutes à l’avance, le client pourra toujours prendre « une décision éclairée », comme l’affirme le représentant d’Uber.

     

    Ce qui était encore impossible il y a 20 ans est ainsi devenu possible et même facile : connaître à la minute et même à la seconde près l’état de l’offre et de la demande d’un service donné : train, avion, consommation électrique. Pensons au délire des transactions à haute fréquence (high frequency trading) qui permettent de spéculer à la Bourse au dixième de seconde grâce, encore là, aux algorithmes !

     

    Mais ce que dit l’algorithme de calcul est en fait ceci : « Cher client, vous attendez dehors à moins 20 degrés Celsius et voulez rentrer à la maison ? Combien êtes-vous prêt à me donner, sachant que je vous affirme que d’autres personnes (non présentes) m’offrent 8,9 fois le tarif de base ? » Cela ressemble beaucoup à du chantage…

     

    Derrière l’euphémisme du « prix dynamique » se cache en effet le retour au capitalisme sauvage non réglementé. Pis encore, alors que l’enchère vous laisse voir le dernier prix offert (et non pas demandé), personne ne connaît l’équation sur laquelle se base l’algorithme pour fixer le rythme d’augmentation des prix et affirmer que cela « répond à la demande ». Le client redevient un otage. Car tout algorithme ne fait que ce qu’on lui demande de faire. En plus du nombre de personnes appelant un taxi au même moment dans un coin de la ville, son concepteur peut décider de tenir compte de la température extérieure, de l’état des routes et même du risque de se rendre dans certains quartiers. Il n’y a pas de limites aux paramètres possibles et personne ne connaît le contenu des algorithmes. Le tout est totalement opaque et peut être modifié n’importe quand sans qu’on le sache ! Peut-on vraiment faire confiance à l’entreprise qui affirme : « Mais nous sommes des entrepreneurs socialement responsables et on vous assure que notre calcul est juste et équitable » ? En réalité, le « tarif dynamique » est la nouvelle tentative de retour au libéralisme sauvage du XIXe siècle en utilisant des technologies du XXIe siècle.

     

    En somme, ce qu’Internet rend aujourd’hui possible est un retour à la compétition sauvage par la mise au point d’algorithmes de calcul que l’on présentera comme de simples outils techniques objectifs qui appliquent des « lois » de l’économie. En vérité, le développement des sociétés civilisées et moins injustes s’est fait en contrôlant toujours davantage les marchés et en leur imposant des règles de fonctionnement qui tiennent compte du caractère abusif et donc non éthique de certaines pratiques commerciales. Pour éviter l’anarchie, les États contrôlent en effet la Bourse, le prix des médicaments, des logements, etc. La Chine vient même de décider d’utiliser un algorithme qui ferme automatiquement la Bourse pour éviter les paniques si elle chute de plus de 7 % dans la journée !

    Seul un contrôle social permettant de connaître, de vérifier et de valider les formules qui se cachent au coeur des algorithmes qui se multiplient permettra d’éviter que les citoyens ne redeviennent des otages aux mains de nouvelles entreprises qui se présentent toujours comme étant « dynamiques », « innovantes » et à la « fine pointe de la technologie »…













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